đŸ„‹ Blessure Raphael La Villa Des Coeurs BrisĂ©s

GrosseinquiĂ©tude sur le tournage de l’émission La villa des coeurs brisĂ©s 3 Ă  Saint-Martin dans les CaraĂŻbes. L’un des candidats, RaphaĂ«l PĂ©pin, a eu un accident assez Accueil TĂ©lĂ© - PubliĂ© le 06 Juin 2017 Ă  1400 StĂ©phanie Clerbois est carrĂ©ment hot sur le tournage de la Villa des Coeurs BrisĂ©s 3 ! DĂ©couvrez la photo qui fait parler les internautes... PrĂ©parez-vous les meltynautes cette annĂ©e, c’est StĂ©phanie Clerbois la star de la Villa des Coeurs BrisĂ©s 3 ! Alors qu’une nouvelle candidate emblĂ©matique des Ch’tis rejoint le casting de la Villa 3, l’ancienne candidate de Secret Story 4 fait beaucoup parler d’elle sur la toile. Celle qui serait dĂ©jĂ  en couple avec Julien Bert ou Florent RĂ© sur le tournage du programme affiche un body aux formes voluptueuses qui n’est pas passĂ© inaperçu du cĂŽtĂ© des internautes ! La jeune maman a postĂ© sur son compte Instagram une photo trĂšs sexy qui fait monter la tempĂ©rature de quelques crans
 ???????????????? Une publication partagĂ©e par StĂ©phanie Clerbois speana20 le 4 Juin 2017 Ă  10h47 PDT Avec son maillot de bain trĂšs Ă©chancrĂ©, StĂ©phanie Clerbois fait chavirer le coeur de ses fans qui ont rĂ©agi en commentaires sous sa derniĂšre photo en date ! Juste sublime », Tu es juste magnifique je t’épouse dĂšs ton retour » ou encore canon » peut-on lire sous ce clichĂ© qui semble faire l’unanimitĂ© auprĂšs de ceux qui suivent StĂ©phanie Clerbois. Le come back de l’ancienne candidate de Secret Story 4 s’annonce d’ores et dĂ©jĂ  gagnant ! En parlant de grand retour, on vous dĂ©voile ici si Raphael a pu rĂ©intĂ©grer le tournage de la Villa des Coeurs BrisĂ©s 3 aprĂšs sa violente blessure
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MODESTE MIGNON. À UNE ÉTRANGÈRE, Fille d’une terre esclave, ange par l’amour, dĂ©mon par la fantaisie, enfant par la foi, vieillard par l’expĂ©rience, homme par le cerveau, femme par le cƓur, gĂ©ant par l’espĂ©rance, mĂšre par la douleur et poĂšte par tes rĂȘves ; Ă  toi, qui es encore la BeautĂ©, cet ouvrage oĂč ton amour et ta fantaisie, ta foi, ton expĂ©rience, ta douleur, ton espoir et tes rĂȘves sont comme les chaĂźnes qui soutiennent une trame moins brillante que la poĂ©sie gardĂ©e dans ton Ăąme, et dont les expressions visibles sont comme ces caractĂšres d’un langage perdu qui prĂ©occupent les savants. de Balzac. Vers le milieu du mois d’octobre 1829, monsieur Simon Babylas Latournelle, un notaire, montait du Havre Ă  Ingouville, bras dessus bras dessous avec son fils, et accompagnĂ© de sa femme, prĂšs de laquelle allait, comme un page, le premier clerc de l’Étude, un petit bossu nommĂ© Jean Butscha. Quand ces quatre personnages, dont deux au moins faisaient ce chemin tous les soirs, arrivĂšrent au coude de la route qui tourne sur elle-mĂȘme comme celles que les Italiens appellent des corniches, le notaire examina si personne ne pouvait l’écouter du haut d’une terrasse, en arriĂšre ou en avant d’eux, et il prit le mĂ©dium de sa voix par excĂšs de prĂ©caution. — ExupĂšre, dit-il Ă  son fils, tĂąche d’exĂ©cuter avec intelligence la petite manƓuvre que je vais t’indiquer, et sans en rechercher le sens ; mais si tu le devines, je t’ordonne de le jeter dans ce Styx que tout notaire ou tout homme qui se destine Ă  la magistrature doit avoir en lui-mĂȘme pour les secrets d’autrui. AprĂšs avoir prĂ©sentĂ© tes respects, tes devoirs et tes hommages Ă  madame et mademoiselle Mignon, Ă  monsieur et madame Dumay, Ă  monsieur Gobenheim s’il est au Chalet ; quand le silence se sera rĂ©tabli, monsieur Dumay te prendra dans un coin ; tu regarderas avec curiositĂ© je te le permets mademoiselle Modeste pendant tout le temps qu’il te parlera. Mon digne ami te priera de sortir et d’aller te promener, pour rentrer au bout d’une heure environ, sur les neuf heures, d’un air empressĂ© ; tĂąche alors d’imiter la respiration d’un homme essoufflĂ©, puis tu lui diras Ă  l’oreille, tout bas, et nĂ©anmoins de maniĂšre que mademoiselle Modeste t’entende ─ Le jeune homme arrive ! ExupĂšre devait partir le lendemain pour Paris, y commencer son Droit. Ce prochain dĂ©part avait dĂ©cidĂ© Latournelle Ă  proposer Ă  son ami Dumay son fils pour complice de l’importante conspiration que cet ordre peut faire entrevoir. — Est-ce que mademoiselle Modeste serait soupçonnĂ©e d’avoir une intrigue ? demanda Butscha d’une voix timide Ă  sa patronne. — Chut ! Butscha, rĂ©pondit madame Latournelle en reprenant le bras de son mari. Madame Latournelle, fille du greffier du tribunal de premiĂšre instance, se trouve suffisamment autorisĂ©e par sa naissance Ă  se dire issue d’une famille parlementaire. Cette prĂ©tention indique dĂ©jĂ  pourquoi cette femme, un peu trop couperosĂ©e, tĂąche de se donner la majestĂ© du tribunal dont les jugements sont griffonnĂ©s par monsieur son pĂšre. Elle prend du tabac, se tient roide comme un pieu, se pose en femme considĂ©rable, et ressemble parfaitement Ă  une momie Ă  laquelle le galvanisme aurait rendu la vie pour un instant. Elle essaye de donner des tons aristocratiques Ă  sa voix aigre ; mais elle n’y rĂ©ussit pas plus qu’à couvrir son dĂ©faut d’instruction. Son utilitĂ© sociale semble incontestable Ă  voir les bonnets armĂ©s de fleurs qu’elle porte, les tours tapĂ©s sur ses tempes, et les robes qu’elle choisit. OĂč les marchands placeraient-ils ces produits, s’il n’existait pas des madame Latournelle ? Tous les ridicules de cette digne femme, essentiellement charitable et pieuse, eussent peut-ĂȘtre passĂ© presque inaperçus ; mais la nature, qui plaisante parfois en lĂąchant de ces crĂ©ations falotes, l’a douĂ©e d’une taille de tambour-major, afin de mettre en lumiĂšre les inventions de cet esprit provincial. Elle n’est jamais sortie du Havre, elle croit en l’infaillibilitĂ© du Havre, elle achĂšte tout au Havre, elle s’y fait habiller ; elle se dit Normande jusqu’au bout des ongles, elle vĂ©nĂšre son pĂšre et adore son mari. Le petit Latournelle eut la hardiesse d’épouser cette fille arrivĂ©e Ă  l’ñge anti-matrimonial de trente-trois ans, et sut en avoir un fils. Comme il eĂ»t obtenu partout ailleurs les soixante mille francs de dot donnĂ©s par le greffier, on attribua son intrĂ©piditĂ© peu commune au dĂ©sir d’éviter l’invasion du Minotaure, de laquelle ses moyens personnels l’eussent difficilement garanti, s’il avait eu l’imprudence de mettre le feu chez lui, en y mettant une jeune et jolie femme. Le notaire avait tout bonnement reconnu les grandes qualitĂ©s de mademoiselle AgnĂšs elle se nommait AgnĂšs, et remarquĂ© combien la beautĂ© d’une femme passe promptement pour un mari. Quant Ă  ce jeune homme insignifiant, Ă  qui le greffier imposa son nom normand sur les fonts, madame Latournelle est encore si surprise d’ĂȘtre devenue mĂšre, Ă  trente-cinq ans sept mois, qu’elle se retrouverait des mamelles et du lait pour lui, s’il le fallait, seule hyperbole qui puisse peindre sa folle maternitĂ©. — Comme il est beau, mon fils !
 disait-elle Ă  sa petite amie Modeste en le lui montrant, sans aucune arriĂšre-pensĂ©e, quand elles allaient Ă  la messe et que son bel ExupĂšre marchait en avant. — Il vous ressemble, rĂ©pondait Modeste Mignon comme elle eĂ»t dit Quel vilain temps ! La silhouette de ce personnage, trĂšs-accessoire, paraĂźtra nĂ©cessaire en disant que madame Latournelle Ă©tait depuis environ trois ans le chaperon de la jeune fille Ă  laquelle le notaire et Dumay son ami voulaient tendre un de ces piĂ©ges appelĂ©s souriciĂšres dans la Physiologie du Mariage. Quant Ă  Latournelle, figurez-vous un bon petit homme, aussi rusĂ© que la probitĂ© la plus pure le permet, et que tout Ă©tranger prendrait pour un fripon Ă  voir l’étrange physionomie Ă  laquelle le Havre s’est habituĂ©. Une vue, dite tendre, force le digne notaire Ă  porter des lunettes vertes pour conserver ses yeux, constamment rouges. Chaque arcade sourciliĂšre, ornĂ©e d’un duvet assez rare, dĂ©passe d’une ligne environ l’écaille brune du verre en en doublant en quelque sorte le cercle. Si vous n’avez pas observĂ© dĂ©jĂ  sur la figure de quelque passant l’effet produit par ces deux circonfĂ©rences superposĂ©es et sĂ©parĂ©es par un vide, vous ne sauriez imaginer combien un pareil visage vous intrigue ; surtout quand ce visage, pĂąle et creusĂ©, se termine en pointe comme celui de MĂ©phistophĂ©lĂšs que les peintres ont copiĂ© sur le masque des chats, car telle est la ressemblance offerte par Babylas Latournelle. Au-dessus de ces atroces lunettes vertes s’élĂšve un crĂąne dĂ©nudĂ©, d’autant plus artificieux que la perruque, en apparence douĂ©e de mouvement, a l’indiscrĂ©tion de laisser passer des cheveux blancs de tous cĂŽtĂ©s, et coupe toujours le front inĂ©galement. En voyant cet estimable Normand, vĂȘtu de noir comme un colĂ©optĂšre, montĂ© sur ses deux jambes comme sur deux Ă©pingles, et le sachant le plus honnĂȘte homme du monde, on cherche, sans la trouver, la raison de ces contre-sens physiognomiques. Jean Butscha, pauvre enfant naturel abandonnĂ©, de qui le greffier Labrosse et sa fille avaient pris soin, devenu premier clerc Ă  force de travail, logĂ©, nourri chez son patron qui lui donne neuf cents francs d’appointements, sans aucun semblant de jeunesse, presque nain, faisait de Modeste une idole il eĂ»t donnĂ© sa vie pour elle. Ce pauvre ĂȘtre, dont les yeux semblables Ă  deux lumiĂšres de canon sont pressĂ©s entre les paupiĂšres Ă©paisses, marquĂ© de la petite vĂ©role, Ă©crasĂ© par une chevelure crĂ©pue, embarrassĂ© de ses mains Ă©normes, vivait sous les regards de la pitiĂ© depuis l’ñge de sept ans ceci ne peut-il pas vous l’expliquer tout entier ? Silencieux, recueilli, d’une conduite exemplaire, religieux, il voyageait dans l’immense Ă©tendue du pays appelĂ©, sur la carte de Tendre, Amour-sans-espoir, les steppes arides et sublimes du DĂ©sir. Modeste avait surnommĂ© ce grotesque premier clerc le nain mystĂ©rieux. Ce sobriquet fit lire Ă  Butscha le roman de Walter Scott, et il dit Ă  Modeste ─ Voulez-vous, pour le jour du danger, une rose de votre nain mystĂ©rieux ? Modeste refoula soudain l’ñme de son adorateur dans sa cabane de boue, par un de ces regards terribles que les jeunes filles jettent aux hommes qui ne leur plaisent pas. Butscha se surnommait lui-mĂȘme le clerc obscur, sans savoir que ce calembour remonte Ă  l’origine des panonceaux ; mais il n’était, de mĂȘme que sa patronne, jamais sorti du Havre. Peut-ĂȘtre est-il nĂ©cessaire, dans l’intĂ©rĂȘt de ceux qui ne connaissent pas le Havre, d’en dire un mot en expliquant oĂč se rendait la famille Latournelle, car le premier clerc y est Ă©videmment infĂ©odĂ©. Ingouville est au Havre ce que Montmartre est Ă  Paris, une haute colline au pied de laquelle la ville s’étale, Ă  cette diffĂ©rence prĂšs que la mer et la Seine entourent la ville et la colline, que le Havre se voit fatalement circonscrit par d’étroites fortifications, et qu’enfin l’embouchure du fleuve, le port, les bassins, prĂ©sentent un spectacle tout autre que celui des cinquante mille maisons de Paris. Au bas de Montmartre, un ocĂ©an d’ardoises montre ses lames bleues figĂ©es ; Ă  Ingouville, on voit comme des toits mobiles agitĂ©s par les vents. Cette Ă©minence, qui, depuis Rouen jusqu’à la mer, cĂŽtoie le fleuve en laissant une marge plus ou moins resserrĂ©e entre elle et les eaux, mais qui certes contient des trĂ©sors de pittoresque avec ses villes, ses gorges, ses vallons, ses prairies, acquit une immense valeur Ă  Ingouville depuis 1816, Ă©poque Ă  laquelle commença la prospĂ©ritĂ© du Havre. Cette commune devint l’Auteuil, le Ville-d’Avray, le Montmorency des commerçants, qui se bĂątirent des villas Ă©tagĂ©es sur cet amphithéùtre pour y respirer l’air de la mer parfumĂ© par les fleurs de leurs somptueux jardins. Ces hardis spĂ©culateurs s’y reposent des fatigues de leurs comptoirs et de l’atmosphĂšre de leurs maisons serrĂ©es les unes contre les autres, sans espace, souvent sans cour, comme les font et l’accroissement de la population du Havre, et la ligne inflexible de ses remparts, et l’agrandissement des bassins. En effet, quelle tristesse au cƓur du Havre, et quelle joie Ă  Ingouville ! La loi du dĂ©veloppement social a fait Ă©clore comme un champignon le faubourg de Graville, aujourd’hui plus considĂ©rable que le Havre, et qui s’étend au bas de la cĂŽte comme un serpent. À sa crĂȘte, Ingouville n’a qu’une rue ; et, comme dans toutes ces positions, les maisons qui regardent la Seine ont nĂ©cessairement un immense avantage sur celles de l’autre cĂŽtĂ© du chemin auxquelles elles masquent cette vue, mais qui se dressent, comme des spectateurs, sur la pointe des pieds, afin de voir par-dessus les toits. NĂ©anmoins il existe lĂ , comme partout, des servitudes. Quelques maisons assises au sommet occupent une position supĂ©rieure ou jouissent d’un droit de vue qui oblige le voisin Ă  tenir ses constructions Ă  une hauteur voulue. Puis la roche capricieuse est creusĂ©e par des chemins qui rendent son amphithéùtre praticable ; et, par ces Ă©chappĂ©es, quelques propriĂ©tĂ©s peuvent apercevoir ou la ville, ou le fleuve, ou la mer. Sans ĂȘtre coupĂ©e Ă  pic, la colline finit assez brusquement en falaise. Au bout de la rue qui serpente au sommet, on aperçoit les gorges oĂč sont situĂ©es quelques villages, Sainte-Adresse, deux ou trois saints-je-ne-sais-qui, et les criques oĂč mugit l’OcĂ©an. Ce cĂŽtĂ© presque dĂ©sert d’Ingouville forme un contraste frappant avec les belles villas qui regardent la vallĂ©e de la Seine. Craint-on les coups de vent pour la vĂ©gĂ©tation ? les nĂ©gociants reculent-ils devant les dĂ©penses qu’exigent ces terrains en pente ?
 Quoi qu’il en soit, le touriste des bateaux Ă  vapeur est tout Ă©tonnĂ© de trouver la cĂŽte nue et ravinĂ©e Ă  l’ouest d’Ingouville, un pauvre en haillons Ă  cĂŽtĂ© d’un riche somptueusement vĂȘtu, parfumĂ©. En 1829, une des derniĂšres maisons du cĂŽtĂ© de la mer, et qui se trouve sans doute au milieu de l’Ingouville d’aujourd’hui, s’appelait et s’appelle peut-ĂȘtre encore le Chalet. Ce fut primitivement une habitation de concierge avec son jardinet en avant. Le propriĂ©taire de la villa dont elle dĂ©pendait, maison Ă  parc, Ă  jardins, Ă  voliĂšre, Ă  serre, Ă  prairies, eut la fantaisie de mettre cette maisonnette en harmonie avec les somptuositĂ©s de sa demeure, et la fit reconstruire sur le modĂšle d’un cottage. Il sĂ©para ce cottage de son boulingrin ornĂ© de fleurs, de plates-bandes, la terrasse de sa villa, par une muraille basse le long de laquelle il planta une haie pour la cacher. DerriĂšre le cottage, nommĂ©, malgrĂ© tous ses efforts, le Chalet, s’étendent les potagers et les vergers. Ce Chalet, sans vaches ni laiterie, a pour toute clĂŽture sur le chemin un palis dont les charniers ne se voient plus sous une haie luxuriante. De l’autre cĂŽtĂ© du chemin, la maison d’en face, soumise Ă  une servitude, offre un palis et une haie semblables qui laissent la vue du Havre au Chalet. Cette maisonnette faisait le dĂ©sespoir de monsieur Vilquin, propriĂ©taire de la villa. Voici pourquoi. Le crĂ©ateur de ce sĂ©jour dont les dĂ©tails disent Ă©nergiquement Cy reluisent des millions ! n’avait si bien Ă©tendu son parc vers la campagne que pour ne pas avoir ses jardiniers, disait-il, dans ses poches. Une fois fini, le Chalet ne pouvait plus ĂȘtre habitĂ© que par un ami. Monsieur Mignon, le prĂ©cĂ©dent propriĂ©taire, aimait beaucoup son caissier, et cette histoire prouvera que Dumay le lui rendait bien ; il lui offrit donc cette habitation. À cheval sur la forme, Dumay fit signer Ă  son patron un bail de douze ans Ă  trois cents francs de loyer, et monsieur Mignon le signa volontiers en disant ─ Mon cher Dumay, songes-y, tu t’engages Ă  vivre douze ans chez moi. Par des Ă©vĂ©nements qui vont ĂȘtre racontĂ©s, les propriĂ©tĂ©s de monsieur Mignon, autrefois le plus riche nĂ©gociant du Havre, furent vendues Ă  Vilquin, l’un de ses antagonistes sur la place. Dans la joie de s’emparer de la cĂ©lĂšbre villa Mignon, l’acquĂ©reur oublia de demander la rĂ©siliation de ce bail. Dumay, pour ne pas faire manquer la vente, aurait alors signĂ© tout ce que Vilquin eĂ»t exigĂ© ; mais, une fois la vente consommĂ©e, il tint Ă  son bail comme Ă  une vengeance. Il resta dans la poche de Vilquin, au cƓur de la famille Vilquin, observant Vilquin, gĂȘnant Vilquin, enfin le taon des Vilquin. Tous les matins, Ă  sa fenĂȘtre, Vilquin Ă©prouvait un mouvement de contrariĂ©tĂ© violente en apercevant ce bijou de construction, ce Chalet qui coĂ»ta soixante mille francs, et qui scintille comme un rubis au soleil. Comparaison presque juste ! L’architecte a bĂąti ce cottage en briques du plus beau rouge rejointoyĂ©es en blanc. Les fenĂȘtres sont peintes en vert vif, et les bois en brun tirant sur le jaune. Le toit s’avance de plusieurs pieds. Une jolie galerie dĂ©coupĂ©e rĂšgne au premier Ă©tage, et une varanda projette sa cage de verre au milieu de la façade. Le rez-de-chaussĂ©e se compose d’un joli salon, d’une salle Ă  manger, sĂ©parĂ©s par le palier d’un escalier en bois dont le dessin et les ornements sont d’une Ă©lĂ©gante simplicitĂ©. La cuisine est adossĂ©e Ă  la salle Ă  manger, et le salon est doublĂ© d’un cabinet qui servait alors de chambre Ă  coucher Ă  monsieur et Ă  madame Dumay. Au premier Ă©tage, l’architecte a mĂ©nagĂ© deux grandes chambres accompagnĂ©es chacune d’un cabinet de toilette, auxquelles la varanda sert de salon ; puis, au-dessus, se trouvent, sous le faĂźte, qui ressemble Ă  deux cartes mises l’une contre l’autre, deux chambres de domestique, Ă©clairĂ©es chacune par un Ɠil-de-bƓuf, et mansardĂ©es, mais assez spacieuses. Vilquin eut la petitesse d’élever un mur du cĂŽtĂ© des vergers et des potagers. Depuis cette vengeance, les quelques centiares que le bail laisse au Chalet ressemblent Ă  un jardin de Paris. Les communs, bĂątis et peints de maniĂšre Ă  les raccorder au Chalet, sont adossĂ©s au mur de la propriĂ©tĂ© voisine. L’intĂ©rieur de cette charmante habitation est en harmonie avec l’extĂ©rieur. Le salon, parquetĂ© tout en bois de fer, offre aux regards les merveilles d’une peinture imitant les laques de Chine. Sur des fonds noirs encadrĂ©s d’or, brillent les oiseaux multicolores, les feuillages verts impossibles, les fantastiques dessins des Chinois. La salle Ă  manger est entiĂšrement revĂȘtue en bois du Nord dĂ©coupĂ©, sculptĂ© comme dans les belles cabanes russes. La petite antichambre formĂ©e par le palier et la cage de l’escalier sont peintes en vieux bois et reprĂ©sentent des ornements gothiques. Les chambres Ă  coucher, tendues de perse, se recommandent par une coĂ»teuse simplicitĂ©. Le cabinet oĂč couchaient alors le caissier et sa femme est boisĂ©, plafonnĂ©, comme la chambre d’un paquebot. Ces folies d’armateur expliquent la rage de Vilquin. Ce pauvre acquĂ©reur voulait loger dans ce cottage son gendre et sa fille. Ce projet connu de Dumay pourra plus tard vous expliquer sa tĂ©nacitĂ© bretonne. On entre au Chalet par une petite porte en fer, treillissĂ©e, et dont les fers de lance s’élĂšvent de quelques pouces au-dessus du palis et de la haie. Le jardinet, d’une largeur Ă©gale Ă  celle du fastueux boulingrin, Ă©tait alors plein de fleurs, de roses, de dalhias, des plus belles, des plus rares productions de la Flore des serres ; car, autre sujet de douleur vilquinarde, la petite serre Ă©lĂ©gante, la serre de fantaisie, la serre, dite de Madame, dĂ©pend du Chalet et sĂ©pare la villa Vilquin, ou, si vous voulez, l’unit au cottage. Dumay se consolait de la tenue de sa caisse par les soins de la serre, dont les productions exotiques faisaient un des plaisirs de Modeste. Le billard de la villa Vilquin, espĂšce de galerie, communiquait autrefois par une immense voliĂšre en forme de tourelle avec cette serre ; mais, depuis la construction du mur qui le priva de la vue des vergers, Dumay mura la porte de communication. — Mur pour mur ! dit-il. — Vous et Dumay, vous murmurez ! dirent Ă  Vilquin les nĂ©gociants pour le taquiner. Et tous les jours, Ă  la Bourse, on saluait d’un nouveau calembour le spĂ©culateur jalousĂ©. En 1827, Vilquin offrit Ă  Dumay six mille francs d’appointements et dix mille francs d’indemnitĂ© pour rĂ©silier le bail ; le caissier refusa, quoiqu’il n’eĂ»t que mille Ă©cus chez Gobenbeim, un ancien commis de son patron. Dumay, croyez-le, est un Breton repiquĂ© par le Sort en Normandie. Jugez de la haine conçue contre ses locataires du Chalet par le normand Vilquin, un homme riche de trois millions ! Quel crime de lĂšse-million que de dĂ©montrer aux riches l’impuissance de l’or ? Vilquin, dont le dĂ©sespoir le rendait la fable du Havre, venait de proposer une jolie habitation en toute propriĂ©tĂ© Ă  Dumay, qui de nouveau refusa. Le Havre commençait Ă  s’inquiĂ©ter de cet entĂȘtement, dont, pour beaucoup de gens, la raison se trouvait dans cette phrase ─ Dumay est Breton. Le caissier, lui, pensait que madame et surtout mademoiselle Mignon eussent Ă©tĂ© trop mal logĂ©es partout ailleurs. Ses deux idoles habitaient un temple digne d’elles, et profitaient du moins de cette somptueuse chaumiĂšre oĂč des rois dĂ©chus auraient pu conserver la majestĂ© des choses autour d’eux, espĂšce de dĂ©corum qui manque souvent aux gens tombĂ©s. Peut-ĂȘtre ne regrettera-t-on pas d’avoir connu par avance et l’habitation et la compagnie habituelle de Modeste ; car, Ă  son Ăąge, les ĂȘtres et les choses ont sur l’avenir autant d’influence que le caractĂšre, si toutefois le caractĂšre n’en reçoit pas quelques empreintes ineffaçables. À la maniĂšre dont les Latournelle entrĂšrent au Chalet, un Ă©tranger aurait bien devinĂ© qu’ils y venaient tous les soirs. — DĂ©jĂ , mon maĂźtre ?
 dit le notaire en apercevant dans le salon un jeune banquier du Havre, Gobenheim, parent de Gobenheim-Keller, chef de la grande maison de Paris. Ce jeune homme Ă  visage livide, un de ces blonds aux yeux noirs dont le regard immobile a je ne sais quoi de fascinant, aussi sobre dans sa parole que dans le vivre, vĂȘtu de noir, maigre comme un phtisique, mais vigoureusement charpentĂ©, cultivait la famille de son ancien patron et la maison de son caissier, beaucoup moins par affection que par calcul. On y jouait le whist Ă  deux sous la fiche. Une mise soignĂ©e n’était pas de rigueur. Il n’acceptait que des verres d’eau sucrĂ©e, et n’avait aucune politesse Ă  rendre en Ă©change. Cette apparence de dĂ©vouement aux Mignon laissait croire que Gobenheim avait du cƓur, et le dispensait d’aller dans le grand monde du Havre, d’y faire des dĂ©penses inutiles, de dĂ©ranger l’économie de sa vie domestique. Ce catĂ©chumĂšne du Veau d’or se couchait tous les soirs Ă  dix heures et demie, et se levait Ă  cinq heures du matin. Enfin, sĂ»r de la discrĂ©tion de Latournelle et de Butscha, Gobenheim pouvait analyser devant eux les affaires Ă©pineuses, les soumettre aux consultations gratuites du notaire, et rĂ©duire les cancans de la place Ă  leur juste valeur. Cet apprenti gobe-or mot de Butscha appartenait Ă  cette nature de substances que la chimie appelle absorbantes. Depuis la catastrophe arrivĂ©e Ă  la maison Mignon, oĂč les Keller le mirent en pension pour apprendre le haut commerce maritime, personne au Chalet ne l’avait priĂ© de faire quoi que ce soit, pas mĂȘme une simple commission ; sa rĂ©ponse Ă©tait connue. Ce garçon regardait Modeste comme il aurait examinĂ© une lithographie Ă  deux sous. — C’est l’un des pistons de l’immense machine appelĂ©e Commerce, disait de lui le pauvre Butscha dont l’esprit se trahissait par de petits mots timidement lancĂ©s. Les quatre Latournelle saluĂšrent avec la plus respectueuse dĂ©fĂ©rence une vieille dame vĂȘtue en velours noir, qui ne se leva pas du fauteuil oĂč elle Ă©tait assise, car ses deux yeux Ă©taient couverts de la taie jaune produite par la cataracte. Madame Mignon sera peinte en une seule phrase. Elle attirait aussitĂŽt le regard par le visage auguste des mĂšres de famille dont la vie sans reproches dĂ©fie les coups du Destin, mais qu’il a pris pour but de ses flĂšches, et qui forment la nombreuse tribu des NiobĂ©s. Sa perruque blonde bien frisĂ©e, bien mise, seyait Ă  sa blanche figure froidie comme celle de ces femmes de bourgmestre peintes par Holbein. Le soin excessif de sa toilette, des bottines de velours, une collerette de dentelles, le chĂąle mis droit, tout attestait la sollicitude de Modeste pour sa mĂšre. Quand le moment de silence, annoncĂ© par le notaire, fut Ă©tabli dans ce joli salon, Modeste, assise prĂšs de sa mĂšre et brodant pour elle un fichu, devint pendant un instant le point de mire des regards. Cette curiositĂ© cachĂ©e sous les interrogations vulgaires que s’adressent tous les gens en visite, et mĂȘme ceux qui se voient chaque jour, eĂ»t trahi le complot domestique mĂ©ditĂ© contre la jeune fille Ă  un indiffĂ©rent ; mais Gobenheim, plus qu’indiffĂ©rent, ne remarqua rien, il alluma les bougies de la table Ă  jouer. L’attitude de Dumay rendit cette situation terrible pour Butscha, pour les Latournelle, et surtout pour madame Dumay, qui savait son mari capable de tirer, comme sur un chien enragĂ©, sur l’amant de Modeste. AprĂšs le dĂźner, le caissier Ă©tait allĂ© se promener, suivi de deux magnifiques chiens des PyrĂ©nĂ©es soupçonnĂ©s de trahison, et qu’il avait laissĂ©s chez un ancien mĂ©tayer de monsieur Mignon ; puis, quelques instants avant l’entrĂ©e des Latournelle, il avait pris Ă  son chevet ses pistolets et les avait posĂ©s sur la cheminĂ©e en se cachant de Modeste. La jeune fille ne fit aucune attention Ă  tous ces prĂ©paratifs, au moins singuliers. Quoique petit, trapu, grĂȘlĂ©, parlant tout bas, ayant l’air de s’écouter, ce Breton, ancien lieutenant de la Garde, offre la rĂ©solution, le sang-froid si bien gravĂ©s sur son visage, que personne, en vingt ans, Ă  l’armĂ©e, ne l’avait plaisantĂ©. Ses petits yeux d’un bleu calme, ressemblent Ă  deux morceaux d’acier. Ses façons, l’air de son visage, son parler, sa tenue, tout concorde Ă  son nom bref de Dumay. Sa force, bien connue d’ailleurs, lui permet de ne redouter aucune agression. Capable de tuer un homme d’un coup de poing, il avait accompli ce haut fait Ă  Bautzen, en s’y trouvant sans armes, face Ă  face avec un Saxon, en arriĂšre de sa compagnie. En ce moment la ferme et douce physionomie de cet homme atteignit au sublime du tragique. Ses lĂšvres pĂąles comme son teint indiquĂšrent une convulsion domptĂ©e par l’énergie bretonne. Une sueur lĂ©gĂšre, mais que chacun vit et supposa froide, rendit son front humide. Le notaire, son ami, savait que, de tout ceci, pouvait rĂ©sulter un drame en Cour d’Assises. En effet, pour le caissier, il se jouait, Ă  propos de Modeste Mignon, une partie oĂč se trouvaient engagĂ©s un honneur, une foi, des sentiments d’une importance supĂ©rieure Ă  celle des liens sociaux, et rĂ©sultant d’un de ces pactes dont le seul juge, en cas de malheur, est au ciel. La plupart des drames sont dans les idĂ©es que nous nous formons des choses. Les Ă©vĂ©nements qui nous paraissent dramatiques ne sont que les sujets que notre Ăąme convertit en tragĂ©die ou en comĂ©die, au grĂ© de notre caractĂšre. Madame Latournelle et madame Dumay, chargĂ©es d’observer Modeste, eurent je ne sais quoi d’empruntĂ© dans le maintien, de tremblant dans la voix que l’inculpĂ©e ne remarqua point, tant elle paraissait absorbĂ©e par sa broderie. Modeste plaquait chaque fil de coton avec une perfection Ă  dĂ©sespĂ©rer des brodeuses. Son visage disait tout le plaisir que lui causait le mat du pĂ©tale qui finissait une fleur entreprise. Le nain, assis entre sa patronne et Gobenheim, retenait ses larmes, il se demandait comment arriver Ă  Modeste, afin de lui jeter deux mots d’avis Ă  l’oreille. En prenant position devant madame Mignon, madame Latournelle avait, avec sa diabolique intelligence de dĂ©vote, isolĂ© Modeste. Madame Mignon, silencieuse dans sa cĂ©citĂ©, plus pĂąle que ne la faisait sa pĂąleur habituelle, disait assez qu’elle savait l’épreuve Ă  laquelle Modeste allait ĂȘtre soumise. Peut-ĂȘtre au dernier moment blĂąmait-elle ce stratagĂšme, tout en le trouvant nĂ©cessaire. De lĂ  son silence. Elle pleurait en dedans. ExupĂšre, la dĂ©tente du piĂ©ge, ignorait entiĂšrement la piĂšce oĂč le hasard lui donnait un rĂŽle. Gobenheim restait, par un effet de son caractĂšre, dans une insouciance Ă©gale Ă  celle que montrait Modeste. Pour un spectateur instruit, ce contraste entre la complĂšte ignorance des uns et la palpitante attention des autres eĂ»t Ă©tĂ© sublime. Aujourd’hui plus que jamais, les romanciers disposent de ces effets et ils sont dans leur droit ; car la nature s’est, de tout temps, permis d’ĂȘtre plus forte qu’eux. Ici, la nature, vous le verrez, la nature sociale, qui est une nature dans la nature, se donnait le plaisir de faire l’histoire plus intĂ©ressante que le roman, de mĂȘme que les torrents dessinent des fantaisies interdites aux peintres, et accomplissent des tours de force en disposant ou lĂ©chant les pierres Ă  surprendre les statuaires et les architectes. Il Ă©tait huit heures. En cette saison, le crĂ©puscule jette alors ses derniĂšres lueurs. Ce soir-lĂ , le ciel n’offrait pas un nuage, l’air attiĂ©di caressait la terre, les fleurs embaumaient, on entendait crier le sable sous les pieds de quelques promeneurs qui rentraient. La mer reluisait comme un miroir. Enfin il faisait si peu de vent, que les bougies allumĂ©es sur la table Ă  jouer montraient leurs flammes tranquilles, quoique les croisĂ©es fussent entr’ouvertes. Ce salon, cette soirĂ©e, cette habitation, quel cadre pour le portrait de cette jeune fille, Ă©tudiĂ©e alors par ces personnes avec la profonde attention d’un peintre en prĂ©sence de la Margherita Doni, l’une des gloires du palais Pitti. Modeste, fleur enfermĂ©e comme celle de Catulle, valait-elle encore toutes ces prĂ©cautions ?
 Vous connaissez la cage, voici l’oiseau. Alors ĂągĂ©e de vingt ans, svelte, fine autant qu’une de ces sirĂšnes inventĂ©es par les dessinateurs anglais pour leurs livres de beautĂ©s, Modeste offre, comme autrefois sa mĂšre, une coquette expression de cette grĂące peu comprise en France, oĂč nous l’appelons sensiblerie, mais qui, chez les Allemandes, est la poĂ©sie du cƓur arrivĂ©e Ă  la surface de l’ĂȘtre et s’épanchant en minauderies chez les sottes, en divines maniĂšres chez les filles spirituelles. Remarquable par sa chevelure couleur d’or pĂąle, elle appartient Ă  ce genre de femmes nommĂ©es, sans doute en mĂ©moire d’Ève, les blondes cĂ©lestes, et dont l’épiderme satinĂ© ressemble Ă  du papier de soie appliquĂ© sur la chair, qui frissonne sous l’hiver ou s’épanouit au soleil du regard, en rendant la main jalouse de l’Ɠil. Sous ces cheveux, lĂ©gers comme des marabouts et bouclĂ©s Ă  l’anglaise, le front, que vous eussiez dit tracĂ© par le compas tant il est pur de modelĂ©, reste discret, calme jusqu’à la placiditĂ©, quoique lumineux de pensĂ©e ; mais quand et oĂč pouvait-on en voir de plus uni, d’une nettetĂ© si transparente ? il semble, comme une perle, avoir un orient. Les yeux d’un bleu tirant sur le gris, limpides comme des yeux d’enfants, en montraient alors toute la malice et toute l’innocence, en harmonie avec l’arc des sourcils Ă  peine indiquĂ© par des racines plantĂ©es comme celles faites au pinceau dans les figures chinoises. Cette candeur spirituelle est encore relevĂ©e autour des yeux et dans les coins, aux tempes, par des tons de nacre Ă  filets bleus, privilĂ©ge de ces teints dĂ©licats. La figure, de l’ovale si souvent trouvĂ© par RaphaĂ«l pour ses madones, se distingue par la couleur sobre et virginale des pommettes, aussi douce que la rose de Bengale, et sur laquelle les longs cils d’une paupiĂšre diaphane jetaient des ombres mĂ©langĂ©es de lumiĂšre. Le cou, alors penchĂ©, presque frĂȘle, d’un blanc de lait, rappelle ces lignes fuyantes, aimĂ©es de LĂ©onard de Vinci. Quelques petites taches de rousseur, semblables aux mouches du dix-huitiĂšme siĂšcle, disent que Modeste est bien une fille de la terre, et non l’une de ces crĂ©ations rĂȘvĂ©es en Italie par l’École AngĂ©lique. Quoique fines et grasses tout Ă  la fois, ses lĂšvres, un peu moqueuses, expriment la voluptĂ©. Sa taille, souple sans ĂȘtre frĂȘle, n’effrayait pas la MaternitĂ© comme celle de ces jeunes filles qui demandent des succĂšs Ă  la morbide pression d’un corset. Le basin, l’acier, le lacet Ă©puraient et ne fabriquaient pas les lignes serpentines de cette Ă©lĂ©gance, comparable Ă  celle d’un jeune peuplier balancĂ© par le vent. Une robe gris de perle, ornĂ©e de passementeries couleur de cerise, Ă  taille longue, dessinait chastement le corsage et couvrait les Ă©paules, encore un peu maigres, d’une guimpe qui ne laissait voir que les premiĂšres rondeurs par lesquelles le cou s’attache aux Ă©paules. À l’aspect de cette physionomie vaporeuse et intelligente tout ensemble, oĂč la finesse d’un nez grec Ă  narines roses, Ă  mĂ©plats fermement coupĂ©s, jetait je ne sais quoi de positif ; oĂč la poĂ©sie qui rĂ©gnait sur le front presque mystique Ă©tait quasi dĂ©mentie par la voluptueuse expression de la bouche ; oĂč la candeur disputait les champs profonds et variĂ©s de la prunelle Ă  la moquerie la plus instruite, un observateur aurait pensĂ© que cette jeune fille, Ă  l’oreille alerte et fine que tout bruit Ă©veillait, au nez ouvert aux parfums de la fleur bleue de l’IdĂ©al, devait ĂȘtre le théùtre d’un combat entre les poĂ©sies qui se jouent autour de tous les levers de soleil et les labeurs de la journĂ©e, entre la Fantaisie et la RĂ©alitĂ©. Modeste Ă©tait la jeune fille curieuse et pudique, sachant sa destinĂ©e et pleine de chastetĂ©, la vierge de l’Espagne plutĂŽt que celle de RaphaĂ«l. Elle leva la tĂȘte en entendant Dumay dire Ă  ExupĂšre ─ Venez ici, jeune homme ! et aprĂšs les avoir vus causant dans un coin du salon, elle pensa qu’il s’agissait d’une commission Ă  donner pour Paris. Elle regarda ses amis qui l’entouraient comme Ă©tonnĂ©e de leur silence, et s’écria de l’air le plus naturel ─ Eh bien ! vous ne jouez pas ? en montrant la table verte que la grande madame Latournelle nommait l’autel. — Jouons ! reprit Dumay qui venait de congĂ©dier le jeune ExupĂšre. — Mets-toi lĂ , Butscha, dit madame Latournelle en sĂ©parant par toute la table le premier clerc du groupe que formaient madame Mignon et sa fille. — Et toi, viens lĂ  !
 dit Dumay Ă  sa femme en lui ordonnant de se tenir prĂšs de lui. Madame Dumay, petite AmĂ©ricaine de trente-six ans, essuya furtivement des larmes, elle adorait Modeste et croyait Ă  une catastrophe. — Vous n’ĂȘtes pas gais, ce soir, reprit Modeste. — Nous jouons, rĂ©pondit Gobenheim qui disposait ses cartes. Quelque intĂ©ressante que cette situation puisse paraĂźtre, elle le sera bien davantage en expliquant la position de Dumay relativement Ă  Modeste. Si la concision de ce rĂ©cit le rend sec, on pardonnera cette sĂ©cheresse en faveur du dĂ©sir d’achever promptement cette scĂšne, et Ă  la nĂ©cessitĂ© de raconter l’argument qui domine tous les drames. Dumay Anne-François-Bernard, nĂ© Ă  Vannes, partit soldat en 1799, Ă  l’armĂ©e d’Italie. Son pĂšre, prĂ©sident du tribunal rĂ©volutionnaire, s’était fait remarquer par tant d’énergie, que le pays ne fut pas tenable pour lui lorsque son pĂšre, assez mĂ©chant avocat, eut pĂ©ri sur l’échafaud aprĂšs le 9 thermidor. AprĂšs avoir vu mourir sa mĂšre de chagrin, Anne vendit tout ce qu’il possĂ©dait et courut, Ă  l’ñge de vingt-deux ans, en Italie, au moment oĂč nos armĂ©es succombaient. Il rencontra dans le dĂ©partement du Var un jeune homme qui, par des motifs analogues, allait aussi chercher la gloire, en trouvant le champ de bataille moins pĂ©rilleux que la Provence. Charles Mignon, dernier rejeton de cette famille Ă  laquelle Paris doit la rue et l’hĂŽtel bĂąti par le cardinal Mignon, eut dans son pĂšre un finaud qui voulut sauver des griffes de la RĂ©volution la terre de la Bastie, un joli fief du Comtat. Comme tous les peureux de ce temps, le comte de la Bastie, devenu le citoyen Mignon, trouva plus sain de couper les tĂȘtes que de se laisser couper la sienne. Ce faux terroriste disparut au Neuf Thermidor et fut alors inscrit sur la liste des Ă©migrĂ©s. Le comtĂ© de la Bastie fut vendu. Le chĂąteau dĂ©shonorĂ© vit ses tours en poivriĂšre rasĂ©es. Enfin le citoyen Mignon, dĂ©couvert Ă  Orange, fut massacrĂ©, lui, sa femme et ses enfants, Ă  l’exception de Charles Mignon qu’il avait envoyĂ© lui chercher un asile dans les Hautes-Alpes. Saisi par ces affreuses nouvelles, Charles attendit, dans une vallĂ©e du mont GenĂšvre, des temps moins orageux. Il vĂ©cut lĂ  jusqu’en 1799 de quelques louis que son pĂšre lui mit dans la main, Ă  son dĂ©part. Enfin, Ă  vingt-trois ans, sans autre fortune que sa belle prestance, que cette beautĂ© mĂ©ridionale qui, complĂšte, arrive au sublime, et dont le type est l’AntinoĂŒs, l’illustre favori d’Adrien, Charles rĂ©solut de hasarder sur le tapis rouge de la Guerre son audace provençale qu’il prit, Ă  l’exemple de tant d’autres, pour une vocation. En allant au dĂ©pĂŽt de l’armĂ©e, Ă  Nice, il rencontra le Breton. Devenus camarades et par la similitude de leurs destinĂ©es et par le contraste de leurs caractĂšres, ces deux fantassins burent Ă  la mĂȘme tasse, en plein torrent, cassĂšrent en deux le mĂȘme morceau de biscuit, et se trouvĂšrent sergents Ă  la paix qui suivit la bataille de Marengo. Quand la guerre recommença, Charles Mignon obtint de passer dans la cavalerie et perdit alors de vue son camarade. Le dernier des Mignon de la Bastie Ă©tait, en 1812, officier de la LĂ©gion-d’Honneur et major d’un rĂ©giment de cavalerie, espĂ©rant ĂȘtre renommĂ© comte de la Bastie et fait colonel par l’Empereur. Pris par les Russes, il fut envoyĂ©, comme tant d’autres, en SibĂ©rie. Il fit le voyage avec un pauvre lieutenant dans lequel il reconnut Anne Dumay, non dĂ©corĂ©, brave, mais malheureux comme un million de pousse-cailloux Ă  Ă©paulettes de laine, le canevas d’hommes sur lequel NapolĂ©on a peint le tableau de l’Empire. En SibĂ©rie, le lieutenant-colonel apprit, pour tuer le temps, le calcul et la calligraphie au Breton, dont l’éducation avait paru inutile au pĂšre ScĂ©vola. Charles trouva dans son premier compagnon de route un de ces cƓurs si rares oĂč il put verser tous ses chagrins en racontant ses fĂ©licitĂ©s. Le fils de la Provence avait fini par rencontrer le hasard qui cherche tous les jolis garçons. En 1804, Ă  Francfort-sur-Mein, il fut adorĂ© par Bettina Wallenrod, fille unique d’un banquier, et il l’avait Ă©pousĂ©e avec d’autant plus d’enthousiasme qu’elle Ă©tait riche, une des beautĂ©s de la ville, et qu’il se voyait alors seulement lieutenant, sans autre fortune que l’avenir excessivement problĂ©matique des militaires de ce temps-lĂ . Le vieux Wallenrod, baron allemand dĂ©chu la Banque est toujours baronne, charmĂ© de savoir que le beau lieutenant reprĂ©sentait Ă  lui seul les Mignon de la Bastie, approuva la passion de la blonde Bettina, qu’un peintre il y en avait un alors Ă  Francfort avait fait poser pour une figure idĂ©ale de l’Allemagne. Wallenrod, nommant par avance ses petits-fils comtes de la Bastie-Wallenrod, plaça dans les fonds français la somme nĂ©cessaire pour donner Ă  sa fille trente mille francs de rente. Cette dot fit une trĂšs faible brĂšche Ă  sa caisse, vu le peu d’élĂ©vation du capital. L’Empire, par suite d’une politique Ă  l’usage de beaucoup de dĂ©biteurs, payait rarement les semestres. Aussi Charles parut-il assez effrayĂ© de ce placement, car il n’avait pas autant de foi que le baron allemand dans l’aigle impĂ©riale. Le phĂ©nomĂšne de la croyance ou de l’admiration, qui n’est qu’une croyance Ă©phĂ©mĂšre, s’établit difficilement en concubinage avec l’idole. Le mĂ©canicien redoute la machine que le voyageur admire, et les officiers Ă©taient un peu les chauffeurs de la locomotive napolĂ©onienne, s’ils n’en furent pas le charbon. Le baron de Wallenrod-Tustall-Bartenstild promit alors de venir au secours du mĂ©nage. Charles aima Bettina Wallenrod autant qu’il Ă©tait aimĂ© d’elle, et c’est beaucoup dire ; mais quand un Provençal s’exalte, tout chez lui devient naturel en fait de sentiment. Et comment ne pas adorer une blonde Ă©chappĂ©e d’un tableau d’Albert Durer, d’un caractĂšre angĂ©lique, et d’une fortune notĂ©e Ă  Francfort ? Charles eut donc quatre enfants dont il restait seulement deux filles, au moment oĂč il Ă©panchait ses douleurs au cƓur du Breton. Sans les connaĂźtre, Dumay aima ces deux petites par l’effet de cette sympathie, si bien rendue par Charlet, qui rend le soldat pĂšre de tout enfant ! L’aĂźnĂ©e, appelĂ©e Bettina-Caroline, Ă©tait de 1805, l’autre, Marie-Modeste, de 1808. Le malheureux lieutenant-colonel sans nouvelles de ces ĂȘtres chĂ©ris, revint Ă  pied, en 1814, en compagnie du lieutenant, Ă  travers la Russie et la Prusse. Ces deux amis, pour qui la diffĂ©rence des Ă©paulettes n’existait plus, atteignirent Francfort au moment oĂč NapolĂ©on dĂ©barquait Ă  Cannes. Charles trouva sa femme Ă  Francfort, mais en deuil ; elle avait eu la douleur de perdre son pĂšre de qui elle Ă©tait adorĂ©e et qui voulait toujours la voir souriant, mĂȘme Ă  son lit de mort. Le vieux Wallenrod ne survivait pas aux dĂ©sastres de l’Empire. À soixante-douze ans, il avait spĂ©culĂ© sur les cotons, en croyant au gĂ©nie de NapolĂ©on, sans savoir que le gĂ©nie est aussi souvent au-dessus qu’au-dessous des Ă©vĂ©nements. Ce dernier Wallenrod, des vrais Wallenrod-Tustall-Bartenstild, avait achetĂ© presque autant de balles de coton que l’Empereur perdit d’hommes pendant sa sublime campagne de France. — Che meirs tans le godon !
 dit Ă  sa fille ce pĂšre, de l’espĂšce des Goriot, en s’efforçant d’apaiser une douleur qui l’effrayait, ed che meirs ne teffant rienne Ă  berzonne, car ce Français d’Allemagne mourut en essayant de parler la langue aimĂ©e de sa fille. Heureux de sauver de ce grand et double naufrage sa femme et ses deux filles, Charles Mignon revint Ă  Paris oĂč l’Empereur le nomma lieutenant-colonel dans les cuirassiers de la Garde, et le fit commandant de la LĂ©gion-d’Honneur. Le rĂȘve du colonel, qui se voyait enfin gĂ©nĂ©ral et comte au premier triomphe de NapolĂ©on, s’éteignit dans les flots de sang de Waterloo. Le colonel peu griĂšvement blessĂ©, se retira sur la Loire et quitta Tours avant le licenciement. Au printemps de 1816, Charles rĂ©alisa ses trente mille livres de rentes qui lui donnĂšrent environ quatre cent mille francs, et rĂ©solut d’aller faire fortune en AmĂ©rique en abandonnant le pays oĂč la persĂ©cution pesait dĂ©jĂ  sur les soldats de NapolĂ©on. Il descendit de Paris au Havre accompagnĂ© de Dumay, Ă  qui, par un hasard assez ordinaire Ă  la guerre, il avait sauvĂ© la vie en le prenant en croupe au milieu du dĂ©sordre qui suivit la journĂ©e de Waterloo. Dumay partageait les opinions et le dĂ©couragement du colonel. Charles, suivi par le Breton comme par un caniche le pauvre soldat idolĂątrait les deux petites filles, pensa que l’obĂ©issance, l’habitude des consignes, la probitĂ©, l’attachement du lieutenant en feraient un serviteur fidĂšle autant qu’utile ; il lui proposa donc de se mettre sous ses ordres, au civil. Dumay fut trĂšs heureux en se voyant adoptĂ© par une famille oĂč il vivrait comme le gui sur le chĂȘne. En attendant une occasion pour s’embarquer, en choisissant entre les navires et mĂ©ditant sur les chances offertes par leurs destinations, le colonel entendit parler des brillantes destinĂ©es que la paix rĂ©servait au Havre. En Ă©coutant la dissertation de deux bourgeois, il entrevit un moyen de fortune, et devint Ă  la fois armateur, banquier, propriĂ©taire ; il acheta pour deux cent mille francs de terrains, de maisons, et lança vers New-York un navire chargĂ© de soieries françaises achetĂ©es Ă  bas prix Ă  Lyon. Dumay, son agent, partit sur le vaisseau. Pendant que le colonel s’installait dans la plus belle maison de la rue Royale avec sa famille, et apprenait les Ă©lĂ©ments de la Banque en dĂ©ployant l’activitĂ©, la prodigieuse intelligence des Provençaux, Dumay rĂ©alisa deux fortunes, car il revint avec un chargement de coton achetĂ© Ă  vil prix. Cette double opĂ©ration valut un capital Ă©norme Ă  la maison Mignon. Le colonel fit alors l’acquisition de la villa d’Ingouville, et rĂ©compensa Dumay en lui donnant une modeste maison, rue Royale. Le pauvre Breton avait ramenĂ© de New-York, avec ses cotons, une jolie petite femme Ă  laquelle plut, avant toute chose, la qualitĂ© de Français. Miss Grummer possĂ©dait environ quatre mille dollars, vingt mille francs que Dumay plaça chez son colonel. Dumay, devenu l’alter Ego de l’armateur, apprit en peu de temps la tenue des livres, cette science qui distingue, selon son mot, les sergents-majors du commerce. Ce naĂŻf soldat, oubliĂ© pendant vingt ans par la Fortune, se crut l’homme le plus heureux du monde en se voyant propriĂ©taire d’une maison que la munificence de son chef garnit d’un joli mobilier, puis de douze cents francs d’intĂ©rĂȘts qu’il eut de ses fonds, et de trois mille six cents francs d’appointements. Jamais le lieutenant Dumay, dans ses rĂȘves, n’avait espĂ©rĂ© situation pareille ; mais il Ă©tait encore plus satisfait de se sentir le pivot de la plus riche maison de commerce du Havre. Madame Dumay, petite AmĂ©ricaine assez jolie, eut le chagrin de perdre tous ses enfants Ă  leur naissance, et les malheurs de sa derniĂšre couche la privĂšrent de l’espĂ©rance d’en avoir ; elle s’attacha donc aux deux demoiselles Mignon avec autant d’amour que Dumay, qui les eĂ»t prĂ©fĂ©rĂ©es Ă  ses enfants. Madame Dumay, qui devait le jour Ă  des cultivateurs habituĂ©s Ă  une vie Ă©conome, se contenta de deux mille quatre cents francs pour elle et son mĂ©nage. Ainsi, tous les ans, Dumay plaça deux mille et quelques cents francs de plus dans la maison Mignon. En examinant le bilan annuel, le patron grossissait le compte du caissier d’une gratification en harmonie avec les services. En 1824, le crĂ©dit du caissier se montait Ă  cinquante-huit mille francs. Ce fut alors que Charles Mignon, comte de la Bastie, titre dont on ne parlait jamais, combla son caissier en le logeant au Chalet, oĂč, dans ce moment, vivaient obscurĂ©ment Modeste et sa mĂšre. L’état dĂ©plorable oĂč se trouvait Madame Mignon, que son mari laissa belle encore, a sa cause dans la catastrophe Ă  laquelle l’absence de Charles Ă©tait due. Le chagrin avait employĂ© trois ans Ă  dĂ©truire cette douce Allemande ; mais c’était un de ces chagrins semblables Ă  des vers logĂ©s au cƓur d’un bon fruit. Le bilan de cette douleur est facile Ă  chiffrer. Deux enfants, morts en bas Ăąge, eurent un double ci-gĂźt dans cette Ăąme qui ne savait rien oublier. La captivitĂ© de Charles en SibĂ©rie fut, pour cette femme aimante, la mort tous les jours. La catastrophe de la riche maison Wallenrod et la mort du pauvre banquier sur ses sacs vides fut, au milieu des doutes de Bettina sur le sort de son mari, comme un coup suprĂȘme. La joie excessive de retrouver son Charles faillit tuer cette fleur allemande. Puis la seconde chute de l’Empire, l’expatriation projetĂ©e furent comme de nouveaux accĂšs d’une mĂȘme fiĂšvre. Enfin, dix ans de prospĂ©ritĂ©s continuelles, les amusements de sa maison, la premiĂšre du Havre ; les dĂźners, les bals, les fĂȘtes du nĂ©gociant heureux, les somptuositĂ©s de la villa Mignon, l’immense considĂ©ration, la respectueuse estime dont jouissait Charles, l’entiĂšre affection de cet homme, qui rĂ©pondit par un amour unique Ă  un unique amour, tout avait rĂ©conciliĂ© cette pauvre femme avec la vie. Au moment oĂč elle ne doutait plus, oĂč elle entrevoyait un beau soir Ă  sa journĂ©e orageuse, une catastrophe inconnue, enterrĂ©e au cƓur de cette double famille et dont il sera bientĂŽt question, fut comme une sommation du malheur. En janvier, 1826, au milieu d’une fĂȘte, quand le Havre tout entier dĂ©signait Charles Mignon pour son dĂ©putĂ©, trois lettres, venues de New-York, de Paris et de Londres, furent chacune comme un coup de marteau sur le palais de verre de la ProspĂ©ritĂ©. En dix minutes, la ruine avait fondu de ses ailes de vautour sur cet inouĂŻ bonheur, comme le froid sur la Grande ArmĂ©e en 1812. En une seule nuit, passĂ©e Ă  faire des comptes avec Dumay, Charles Mignon prit son parti. Toutes les valeurs, sans en excepter les meubles, suffisaient Ă  tout payer. — Le Havre, dit le colonel au lieutenant, ne me verra pas Ă  pied. Dumay, je prends tes soixante mille francs Ă  six pour cent
 — À trois, mon colonel. — À rien alors, dit Charles Mignon pĂ©remptoirement. Je te ferai ta part dans mes nouvelles affaires. Le Modeste, qui n’est plus Ă  moi, part demain, le capitaine m’emmĂšne. Toi, je te charge de ma femme et de ma fille. Je n’écrirai jamais ! Pas de nouvelles, bonnes nouvelles. Dumay ne demanda rien Ă  son patron, il ne lui fit pas de questions sur ses projets. — Je pense, dit-il Ă  Latournelle d’un petit air entendu, que mon colonel a son plan fait. Le lendemain, il accompagna au petit jour son patron sur le navire le Modeste, partant pour Constantinople. LĂ , sur l’arriĂšre du bĂątiment, le Breton dit au Provençal ─ Quels sont vos derniers ordres, mon colonel ? — Qu’aucun homme n’approche du Chalet ! dit le pĂšre en retenant mal une larme. Dumay ! garde-moi mon dernier enfant, comme me le garderait un boule-dogue. La mort Ă  quiconque tenterait de dĂ©baucher ma seconde fille ! ne crains rien, pas mĂȘme l’échafaud, je t’y rejoindrais. — Mon colonel faites vos affaires en paix. Je vous comprends. Vous retrouverez mademoiselle Modeste comme vous me la confiez, ou je serais mort ! Vous me connaissez et vous connaissez nos deux chiens des PyrĂ©nĂ©es. On n’arrivera pas Ă  votre fille. Pardon de vous dire tant de phrases ! Les deux militaires se jetĂšrent dans les bras l’un de l’autre comme deux hommes qui s’étaient apprĂ©ciĂ©s en pleine SibĂ©rie. Le jour mĂȘme, le Courrier du Havre contenait ce terrible, simple, Ă©nergique et honnĂȘte premier Havre. La maison Charles Mignon suspend ses payements. Mais les liquidateurs soussignĂ©s prennent l’engagement de payer toutes les crĂ©ances passives. On peut, dĂšs Ă  prĂ©sent, escompter aux tiers-porteurs les effets Ă  terme. La vente des propriĂ©tĂ©s fonciĂšres couvre intĂ©gralement les comptes courants. » Cet avis est donnĂ© pour l’honneur de la maison et pour empĂȘcher tout Ă©branlement du crĂ©dit sur la place du Havre. » Monsieur Charles Mignon est parti ce matin sur le Modeste pour l’Asie-Mineure, ayant laissĂ© de pleins pouvoirs Ă  l’effet de rĂ©aliser toutes les valeurs, mĂȘme immobiliĂšres. » DUMAY liquidateur pour les comptes de banque ; » LATOURNELLE, notaire liquidateur pour les biens de ville et de campagne ; GOBENHEIM liquidateur pour les valeurs commerciales. » Latournelle devait sa fortune Ă  la bontĂ© de monsieur Mignon, qui lui prĂȘta cent mille francs, en 1817, pour acheter la plus belle Étude du Havre. Ce pauvre homme, sans moyens pĂ©cuniaires, premier clerc depuis dix ans, atteignait alors Ă  l’ñge de quarante ans et se voyait clerc pour le reste de ses jours. Il fut le seul dans tout le Havre dont le dĂ©vouement pĂ»t se comparer Ă  celui de Dumay, car Gobenheim profita de la liquidation pour continuer les relations et les affaires de monsieur Mignon, ce qui lui permit d’élever sa petite maison de banque. Pendant que des regrets unanimes se formulaient Ă  la Bourse, sur le port, dans toutes les maisons, quand le panĂ©gyrique d’un homme irrĂ©prochable, honorable et bienfaisant remplissait toutes les bouches, Latournelle et Dumay, silencieux et actifs comme des fourmis, vendaient, rĂ©alisaient, payaient et liquidaient. Vilquin fit le gĂ©nĂ©reux en achetant la villa, la maison de ville et une ferme. Aussi Latournelle profita-t-il de ce bon premier mouvement en arrachant un bon prix Ă  Vilquin. On voulut visiter madame et mademoiselle Mignon ; mais elles avaient obĂ©i Ă  Charles en se rĂ©fugiant au Chalet, le matin mĂȘme de son dĂ©part qui leur fut cachĂ© dans le premier moment. Pour ne pas se laisser Ă©branler par leur douleur, le courageux banquier avait embrassĂ© sa femme et sa fille pendant leur sommeil. Il y eut trois cents cartes mises Ă  la porte de la maison Mignon. Quinze jours aprĂšs, l’oubli le plus profond, prophĂ©tisĂ© par Charles, rĂ©vĂ©lait Ă  ces deux femmes la sagesse et la grandeur de la rĂ©solution ordonnĂ©e. Dumay fit reprĂ©senter son maĂźtre Ă  New-York, Ă  Londres et Ă  Paris. Il suivit la liquidation des trois maisons de banque auxquelles cette ruine Ă©tait due, rĂ©alisa cinq cent mille francs de 1826 Ă  1828, le huitiĂšme de la fortune de Charles ; et, selon des ordres Ă©crits pendant la nuit du dĂ©part, il les envoya dans le commencement de l’annĂ©e 1828, par la maison Mongenod, Ă  New-York, au compte de monsieur Mignon. Tout cela fut accompli militairement, exceptĂ© le prĂ©lĂšvement de trente mille francs pour les besoins personnels de madame et de mademoiselle Mignon que Charles avait recommandĂ© de faire et que ne fit pas Dumay. Le Breton vendit sa maison de ville vingt mille francs, et les remit Ă  madame Mignon, en pensant que plus son colonel aurait de capitaux, plus promptement il reviendrait. — Faute de trente mille francs quelquefois on pĂ©rit, dit-il Ă  Latournelle qui lui prit Ă  sa valeur cette maison oĂč les habitants du Chalet trouvaient toujours un appartement. Tel fut, pour la cĂ©lĂšbre maison Mignon du Havre, le rĂ©sultat de la crise qui bouleversa, de 1825 Ă  1826, les principales places de commerce et qui causa, si l’on se souvient de ce coup de vent, la ruine de plusieurs banquiers de Paris, dont l’un prĂ©sidait le Tribunal de Commerce. On comprend alors que cette chute immense, couronnant un rĂšgne bourgeois de dix annĂ©es, pĂ»t ĂȘtre le coup de la mort pour Bettina Wallenrod, qui se vit encore une fois sĂ©parĂ©e de son mari, sans rien savoir d’une destinĂ©e en apparence aussi pĂ©rilleuse, aussi aventureuse que l’exil en SibĂ©rie ; mais le mal qui l’entraĂźnait vers la tombe est Ă  ces chagrins visibles ce qu’est aux chagrins ordinaires d’une famille l’enfant fatal qui la gruge et la dĂ©vore. La pierre infernale jetĂ©e au cƓur de cette mĂšre Ă©tait une des pierres tumulaires du petit cimetiĂšre d’Ingouville, et sur laquelle on lit BETTINA-CAROLINE MIGNON, Morte Ă  vingt-deux ans. priez pour elle. inscription est pour la jeune fille ce qu’une Ă©pitaphe est pour beaucoup de morts, la table des matiĂšres d’un livre inconnu. Le livre, le voici dans son abrĂ©gĂ© terrible qui peut expliquer le serment Ă©changĂ© dans les adieux du colonel et du lieutenant. Un jeune homme, d’une charmante figure, appelĂ© Georges d’Estourny, vint au Havre sous le vulgaire prĂ©texte de voir la mer, et il y vit Caroline Mignon. Un soi-disant Ă©lĂ©gant de Paris n’est jamais sans quelques recommandations ; il fut donc invitĂ©, par l’intermĂ©diaire d’un ami des Mignon, Ă  une fĂȘte donnĂ©e Ă  Ingouville. Devenu trĂšs Ă©pris et de Caroline et de sa fortune, le Parisien entrevit une fin heureuse. En trois mois, il accumula tous les moyens de sĂ©duction, et enleva Caroline. Quand il a des filles, un pĂšre de famille ne doit pas plus laisser introduire un jeune homme chez lui sans le connaĂźtre, que laisser traĂźner des livres ou des journaux sans les avoir lus. L’innocence des filles est comme le lait que font tourner un coup de tonnerre, un vĂ©nĂ©neux parfum, un temps chaud, un rien, un souffle mĂȘme. En lisant la lettre d’adieu de sa fille aĂźnĂ©e, Charles Mignon fit partir aussitĂŽt madame Dumay pour Paris. La famille allĂ©gua la nĂ©cessitĂ© d’un voyage subitement ordonnĂ© par le mĂ©decin de la maison qui trempa dans cette excuse nĂ©cessaire ; mais sans pouvoir empĂȘcher le Havre de causer sur cette absence. — Comment, une jeune personne si forte, d’un teint espagnol, Ă  chevelure de jais !
 Elle ? poitrinaire !
 — Mais, oui, l’on dit qu’elle a commis une imprudence. — Ah ! ah ! s’écriait un Vilquin. — Elle est revenue en nage d’une partie de cheval, et a bu Ă  la glace ; du moins, voilĂ  ce que dit le docteur Troussenard. Quand madame Dumay revint, les malheurs de la maison Mignon Ă©taient consommĂ©s, personne ne fit plus attention Ă  l’absence de Caroline ni au retour de la femme du caissier. Au commencement de l’annĂ©e 1827, les journaux retentirent du procĂšs de Georges d’Estourny, condamnĂ© pour de constantes fraudes au jeu par la Police correctionnelle. Ce jeune corsaire s’exila sans s’occuper de mademoiselle Mignon Ă  qui la liquidation faite au Havre ĂŽtait toute sa valeur. En peu de temps, Caroline apprit et son infĂąme abandon, et la ruine de la maison paternelle. Revenue dans un Ă©tat de maladie affreux et mortel, elle s’éteignit, en peu de jours, au Chalet. Sa mort protĂ©gea du moins sa rĂ©putation. On crut assez gĂ©nĂ©ralement Ă  la maladie allĂ©guĂ©e par monsieur Mignon lors de la fuite de sa fille, et Ă  l’ordonnance mĂ©dicale qui dirigeait, disait-on, mademoiselle Caroline sur Nice. Jusqu’au dernier moment, la mĂšre espĂ©ra conserver sa fille ! Bettina fut sa prĂ©fĂ©rence, comme Modeste Ă©tait celle de Charles. Il y avait quelque chose de touchant dans ces deux Ă©lections. Bettina fut tout le portrait de Charles, comme Modeste est celui de sa mĂšre. Chacun des deux Ă©poux continuait son amour dans son enfant. Caroline, fille de la Provence, tint de son pĂšre et cette belle chevelure noire, comme l’aile d’un corbeau, qu’on admire chez les femmes du midi, et l’Ɠil brun, fendu en amande, brillant comme une Ă©toile, et le teint olivĂątre, et la peau dorĂ©e d’un fruit veloutĂ©, le pied cambrĂ©, cette taille espagnole qui fait craquer les basquines. Aussi le pĂšre et la mĂšre Ă©taient-ils fiers de la charmante opposition que prĂ©sentaient les deux sƓurs. — Un Diable et un ange ! disait-on sans malice, quoique ce fĂ»t une prophĂ©tie. AprĂšs avoir pleurĂ© pendant un mois dans sa chambre oĂč elle voulut rester sans voir personne, la pauvre Allemande en sortit les yeux malades. Avant de perdre la vue, elle Ă©tait allĂ©e, malgrĂ© tous ses amis, contempler la tombe de Caroline. Cette derniĂšre image resta colorĂ©e dans ses tĂ©nĂšbres, comme le spectre rouge du dernier objet vu brille encore, aprĂšs qu’on a fermĂ© les yeux par un grand jour. AprĂšs cet affreux, ce double malheur, Modeste devenue fille unique, sans que son pĂšre le sĂ»t, rendit Dumay, non pas plus dĂ©vouĂ©, mais plus craintif que par le passĂ©. Madame Dumay, folle de Modeste comme toutes les femmes privĂ©es d’enfant, l’accabla de sa maternitĂ© d’occasion, sans cependant mĂ©connaĂźtre les ordres de son mari qui se dĂ©fiait des amitiĂ©s fĂ©minines. La consigne Ă©tait nette. — Si jamais un homme de quelque Ăąge, de quelque rang que ce soit, avait dit Dumay, parle Ă  Modeste, la lorgne, lui fait les yeux doux, c’est un homme mort, je lui brĂ»le la cervelle et je vais me mettre Ă  la disposition du Procureur du Roi, ma mort la sauvera peut-ĂȘtre. Si tu ne veux pas me voir couper le cou, remplace-moi bien auprĂšs d’elle, pendant que je suis en ville. Depuis trois ans, Dumay visitait ses armes tous les soirs. Il paraissait avoir mis de moitiĂ© dans son serment les deux chiens des PyrĂ©nĂ©es, deux animaux d’une intelligence supĂ©rieure ; l’un couchait Ă  l’intĂ©rieur et l’autre Ă©tait postĂ© dans une petite cabane d’oĂč il ne sortait pas et n’aboyait point ; mais l’heure oĂč ces deux chiens auraient remuĂ© leurs mĂąchoires sur un quidam eĂ»t Ă©tĂ© terrible ! On peut maintenant deviner la vie menĂ©e au Chalet par la mĂšre et la fille. Monsieur et madame Latournelle, souvent accompagnĂ©s de Gobenheim, venaient Ă  peu prĂšs tous les soirs tenir compagnie Ă  leurs amis, et jouaient au whist. La conversation roulait sur les affaires du Havre, sur les petits Ă©vĂ©nements de la vie de province. Entre neuf et dix heures du soir, on se quittait. Modeste allait coucher sa mĂšre, elles faisaient leurs priĂšres ensemble, elles se rĂ©pĂ©taient leurs espĂ©rances, elles parlaient du voyageur chĂ©ri. AprĂšs avoir embrassĂ© sa mĂšre, la fille rentrait dans sa chambre Ă  dix heures. Le lendemain, Modeste levait sa mĂšre avec les mĂȘmes soins, les mĂȘmes priĂšres, les mĂȘmes causeries. À la louange de Modeste, depuis le jour oĂč la terrible infirmitĂ© vint ĂŽter un sens Ă  sa mĂšre, elle s’en fit la femme de chambre, et dĂ©ploya la mĂȘme sollicitude, Ă  tout instant, sans se lasser, sans y trouver de monotonie. Elle fut sublime d’affection, Ă  toute heure, d’une douceur rare chez les jeunes filles, et bien apprĂ©ciĂ©e par les tĂ©moins de cette tendresse. Aussi, pour la famille Latournelle, pour monsieur et madame Dumay, Modeste Ă©tait-elle au moral la perle que vous connaissez. Entre le dĂ©jeuner et le dĂźner, madame Mignon et madame Dumay faisaient, pendant les jours de soleil, une petite promenade jusque sur les bords de la mer, accompagnĂ©es de Modeste, car il fallait le secours de deux bras Ă  la malheureuse aveugle. Un mois avant la scĂšne, au milieu de laquelle cette explication fait comme une parenthĂšse, madame Mignon avait tenu conseil avec ses seuls amis, madame Latournelle, le notaire et Dumay, pendant que madame Dumay amusait Modeste par une longue promenade. — Écoutez, mes amis, avait dit l’aveugle, ma fille aime, je le sens, je le vois
 Une Ă©trange rĂ©volution s’est accomplie en elle, et je ne sais pas comment vous ne vous en ĂȘtes pas aperçus
 — Nom d’un petit bonhomme ! s’écria le lieutenant. — Ne m’interrompez pas, Dumay. Depuis deux mois, Modeste prend soin d’elle, comme si elle devait aller Ă  un rendez-vous. Elle est devenue excessivement difficile pour sa chaussure, elle veut faire valoir son pied, elle gronde madame Gobet, la cordonniĂšre. Il en est de mĂȘme avec sa couturiĂšre. En de certains jours, ma pauvre petite reste morne, attentive, comme si elle attendait quelqu’un ; sa voix a des intonations brĂšves comme si, quand on l’interroge, on la contrariait dans son attente, dans ses calculs secrets ; puis, si ce quelqu’un attendu, est venu
 — Nom d’un petit bonhomme ! — Asseyez-vous, Dumay, dit l’aveugle. Eh ! bien, Modeste est gaie ! Oh ! elle n’est pas gaie pour vous, vous ne saisissez pas ces nuances trop dĂ©licates pour des yeux occupĂ©s par le spectacle de la nature, cette gaitĂ© se trahit par les notes de sa voix, par des accents que je saisis, que j’explique. Modeste, au lieu de demeurer assise, songeuse, dĂ©pense une activitĂ© folle en mouvements dĂ©sordonnĂ©s
 Elle est heureuse, enfin ! Il y a des actions de grĂące jusque dans les idĂ©es qu’elle exprime. Ah ! mes amis, je me connais au bonheur aussi bien qu’au malheur
 Par le baiser que me donne ma pauvre Modeste, je devine ce qui se passe en elle si elle a reçu ce qu’elle attend, ou si elle est inquiĂšte. Il y a bien des nuances dans les baisers, mĂȘme dans ceux d’une fille innocente, car Modeste est l’innocence mĂȘme, mais, c’est comme une innocence instruite. Si je suis aveugle, ma tendresse est clairvoyante, et je vous engage Ă  surveiller ma fille. Dumay devenu fĂ©roce, le notaire en homme qui veut trouver le mot d’une Ă©nigme, madame Latournelle en duĂšgne trompĂ©e, madame Dumay, qui partagea les craintes de son mari, se firent alors les espions de Modeste. Modeste ne fut pas quittĂ©e un instant. Dumay passa les nuits sous les fenĂȘtres, cachĂ© dans son manteau comme un jaloux Espagnol ; mais il ne put, armĂ© de sa sagacitĂ© de militaire, saisir aucun indice accusateur. À moins d’aimer les rossignols du parc Vilquin, ou quelque prince Lutin, Modeste n’avait pu voir personne, n’avait pu recevoir ni donner aucun signal. Madame Dumay, qui ne se coucha qu’aprĂšs avoir vu Modeste endormie, plana sur les chemins du haut du Chalet avec une attention Ă©gale Ă  celle de son mari. Sous les regards de ces quatre argus, l’irrĂ©prochable enfant, dont les moindres mouvements furent Ă©tudiĂ©s, analysĂ©s, fut si bien acquittĂ©e de toute criminelle conversation, que les amis taxĂšrent madame Mignon de folie, de prĂ©occupation. Madame Latournelle, qui conduisait elle-mĂȘme Ă  l’église et qui en ramenait Modeste, fut chargĂ©e de dire Ă  la mĂšre qu’elle s’abusait sur sa fille. — Modeste, fit-elle observer, est une jeune personne trĂšs exaltĂ©e, elle se passionne pour les poĂ©sies de celui-ci, pour la prose de celui-lĂ . Vous n’avez pas pu juger de l’impression qu’a produite sur elle cette symphonie de bourreau mot de Butscha qui prĂȘtait de l’esprit Ă  fonds perdu Ă  sa bienfaitrice, appelĂ©e le Dernier jour d’un CondamnĂ© ; mais elle me paraissait folle avec ses admirations pour ce monsieur Hugo. Je ne sais pas oĂč ces gens-lĂ  Victor Hugo, Lamartine, Byron sont ces gens-lĂ  pour les madame Latournelle vont prendre leurs idĂ©es. La petite m’a parlĂ© de Child-Harold, je n’ai pas voulu en avoir le dĂ©menti, j’ai eu la simplicitĂ© de me mettre Ă  lire cela pour pouvoir en raisonner avec elle. Je ne sais pas s’il faut attribuer cet effet Ă  la traduction, mais le cƓur me tournait, les yeux me papillotaient, je n’ai pas pu continuer. Il y a lĂ  des comparaisons qui hurlent, des rochers qui s’évanouissent, les laves de la guerre !
 Enfin, comme c’est un Anglais qui voyage, on doit s’attendre Ă  des bizarreries, mais cela passe la permission. On se croit en Espagne, et il vous met dans les nuages, au-dessus des Alpes, il fait parler les torrents et les Ă©toiles ; et, puis, il y a trop de vierges !
 c’en est impatientant ! Enfin, aprĂšs les campagnes de NapolĂ©on, nous avons assez des boulets enflammĂ©s, de l’airain sonore qui roulent de page en page. Modeste m’a dit que tout ce pathos venait du traducteur et qu’il fallait lire l’anglais. Mais, je n’irai pas apprendre l’anglais pour lord Byron, quand je ne l’ai pas appris pour ExupĂšre. Je prĂ©fĂšre de beaucoup les romans de Ducray-DumĂ©nil Ă  ces romans anglais ! Moi je suis trop Normande pour m’amouracher de tout ce qui vient de l’étranger, et surtout de l’Angleterre. Madame Mignon, malgrĂ© son deuil Ă©ternel, ne put s’empĂȘcher de sourire Ă  l’idĂ©e de madame Latournelle lisant Child-Harold. La sĂ©vĂšre notaresse accepta ce sourire comme une approbation de ses doctrines. — Ainsi donc, vous prenez, ma chĂšre madame Mignon, les fantaisies de Modeste, les effets de ses lectures pour des amourettes. Elle a vingt ans. À cet Ăąge, on s’aime soi-mĂȘme. On se pare pour se voir parĂ©e. Moi, je mettais Ă  feu ma pauvre petite sƓur un chapeau d’homme, et nous jouions au monsieur
 Vous avez eu, vous, Ă  Francfort, une jeunesse heureuse ; mais, soyons justes ?
 Modeste est ici, sans aucune distraction. MalgrĂ© la complaisance avec laquelle ses moindres dĂ©sirs sont accueillis, elle se sait gardĂ©e, et la vie qu’elle mĂšne offrirait peu de plaisir Ă  une jeune fille qui n’aurait pas trouvĂ© comme elle des divertissements dans les livres. Allez, elle n’aime personne que vous
 Tenez-vous pour trĂšs heureuse de ce qu’elle se passionne pour les corsaires de lord Byron, pour les hĂ©ros de roman de Walter Scott, pour vos Allemands, les comtes d’Egmont, Werther, Schiller et autres Err. — Eh ! bien, madame ?
 dit respectueusement Dumay qui fut effrayĂ© du silence de madame Mignon. — Modeste n’est pas seulement amoureuse, elle aime quelqu’un ! rĂ©pondit obstinĂ©ment la mĂšre. — Madame, il s’agit de ma vie, et vous trouverez bon, non pas Ă  cause de moi, mais de ma pauvre femme, de mon colonel et de vous, que je cherche Ă  savoir qui de la mĂšre ou du chien de garde se trompe
 — C’est vous, Dumay ! Ah ! si je pouvais regarder ma fille !
 s’écria la pauvre aveugle. — Mais qui peut-elle aimer ? dit madame Latournelle. Quant Ă  nous, je rĂ©ponds de mon ExupĂšre. — Ce ne saurait ĂȘtre Gobenheim que, depuis le dĂ©part du colonel, nous voyons Ă  peine neuf heures par semaine, dit Dumay. D’ailleurs il ne pense pas Ă  Modeste, cet Ă©cu de cent sous fait homme ! Son oncle Gobenheim-Keller lui a dit Deviens assez riche pour Ă©pouser une Keller. » Avec ce programme, il n’y a pas Ă  craindre qu’il sache de quel sexe est Modeste. VoilĂ  tout ce que nous voyons d’hommes ici. Je ne compte pas Butscha, pauvre petit bossu, je l’aime, il est votre Dumay, madame, dit-il Ă  la notaresse. Butscha sait trĂšs bien qu’un regard jetĂ© sur Modeste lui vaudrait une trempĂ©e Ă  la mode de Vannes
 Pas une Ăąme n’a de communication avec nous. Madame Latournelle qui, depuis votre
 votre malheur, vient chercher Modeste pour aller Ă  l’église et l’en ramĂšne, l’a bien observĂ©e, ces jours-ci, durant la messe, et n’a rien vu de suspect autour d’elle. Enfin, s’il faut vous tout dire, j’ai ratissĂ© moi-mĂȘme les allĂ©es autour de la maison depuis un mois, et je les ai retrouvĂ©es le matin sans traces de pas
 — Les rĂąteaux ne sont ni chers ni difficiles Ă  manier, dit la fille de l’Allemagne. — Et les chiens,
 s’écria Dumay. — Les amoureux savent leur trouver des philtres, rĂ©pondit madame Mignon. — Ce serait Ă  me brĂ»ler la cervelle, si vous aviez raison, car je serais enfoncĂ© !
 s’écria Dumay. — Et pourquoi, Dumay ? demanda madame Mignon. — Eh ! madame, je ne soutiendrais pas le regard du colonel s’il ne retrouvait pas sa fille, surtout maintenant qu’elle est unique, aussi pure, aussi vertueuse qu’elle Ă©tait quand, sur le vaisseau, il m’a dit ─ Que la peur de l’échafaud ne t’arrĂȘte pas, Dumay, quand il s’agira de l’honneur de Modeste ! — Je vous reconnais bien lĂ  tous les deux ! dit madame Mignon pleine d’attendrissement. — Je gagerais mon salut Ă©ternel, que Modeste est pure comme elle l’était dans sa barcelonette, dit madame Dumay. — Oh ! je le saurai, dit Dumay, si madame la comtesse veut me permettre d’essayer d’un moyen, car les vieux troupiers se connaissent en stratagĂšmes. — Je vous permets tout ce qui pourra nous Ă©clairer sans nuire Ă  notre dernier enfant. — Et, comment feras-tu, Anne ?
 dit madame Dumay, pour savoir le secret d’une jeune fille, quand il est si bien gardĂ©. — ObĂ©issez-moi bien tous, s’écria le lieutenant, j’ai besoin de tout le monde. Ce prĂ©cis rapide, qui, dĂ©veloppĂ© savamment, aurait fourni tout un tableau de mƓurs combien de familles peuvent y reconnaĂźtre les Ă©vĂ©nements de leur vie, suffit Ă  faire comprendre l’importance des petits dĂ©tails donnĂ©s sur les ĂȘtres et les choses pendant cette soirĂ©e oĂč le vieux militaire avait entrepris de lutter avec une jeune fille, et de faire sortir du fond de ce cƓur un amour observĂ© par une mĂšre aveugle. Une heure se passa dans un calme effrayant, interrompu par les phrases hiĂ©roglyphiques des joueurs de whist. — Pique ! ─ Atout ! ─ Coupe ! ─ Avons-nous les honneurs ? ─ Deux de tri sic ! ─ À huit ! ─ À qui Ă  donner ? Phrases qui constituent aujourd’hui les grandes Ă©motions de l’aristocratie europĂ©enne. Modeste travaillait sans s’étonner du silence gardĂ© par sa mĂšre. Le mouchoir de madame Mignon glissa de dessus son jupon Ă  terre, Butscha se prĂ©cipita pour le ramasser ; il se trouva prĂšs de Modeste et lui dit Ă  l’oreille ─ Prenez garde !
 en se relevant. Modeste leva sur le nain des yeux Ă©tonnĂ©s dont les rayons, comme Ă©pointĂ©s, le remplirent d’une joie ineffable. — Elle n’aime personne ! se dit le pauvre bossu qui se frotta les mains Ă  s’arracher l’épiderme. En ce moment ExupĂšre se prĂ©cipita dans le parterre, dans la maison, tomba dans le salon comme un ouragan, et dit Ă  l’oreille de Dumay ─ Voici le jeune homme ! Dumay se leva, sauta sur ses pistolets et sortit. — Ah ! mon Dieu ! Et s’il le tue ?
 s’écria madame Dumay qui fondit en larmes. — Mais que se passe-t-il donc ? demanda Modeste en regardant ses amis d’un air candide et sans aucun effroi. — Mais il s’agit d’un jeune homme qui tourne autour du Chalet !
 s’écria madame Latournelle. — Eh ! bien, reprit Modeste, pourquoi donc Dumay le tuerait-il ?
 — Sancta simplicita !
 dit Butscha qui contempla aussi fiĂšrement son patron qu’Alexandre regarde Babylone dans le tableau de Lebrun. Modeste alla vers la porte. ─ OĂč vas-tu, Modeste ? demanda la mĂšre. — Tout prĂ©parer pour votre coucher, maman, rĂ©pondit Modeste d’une voix aussi pure que le son d’un harmonica. Et elle quitta le salon. — Vous n’avez pas fait vos frais ! dit le nain Ă  Dumay quand il rentra. — Modeste est sage comme la vierge de notre autel, s’écria madame Latournelle. — Ah ! mon Dieu ! de telles Ă©motions me brisent, dit le caissier, et je suis cependant bien fort. — Je veux perdre vingt-cinq sous, si je comprends un mot Ă  tout ce que vous faites ce soir, dit Gobenheim, vous m’avez l’air d’ĂȘtre fous. — Il s’agit cependant d’un trĂ©sor, dit Butscha qui se haussa sur la pointe de ses pieds pour arriver Ă  l’oreille de Gobenheim. — Malheureusement, Dumay, j’ai la presque certitude de ce que je vous ai dit, rĂ©pĂ©ta la mĂšre. — C’est maintenant Ă  vous, madame, dit Dumay d’une voix calme, Ă  nous prouver que nous avons tort. En voyant qu’il ne s’agissait que de l’honneur de Modeste, Gobenheim prit son chapeau, salua, sortit, en emportant dix sous, et regardant tout nouveau rubber comme impossible. — ExupĂšre et toi, Butscha, laissez-nous, dit madame Latournelle. Allez au Havre, vous arriverez encore Ă  temps pour voir une piĂšce, je vous paye le spectacle. Quand madame Mignon fut seule entre ses quatre amis, madame Latournelle, aprĂšs avoir regardĂ© Dumay, qui, Breton, comprenait l’entĂȘtement de la mĂšre, et son mari qui jouait avec les cartes, se crut autorisĂ©e Ă  prendre la parole. — Madame Mignon, voyons ? quel fait dĂ©cisif a frappĂ© votre entendement ? — Eh ! ma bonne amie, si vous Ă©tiez musicienne, vous auriez entendu dĂ©jĂ  comme moi, le langage de Modeste quand elle parle d’amour. Le piano des deux demoiselles Mignon se trouvait dans le peu de meubles Ă  l’usage des femmes qui furent apportĂ©s de la maison de ville au Chalet. Modeste avait conjurĂ© quelquefois ses ennuis en Ă©tudiant sans maĂźtre. NĂ©e musicienne, elle jouait pour Ă©gayer sa mĂšre. Elle chantait naturellement, et rĂ©pĂ©tait les airs allemands que sa mĂšre lui apprenait. De ces leçons, de ces efforts, il en Ă©tait rĂ©sultĂ© ce phĂ©nomĂšne, assez ordinaire chez les natures poussĂ©es par la vocation, que, sans le savoir, Modeste composait, comme on peut composer sans connaĂźtre l’harmonie, des cantilĂšnes purement mĂ©lodiques. La mĂ©lodie est Ă  la musique ce que l’image et le sentiment sont Ă  la poĂ©sie, une fleur qui peut s’épanouir spontanĂ©ment. Aussi les peuples ont-ils eu des mĂ©lodies nationales avant l’invention de l’harmonie. La botanique est venue aprĂšs les fleurs. Ainsi Modeste, sans rien avoir appris du mĂ©tier de peintre, que ce qu’elle avait vu faire Ă  sa sƓur quand sa sƓur lavait des aquarelles, devait rester charmĂ©e et abattue devant un tableau de RaphaĂ«l, de Titien, de Rubens, de Murillo, de Rembrandt, d’Albert Durer et d’Holbein, c’est-Ă -dire devant le beau idĂ©al de chaque pays. Or, depuis un mois surtout, Modeste se livrait Ă  des chants de rossignol, Ă  des tentatives, dont le sens, dont la poĂ©sie avait Ă©veillĂ© l’attention de sa mĂšre, assez surprise de voir Modeste acharnĂ©e Ă  la composition, essayant des airs sur des paroles inconnues. — Si vos soupçons n’ont pas d’autre base, dit Latournelle Ă  madame Mignon, je plains votre susceptibilitĂ©. — Quand les jeunes filles de la Bretagne chantent, dit Dumay redevenu sombre, l’amant est bien prĂšs d’elles. — Je vous ferai surprendre Modeste improvisant, dit la mĂšre, et vous verrez !
 — Pauvre enfant, dit madame Dumay ; mais si elle savait nos inquiĂ©tudes, elle serait dĂ©sespĂ©rĂ©e, et nous dirait la vĂ©ritĂ©, surtout en apprenant de quoi il s’agit pour Dumay. — Demain, mes amis, je questionnerai ma fille, dit madame Mignon, et peut-ĂȘtre obtiendrai-je plus par la tendresse que vous par la ruse
 La comĂ©die de la Fille mal gardĂ©e se jouait-elle, lĂ  comme partout et comme toujours, sans que ces honnĂȘtes Bartholo, ces espions dĂ©vouĂ©s, ces chiens des PyrĂ©nĂ©es si vigilants, eussent pu flairer, deviner, apercevoir l’amant, l’intrigue, la fumĂ©e du feu ?
 Ceci n’était pas le rĂ©sultat d’un dĂ©fi entre des gardiens et une prisonniĂšre, entre le despotisme du cachot et la libertĂ© du dĂ©tenu, mais l’éternelle rĂ©pĂ©tition de la premiĂšre scĂšne jouĂ©e au lever du rideau de la CrĂ©ation Ève dans le paradis. Qui, maintenant, de la mĂšre ou du chien de garde avait raison ? Aucune des personnes qui entouraient Modeste ne pouvait comprendre ce cƓur de jeune fille, car l’ñme et le visage Ă©taient en harmonie, croyez-le bien ! Modeste avait transportĂ© sa vie dans un monde, aussi niĂ© de nos jours que le fut celui de Christophe Colomb au seiziĂšme siĂšcle. Heureusement, elle se taisait, autrement elle eĂ»t paru folle. Expliquons, avant tout, l’influence du passĂ© sur Modeste. Deux Ă©vĂ©nements avaient Ă  jamais formĂ© l’ñme comme ils avaient dĂ©veloppĂ© l’intelligence de cette jeune fille. Avertis par la catastrophe arrivĂ©e Ă  Bettina, monsieur et madame Mignon rĂ©solurent, avant leur dĂ©sastre, de marier Modeste. Ils avaient fait choix du fils d’un riche banquier, un Hambourgeois Ă©tabli au Havre depuis 1815, leur obligĂ© d’ailleurs. Ce jeune homme, nommĂ© Francisque Althor, le dandy du Havre, douĂ© de la beautĂ© vulgaire dont se paient les bourgeois, ce que les Anglais appellent un mastok de bonnes grosses couleurs, de la chair, une membrure carrĂ©e, abandonna si bien sa fiancĂ©e au moment du dĂ©sastre, qu’il n’avait plus revu ni Modeste, ni madame Mignon, ni les Dumay. Latournelle s’étant hasardĂ© Ă  questionner le papa Jacob Althor Ă  ce sujet, l’Allemand avait haussĂ© les Ă©paules en rĂ©pondant ─ Je ne sais pas ce que vous voulez dire ! Cette rĂ©ponse, rapportĂ©e Ă  Modeste afin de lui donner de l’expĂ©rience, fut une leçon d’autant mieux comprise que Latournelle et Dumay firent des commentaires assez Ă©tendus sur cette ignoble trahison. Les deux filles de Charles Mignon, en enfants gĂątĂ©s, montaient Ă  cheval, avaient des chevaux, des gens, et jouissaient d’une libertĂ© fatale. En se voyant Ă  la tĂȘte d’un amoureux officiel, Modeste avait laissĂ© Francisque lui baiser la main ! la prendre par la taille pour lui aider Ă  monter Ă  cheval ; elle accepta de lui des fleurs, de ces menus tĂ©moignages de tendresse qui encombrent toutes les cours faites Ă  des prĂ©tendues ; elle lui avait brodĂ© une bourse en croyant Ă  ces espĂšces de liens, si forts pour les belles Ăąmes, des fils d’araignĂ©e pour les Gobenheim, les Vilquin et les Althor. Au printemps qui suivit l’établissement de madame et de mademoiselle Mignon au Chalet, Francisque Althor vint dĂźner chez les Vilquin. En voyant Modeste par-dessus le mur du boulingrin, il dĂ©tourna la tĂȘte. Six semaines aprĂšs, il Ă©pousa mademoiselle Vilquin, l’aĂźnĂ©e. Modeste, belle, jeune, de haute naissance, apprit ainsi qu’elle n’avait Ă©tĂ©, pendant trois mois, que mademoiselle Million. La pauvretĂ© connue de Modeste fut donc une sentinelle qui dĂ©fendit les approches du Chalet, aussi bien que la prudence des Dumay, que la vigilance du mĂ©nage Latournelle. On ne parlait de mademoiselle Mignon que pour l’insulter par des ─ Pauvre fille, que deviendra-t-elle ? elle coiffera sainte Catherine. — Quel sort ! avoir vu tout le monde Ă  ses pieds, avoir eu la chance d’épouser le fils Althor et se trouver sans personne qui veuille d’elle. — Avoir connu la vie la plus luxueuse, ma chĂšre, et tomber dans la misĂšre ! Et qu’on ne croie pas que ces insultes fussent secrĂštes et seulement devinĂ©es par Modeste ; elle les Ă©couta, plus d’une fois, dites par des jeunes gens, par des jeunes personnes du Havre, en promenade Ă  Ingouville, et qui, sachant madame et mademoiselle Mignon logĂ©es au Chalet, parlaient d’elles en passant devant cette jolie habitation. Quelques amis des Vilquin s’étonnaient souvent que ces deux femmes eussent voulu vivre au milieu des crĂ©ations de leur ancienne splendeur. Modeste entendit souvent derriĂšre ses persiennes fermĂ©es des insolences de ce genre. — Je ne sais pas comment elles peuvent demeurer lĂ  ! se disait-on en tournant autour du boulingrin, et peut-ĂȘtre pour aider les Vilquin Ă  chasser leurs locataires. — De quoi vivent-elles ? Que peuvent-elles faire lĂ  ?
 — La vieille est devenue aveugle ! — Mademoiselle Mignon est-elle restĂ©e jolie ? Ah ! elle n’a plus de chevaux ! Était-elle fringante ?
 En entendant ces farouches sottises de l’Envie, qui s’élance, baveuse et hargneuse, jusque sur le passĂ©, bien des jeunes filles eussent senti leur sang les rougir jusqu’au front ; d’autres eussent pleurĂ©, quelques-unes auraient Ă©prouvĂ© des mouvements de rage ; mais Modeste souriait comme on sourit au théùtre en entendant des acteurs. Sa fiertĂ© ne descendait pas jusqu’à la hauteur oĂč ces paroles, parties d’en bas, arrivaient. L’autre Ă©vĂ©nement fut plus grave encore que cette lĂąchetĂ© mercantile. Bettina-Caroline Ă©tait morte entre les bras de Modeste, qui garda sa sƓur avec le dĂ©vouement de l’adolescence, avec la curiositĂ© d’une imagination vierge. Les deux sƓurs, par le silence des nuits, Ă©changĂšrent bien des confidences. De quel intĂ©rĂȘt dramatique Bettina n’était-elle pas revĂȘtue aux yeux de son innocente sƓur ? Bettina connaissait la passion par le malheur seulement, elle mourait pour avoir aimĂ©. Entre deux jeunes filles, tout homme, quelque scĂ©lĂ©rat qu’il soit, reste un amant. La passion est ce qu’il y a de vraiment absolu dans les choses humaines, elle ne veut jamais avoir tort. Georges d’Estourny, joueur, dĂ©bauchĂ©, coupable, se dessinait toujours dans le souvenir de ces deux filles comme le dandy parisien des fĂȘtes du Havre, lorgnĂ© par toutes les femmes Bettina crut l’enlever Ă  la coquette madame Vilquin, enfin comme l’amant heureux de Bettina. L’adoration d’une jeune fille est plus forte que toutes les rĂ©probations sociales. La Justice avait tort aux yeux de Bettina comment avoir pu condamner un jeune homme par qui elle s’était vue aimĂ©e pendant six mois, aimĂ©e Ă  la passion dans la mystĂ©rieuse retraite oĂč Georges la cacha dans Paris, pour y conserver, lui, sa libertĂ©. Bettina mourante inocula donc l’amour Ă  sa sƓur, elle lui communiqua cette lĂšpre de l’ñme. Ces deux filles causĂšrent toutes deux de ce grand drame de la passion que l’imagination agrandit encore. La morte emporta dans sa tombe la puretĂ© de Modeste, elle la laissa sinon instruite, au moins dĂ©vorĂ©e de curiositĂ©. NĂ©anmoins le remords avait enfoncĂ© trop souvent ses dents aiguĂ«s au cƓur de Bettina pour qu’elle Ă©pargnĂąt les avis Ă  sa sƓur. Au milieu de ses aveux, jamais elle n’avait manquĂ© de prĂȘcher Modeste, de lui recommander une obĂ©issance absolue Ă  la famille. Elle supplia sa sƓur, la veille de sa mort, de se souvenir de ce lit trempĂ© de pleurs, et de ne pas imiter une conduite que tant de souffrances expiaient Ă  peine. Bettina s’accusa d’avoir attirĂ© la foudre sur la famille, elle mourut au dĂ©sespoir de n’avoir pas reçu le pardon de son pĂšre. MalgrĂ© les consolations de la religion, attendrie par tant de repentir, Bettina ne s’endormit pas sans crier au moment suprĂȘme Mon pĂšre ! mon pĂšre ! d’un ton de voix dĂ©chirant. — Ne donne pas ton cƓur sans ta main, dit Caroline Ă  Modeste une heure avant sa mort, et surtout n’accueille aucun hommage sans l’aveu de notre mĂšre ou de papa
 Ces paroles, si touchantes dans leur vĂ©ritĂ© textuelle, dites au milieu de l’agonie, avaient eu d’autant plus de retentissement dans l’intelligence de Modeste que Bettina lui dicta le plus solennel serment. Cette pauvre fille, clairvoyante comme un prophĂšte, tira de dessous son chevet un anneau, sur lequel elle avait fait graver au Havre par sa fidĂšle servante, Françoise Cochet Pense Ă  Bettina ! 1827, Ă  la place de quelque devise. Quelques instants avant de rendre le dernier soupir, elle mit au doigt de sa sƓur cette bague en la priant de l’y garder jusqu’à son mariage. Ce fut donc, entre ces deux filles, un Ă©trange assemblage de remords poignants et de peintures naĂŻves de la rapide saison Ă  laquelle avaient succĂ©dĂ© si promptement les bises mortelles de l’abandon ; mais oĂč les pleurs, les regrets, les souvenirs furent toujours dominĂ©s par la terreur du mal. Et cependant, ce drame de la jeune fille sĂ©duite et revenant mourir d’une horrible maladie sous le toit d’une Ă©lĂ©gante misĂšre, le dĂ©sastre paternel, la lĂąchetĂ© du gendre des Vilquin, la cĂ©citĂ© produite par la douleur de sa mĂšre, ne rĂ©pondent encore qu’aux surfaces offertes par Modeste, et dont se contentent les Dumay, les Latournelle, car aucun dĂ©vouement ne peut remplacer la mĂšre ! Cette vie monotone dans ce Chalet coquet, au milieu de ces belles fleurs cultivĂ©es par Dumay, ces habitudes Ă  mouvements rĂ©guliers comme ceux d’une horloge ; cette sagesse provinciale, ces parties de cartes auprĂšs desquelles on tricotait, ce silence interrompu seulement par les mugissements de la mer aux Ă©quinoxes ; cette tranquillitĂ© monastique cachait la vie la plus orageuse, la vie par les idĂ©es, la vie du Monde Spirituel. On s’étonne quelquefois des fautes commises par des jeunes filles ; mais il n’existe pas alors prĂšs d’elle une mĂšre aveugle pour frapper de son bĂąton sur un cƓur vierge, creusĂ© par les souterrains de la Fantaisie. Les Dumay dormaient, quand Modeste ouvrait sa fenĂȘtre, en imaginant qu’il pouvait passer un homme, l’homme de ses rĂȘves, le cavalier attendu qui la prendrait en croupe, en essuyant le feu de Dumay. Abattue aprĂšs la mort de sa sƓur, Modeste s’était jetĂ©e en des lectures continuelles, Ă  s’en rendre idiote. ÉlevĂ©e Ă  parler deux langues, elle possĂ©dait aussi bien l’allemand que le français ; puis, elle et sa sƓur avaient appris l’anglais par madame Dumay. Modeste, peu surveillĂ©e en ceci par des gens sans instruction, donna pour pĂąture Ă  son Ăąme les chefs-d’Ɠuvre modernes des trois littĂ©ratures anglaise, allemande et française. Lord Byron, GƓthe, Schiller, Walter-Scott, Hugo, Lamartine, Crabbe, Moore, les grands ouvrages du dix-septiĂšme et du dix-huitiĂšme siĂšcles, l’Histoire et le Théùtre, le Roman depuis Rabelais jusqu’à Manon Lescaut, depuis les Essais de Montaigne jusqu’à Diderot, depuis les Fabliaux jusqu’à la Nouvelle HĂ©loĂŻse, la pensĂ©e de trois pays meubla d’images confuses cette tĂȘte sublime de naĂŻvetĂ© froide, de virginitĂ© contenue, d’oĂč s’élança brillante, armĂ©e, sincĂšre et forte, une admiration absolue pour le gĂ©nie. Pour Modeste, un livre nouveau fut un grand Ă©vĂ©nement ; heureuse d’un chef-d’Ɠuvre Ă  effrayer madame Latournelle, ainsi qu’on l’a vu ; contristĂ©e quand l’ouvrage ne lui ravageait pas le cƓur. Un lyrisme intime bouillonna dans cette Ăąme pleine des belles illusions de la jeunesse. Mais, de cette vie flamboyante aucune lueur n’arrivait Ă  la surface, elle Ă©chappait et au lieutenant Dumay et Ă  sa femme, comme aux Latournelle ; mais les oreilles de la mĂšre aveugle en entendirent les petillements. Le dĂ©dain profond que Modeste conçut alors de tous les hommes ordinaires imprima bientĂŽt Ă  sa figure je ne sais quoi de fier, de sauvage, qui tempĂ©ra sa naĂŻvetĂ© germanique, et qui s’accorde d’ailleurs avec un dĂ©tail de sa physionomie. Les racines de ses cheveux plantĂ©s en pointe au dessus du front semblent continuer le lĂ©ger sillon dĂ©jĂ  creusĂ© par la pensĂ©e entre les sourcils, et rendent ainsi cette expression de sauvagerie peut-ĂȘtre un peu trop forte. La voix de cette charmante enfant, qu’avant son dĂ©part Charles appelait sa petite babouche de Salomon, Ă  cause de son esprit, avait gagnĂ© la plus prĂ©cieuse flexibilitĂ© Ă  l’étude de trois langues. Cet avantage est encore rehaussĂ© par un timbre Ă  la fois suave et frais qui frappe autant le cƓur que l’oreille. Si la mĂšre ne pouvait voir l’espĂ©rance d’une haute destinĂ©e Ă©crite sur le front, elle Ă©tudia les transitions de la pubertĂ© de l’ñme dans les accents de cette voix amoureuse. À la pĂ©riode affamĂ©e de ses lectures succĂ©da, chez Modeste, le jeu de cette Ă©trange facultĂ© donnĂ©e aux imaginations vives de se faire acteur dans une vie arrangĂ©e comme dans un rĂȘve ; de se reprĂ©senter les choses dĂ©sirĂ©es avec une impression si mordante qu’elle touche Ă  la rĂ©alitĂ©, de jouir enfin par la pensĂ©e, de dĂ©vorer tout jusqu’aux annĂ©es, de se marier, de se voir vieux, d’assister Ă  son convoi comme Charles-Quint, de jouer enfin en soi-mĂȘme la comĂ©die de la vie, et au besoin celle de la mort. Modeste jouait, elle, la comĂ©die de l’amour. Elle se supposait adorĂ©e Ă  ses souhaits, en passant par toutes les phases sociales. Devenue l’hĂ©roĂŻne d’un roman noir, elle aimait, soit le bourreau, soit quelque scĂ©lĂ©rat qui finissait sur l’échafaud, ou, comme sa sƓur, un jeune Ă©lĂ©gant sans le sou qui n’avait de dĂ©mĂȘlĂ©s qu’avec la SixiĂšme Chambre. Elle se supposait courtisane, et se moquait des hommes au milieu de fĂȘtes continuelles, comme Ninon. Elle menait tour Ă  tour la vie d’une aventuriĂšre, ou celle d’une actrice applaudie Ă©puisant les hasards de Gil Blas et les triomphes des Pasta, des Malibran, des Florine. LassĂ©e d’horreurs, elle revenait Ă  la vie rĂ©elle. Elle se mariait avec un notaire, elle mangeait le pain bis d’une vie honnĂȘte, elle se voyait en madame Latournelle. Elle acceptait une existence pĂ©nible, elle supportait les tracas d’une fortune Ă  faire ; puis, elle recommençait les romans elle Ă©tait aimĂ©e pour sa beautĂ© ; un fils de pair de France, jeune homme excentrique, artiste, devinait son cƓur, et reconnaissait l’étoile que le gĂ©nie des StaĂ«l avait mise Ă  son front. Enfin, son pĂšre revenait riche Ă  millions. AutorisĂ©e par son expĂ©rience, elle soumettait ses amants Ă  des Ă©preuves, oĂč elle gardait son indĂ©pendance, elle possĂ©dait un magnifique chĂąteau, des gens, des voitures, tout ce que le luxe a de plus curieux, et elle mystifiait ses prĂ©tendus jusqu’à ce qu’elle eĂ»t quarante ans, Ăąge auquel elle prenait un parti. Cette Ă©dition des Mille et une Nuits, tirĂ©e Ă  un exemplaire, dura prĂšs d’une annĂ©e, et fit connaĂźtre Ă  Modeste la satiĂ©tĂ© par la pensĂ©e. Elle tint trop souvent la vie dans le creux de sa main, elle se dit philosophiquement et avec trop amertume, avec trop de sĂ©rieux et trop souvent ─ Eh ! bien, aprĂšs ?
 pour ne pas se plonger jusqu’à la ceinture en ce profond dĂ©goĂ»t dans lequel tombent les hommes de gĂ©nie empressĂ©s de s’en retirer par les immenses travaux de l’Ɠuvre Ă  laquelle ils se vouent. N’était sa riche nature, sa jeunesse, Modeste serait allĂ©e dans un cloĂźtre. Cette satiĂ©tĂ© jeta cette fille, encore trempĂ©e de GrĂące catholique, dans l’amour du bien, dans l’infini du ciel. Elle conçut la CharitĂ© comme occupation de la vie ; mais elle rampa dans des tristesses mornes en ne se trouvant plus de pĂąture pour la Fantaisie tapie en son cƓur, comme un insecte venimeux au fond d’un calice. Et elle cousait tranquillement des brassiĂšres pour les enfants des pauvres femmes ! Et elle Ă©coutait d’un air distrait les gronderies de monsieur Latournelle qui reprochait Ă  monsieur Dumay de lui avoir coupĂ© une treiziĂšme carte, ou de lui avoir tirĂ© son dernier atout. La foi poussa Modeste dans une singuliĂšre voie. Elle imagina qu’en devenant irrĂ©prochable, catholiquement parlant, elle arriverait Ă  un tel Ă©tat de saintetĂ©, que Dieu l’écouterait et accomplirait ses dĂ©sirs. — La foi, selon JĂ©sus-Christ, peut transporter des montagnes, le Sauveur a traĂźnĂ© son apĂŽtre sur le lac de TibĂ©riade ; mais, moi, je ne demande Ă  Dieu qu’un mari, se dit-elle ; c’est bien plus facile que d’aller me promener sur la mer. Elle jeĂ»na tout un carĂȘme, et resta sans commettre le moindre pĂ©chĂ© ; puis, elle se dit qu’en sortant de l’église, tel jour, elle rencontrerait un beau jeune homme digne d’elle, que sa mĂšre pourrait agrĂ©er, et qui la suivrait amoureux fou. Le jour oĂč elle avait assignĂ© Dieu, Ă  cette fin d’avoir Ă  lui envoyer un ange, elle fut suivie obstinĂ©ment par un pauvre assez dĂ©goĂ»tant ; il pleuvait Ă  verse, et il ne se trouvait pas un seul jeune homme dehors. Elle alla se promener sur le port, y voir dĂ©barquer des Anglais, mais ils amenaient tous des Anglaises, presque aussi belles que Modeste qui n’aperçut pas le moindre Childe-Harold Ă©garĂ©. Dans ce temps-lĂ , les pleurs la gagnaient quand elle s’asseyait en Marius sur les ruines de ses fantaisies. Un jour oĂč elle avait citĂ© Dieu pour la troisiĂšme fois, elle crut que l’élu de ses rĂȘves Ă©tait venu dans l’église, elle contraignit madame Latournelle Ă  regarder Ă  chaque pilier, imaginant qu’il se cachait par dĂ©licatesse. De ce coup, elle destitua Dieu de toute puissance. Elle faisait souvent des conversations avec cet amant imaginaire, en inventant les demandes et les rĂ©ponses, et elle lui donnait beaucoup d’esprit. L’excessive ambition de son cƓur, cachĂ©e dans ces romans, fut donc la cause de cette sagesse tant admirĂ©e par les bonnes gens qui gardaient Modeste ; ils auraient pu lui amener beaucoup de Francisque Althor et de Vilquin fils, elle ne se serait pas baissĂ©e jusqu’à ces manants. Elle voulait purement et simplement un homme de gĂ©nie, le talent lui semblait peu de chose, de mĂȘme qu’un avocat n’est rien pour la fille qui se rabat Ă  un ambassadeur. Aussi ne dĂ©sirait-elle la richesse que pour la jeter aux pieds de son idole. Le fonds d’or sur lequel se dĂ©tachĂšrent les figures de ses rĂȘves Ă©tait moins riche encore que son cƓur plein des dĂ©licatesses de la femme, car sa pensĂ©e dominante fut de rendre heureux et riche, un Tasse, un Milton, un Jean-Jacques Rousseau, un Murat, un Christophe Colomb. Les malheurs vulgaires Ă©mouvaient peu cette Ăąme qui voulait Ă©teindre les bĂ»chers de ces martyrs souvent ignorĂ©s de leur vivant. Modeste avait soif des souffrances innommĂ©es, des grandes douleurs de la pensĂ©e. TantĂŽt elle composait les baumes, elle inventait les recherches, les musiques, les mille moyens par lesquels elle aurait calmĂ© la fĂ©roce misanthropie de Jean-Jacques. TantĂŽt, elle se supposait la femme de lord Byron, et devinait presque son dĂ©dain du rĂ©el en se faisant fantasque autant que la poĂ©sie de Manfred, et ses doutes en en faisant un catholique. Modeste reprochait la mĂ©lancolie de MoliĂšre Ă  toutes les femmes du dix-septiĂšme siĂšcle. — Comment n’accourt-il pas, se demandait-elle, vers chaque homme de gĂ©nie, une femme aimante, riche, belle qui se fasse son esclave comme dans Lara, le page mystĂ©rieux ? Elle avait, vous le voyez, bien compris le pianto que le poĂ«te anglais a chantĂ© par le personnage de Gulnare. Elle admirait beaucoup l’action de cette jeune Anglaise qui vint se proposer Ă  CrĂ©billon fils, et qu’il Ă©pousa. L’histoire de Sterne et d’Éliza Draper fit sa vie et son bonheur pendant quelques mois. Devenue en idĂ©e l’hĂ©roĂŻne d’un roman pareil, plus d’une fois elle Ă©tudia le rĂŽle sublime d’Éliza. L’admirable sensibilitĂ©, si gracieusement exprimĂ©e dans cette correspondance, mouilla ses yeux des larmes qui manquĂšrent, dit-on, dans les yeux du plus spirituel des auteurs anglais. Modeste vĂ©cut donc encore quelque temps par la comprĂ©hension, non-seulement des Ɠuvres, mais encore du caractĂšre de ses auteurs favoris. Goldsmith, l’auteur d’Obermann, Charles Nodier, Maturin, les plus pauvres, les plus souffrants, Ă©taient ses dieux ; elle devinait leurs douleurs, elle s’initiait Ă  ces dĂ©nĂ»ments entremĂȘlĂ©s de contemplations cĂ©lestes, elle y versait les trĂ©sors de son cƓur ; elle se voyait l’auteur du bien-ĂȘtre matĂ©riel de ces artistes, martyres de leurs facultĂ©s. Cette noble compatissance, cette intuition des difficultĂ©s du travail, ce culte du talent, est une des plus rares fantaisies qui jamais aient voletĂ© dans des Ăąmes de femme. C’est d’abord comme un secret entre la femme et Dieu ; car lĂ  rien d’éclatant, rien de ce qui flatte la vanitĂ©, cet auxiliaire si puissant des actions en France. De cette troisiĂšme pĂ©riode d’idĂ©es, naquit chez Modeste un violent dĂ©sir de pĂ©nĂ©trer au cƓur d’une de ces existences anormales, de connaĂźtre les ressorts de la pensĂ©e, les malheurs intimes du gĂ©nie, et ce qu’il veut, et ce qu’il est. Ainsi, chez elle, les coups de tĂȘte de la Fantaisie, les voyages de son Ăąme dans le vide, les pointes poussĂ©es dans les tĂ©nĂšbres de l’avenir, l’impatience d’un amour en bloc Ă  porter sur un point, la noblesse de ses idĂ©es quant Ă  la vie, le parti pris de souffrir dans une sphĂšre Ă©levĂ©e au lieu de barboter dans les marais d’une vie de province, comme avait fait sa mĂšre, l’engagement qu’elle maintenait avec elle-mĂȘme de ne pas faillir, de respecter le foyer paternel et de n’y apporter que de la joie, tout ce monde de sentiments se produisit enfin sous une forme. Modeste voulut ĂȘtre la compagne d’un poĂ«te, d’un artiste, d’un homme enfin supĂ©rieur Ă  la foule des hommes ; mais elle voulut le choisir, ne lui donner son cƓur, sa vie, son immense tendresse dĂ©gagĂ©e des ennuis de la passion, qu’aprĂšs l’avoir soumis Ă  une Ă©tude approfondie. Ce joli roman, elle commença par en jouir. La tranquillitĂ© la plus profonde rĂ©gna dans son Ăąme. Sa physionomie se colora doucement. Elle devint la belle et sublime image de l’Allemagne que vous avez vue, la gloire du Chalet, l’orgueil de madame Latournelle et des Dumay. Modeste eut alors une existence double. Elle accomplissait humblement et avec amour toutes les minuties de la vie vulgaire au Chalet, elle s’en servait comme d’un frein pour enserrer le poĂ«me de sa vie idĂ©ale, Ă  l’instar des Chartreux qui rĂ©gularisent la vie matĂ©rielle et s’occupent pour laisser l’ñme se dĂ©velopper dans la priĂšre. Toutes les grandes intelligences s’astreignent Ă  quelque travail mĂ©canique afin de se rendre maĂźtres de la pensĂ©e. Spinosa dĂ©grossissait des verres Ă  lunettes, Bayle comptait les tuiles des toits, Montesquieu jardinait. Le corps ainsi domptĂ©, l’ñme dĂ©ploie ses ailes en toute sĂ©curitĂ©. Madame Mignon, qui lisait dans l’ñme de sa fille, avait donc raison. Modeste aimait, elle aimait de cet amour platonique si rare, si peu compris, la premiĂšre illusion des jeunes filles, le plus dĂ©licat de tous les sentiments, la friandise du cƓur. Elle buvait Ă  longs traits Ă  la coupe de l’Inconnu, de l’Impossible, du RĂȘve. Elle admirait l’oiseau bleu du paradis des jeunes filles, qui chante Ă  distance, et sur lequel la main ne peut jamais se poser, qui se laisse entrevoir, et que le plomb d’aucun fusil n’atteint, dont les couleurs magiques, dont les pierreries scintillent, Ă©blouissent les yeux, et qu’on ne revoit plus dĂšs que la RĂ©alitĂ©, cette hideuse Harpie accompagnĂ©e de tĂ©moins et de monsieur le Maire, apparaĂźt. Avoir de l’amour toutes les poĂ©sies sans voir l’amant ! quelle suave dĂ©bauche ! quelle ChimĂšre Ă  tous crins, Ă  toutes ailes ! Voici le futile et niais hasard qui dĂ©cida de la vie de cette jeune fille. Modeste vit Ă  l’étalage d’un libraire le portrait lithographiĂ© d’un de ses favoris, de Canalis. Vous savez combien sont menteuses ces esquisses, le fruit de hideuses spĂ©culations qui s’en prennent Ă  la personne des gens cĂ©lĂšbres, comme si leurs visages Ă©taient des propriĂ©tĂ©s publiques. Or, Canalis, crayonnĂ© dans une pose assez byronienne, offrait Ă  l’admiration publique ses cheveux en coup de vent, son cou nu, le front dĂ©mesurĂ© que tout barde doit avoir. Le front de Victor Hugo fera raser autant de crĂąnes que la gloire de NapolĂ©on a fait tuer de marĂ©chaux en herbe. Cette figure, sublime par nĂ©cessitĂ© mercantile, frappa Modeste, et le jour oĂč elle acheta ce portrait, l’un des plus beaux livres de d’ArthĂšs venait de paraĂźtre. DĂ»t Modeste y perdre, il faut avouer qu’elle hĂ©sita longtemps entre l’illustre poĂ«te et l’illustre prosateur. Mais ces deux hommes cĂ©lĂšbres Ă©taient-ils libres ? Modeste commença par s’assurer la coopĂ©ration de Françoise Cochet, la fille emmenĂ©e du Havre et ramenĂ©e par la pauvre Bettina-Caroline, que madame Mignon et madame Dumay prenaient en journĂ©e prĂ©fĂ©rablement Ă  toute autre, et qui demeurait au Havre. Elle emmena dans sa chambre cette crĂ©ature assez disgraciĂ©e ; elle lui jura de ne jamais donner le moindre chagrin Ă  ses parents ; de ne jamais sortir des bornes imposĂ©es Ă  une jeune fille ; quant Ă  Françoise, plus tard, au retour de son pĂšre, elle lui assurerait une existence tranquille, Ă  la condition de garder un secret inviolable sur le service rĂ©clamĂ©. Qu’était-ce ? peu de chose, une chose innocente. Tout ce que Modeste exigea de sa complice, consistait Ă  mettre des lettres Ă  la poste et Ă  en retirer qui seraient adressĂ©es Ă  Françoise Cochet. Le pacte conclu, Modeste Ă©crivit une petite lettre polie Ă  Dauriat, l’éditeur des poĂ©sies de Canalis, par laquelle elle lui demandait, dans l’intĂ©rĂȘt du grand poĂ«te, si Canalis Ă©tait mariĂ© ; puis elle le priait d’adresser la rĂ©ponse Ă  mademoiselle Françoise, poste restante, au Havre. Dauriat, incapable de prendre cette Ă©pĂźtre au sĂ©rieux, rĂ©pondit par des railleries de libraire, une lettre faite entre cinq ou six journalistes dans son cabinet et oĂč chacun d’eux mit son mot. Mademoiselle,» Canalis baron de, Constant Cyr Melchior, membre de l’AcadĂ©mie française, nĂ© en 1800, Ă  Canalis CorrĂšze, taille de cinq pieds quatre pouces, en trĂšs bon Ă©tat, vaccinĂ©, de race pure, a satisfait Ă  la conscription, jouit d’une santĂ© parfaite, possĂšde une petite terre patrimoniale dans la CorrĂšze et dĂ©sire se marier, mais trĂšs richement. » Il porte mi-parti de gueules Ă  la dolouĂšre d’or et mi-parti de sable Ă  la coquille d’argent, sommĂ© d’une couronne de baron, pour supports deux mĂ©lĂšzes de sinople. La devise or et fer, ne fut jamais aurifĂšre. » Le premier Canalis, qui partit pour la Terre-Sainte Ă  la premiĂšre croisade, est citĂ© dans les chroniques d’Auvergne pour s’ĂȘtre armĂ© seulement d’une hache, Ă  cause de la complĂšte indigence oĂč il se trouvait et qui pĂšse depuis ce temps sur sa race. De lĂ  l’écusson sans doute. La hache n’a donnĂ© qu’une coquille. Ce haut baron est d’ailleurs cĂ©lĂšbre aujourd’hui pour avoir dĂ©confit force infidĂšles, et mourut Ă  JĂ©rusalem, sans or ni fer, nu comme un ver, sur la route d’Ascalon, les ambulances n’existant pas encore. » Le chĂąteau de Canalis, qui rapporte quelques chĂątaignes, consiste en deux tours dĂ©mantelĂ©es, rĂ©unies par un pan de muraille remarquable par un lierre admirable, et paye vingt-deux francs de contribution. » L’éditeur soussignĂ© fait observer qu’il achĂšte dix mille francs chaque volume de poĂ©sies Ă  monsieur de Canalis, qui ne donne pas ses coquilles. » Le chantre de la CorrĂšze demeure rue de Paradis-PoissonniĂšre, numĂ©ro 29, ce qui, pour un poĂ«te de l’École AngĂ©lique, est un quartier convenable. Les vers attirent les goujons. Affranchir. » Quelques nobles dames du faubourg Saint-Germain prennent, dit-on, souvent le chemin du Paradis, et protĂšgent le Dieu. Le roi Charles X considĂšre ce grand poĂ«te au point de le croire capable de devenir administrateur ; il l’a nommĂ© rĂ©cemment officier de la LĂ©gion-d’Honneur, et, ce qui vaut mieux, MaĂźtre des RequĂȘtes attachĂ© au ministĂšre des Affaires ÉtrangĂšres. Ces fonctions n’empĂȘchent nullement le grand homme de toucher une pension de trois mille francs sur les fonds destinĂ©s Ă  l’encouragement des Arts et des Lettres. Ce succĂšs d’argent cause en Librairie une huitiĂšme plaie Ă  laquelle a Ă©chappĂ© l’Égypte, les vers ! » La derniĂšre Ă©dition des Ɠuvres de Canalis, publiĂ©e sur cavalier vĂ©lin, avec des vignettes par Bixiou, Joseph Bridau, Schinner, Sommervieux, etc., imprimĂ©e par Didot, est en cinq volumes, du prix de neuf francs par la poste. » Cette lettre tomba comme un pavĂ© sur une tulipe. Un poĂ«te, MaĂźtre des RequĂȘtes, Ă©margeant au MinistĂšre, touchant une pension, poursuivant la rosette rouge, adulĂ© par les femmes du faubourg Saint-Germain, ressemblait-il au poĂ«te crottĂ©, flĂąnant sur les quais, triste, rĂȘveur, succombant au travail et remontant Ă  sa mansarde, chargĂ© de poĂ©sie ?
 NĂ©anmoins, Modeste devina la raillerie du libraire envieux qui disait ─ J’ai fait Canalis ! j’ai fait Nathan ! D’ailleurs, elle relut les poĂ©sies de Canalis, vers excessivement pipeurs, pleins d’hypocrisie, et qui veulent un mot d’analyse, ne fĂ»t-ce que pour expliquer son engouement. Canalis se distingue de Lamartine, le chef de l’École AngĂ©lique, par un patelinage de garde-malade, par une douceur traĂźtresse, par une correction dĂ©licieuse. Si le chef aux cris sublimes est un aigle ; Canalis blanc et rose, est comme un flamant. En lui, les femmes voient l’ami qui leur manque, un confident discret, leur interprĂšte, un ĂȘtre qui les comprend, qui peut les expliquer Ă  elles-mĂȘmes. Les grandes marges laissĂ©es par Dauriat dans la derniĂšre Ă©dition Ă©taient chargĂ©es d’aveux Ă©crits au crayon par Modeste qui sympathisait avec cette Ăąme rĂȘveuse et tendre. Canalis ne possĂšde pas le don de vie, il n’insuffle pas l’existence Ă  ses crĂ©ations ; mais il sait calmer les souffrances vagues, comme celles qui assaillaient Modeste. Il parle aux jeunes filles leur langage, il endort la douleur des blessures les plus saignantes, en apaisant les gĂ©missements et jusqu’aux sanglots. Son talent ne consiste pas Ă  faire de beaux discours aux malades, Ă  leur donner le remĂšde des Ă©motions fortes, il se contente de leur dire d’une voix harmonieuse, Ă  laquelle on croit — Je suis malheureux comme vous, je vous comprends bien ; venez Ă  moi, pleurons ensemble sur le bord de ce ruisseau, sous les saules ? Et l’on va ! Et l’on Ă©coute sa poĂ©sie vide et sonore comme le chant par lequel les nourrices endorment les enfants. Canalis, comme Nodier en ceci, vous ensorcĂšle par une naĂŻvetĂ©, naturelle chez le prosateur et cherchĂ©e chez Canalis, par sa finesse, par son sourire, par ses fleurs effeuillĂ©es, par une philosophie enfantine. Il singe assez bien le langage des premiers jours, pour vous ramener dans la prairie des illusions. On est impitoyable avec les aigles, on leur veut les qualitĂ©s du diamant, une perfection incorruptible ; mais, avec Canalis, on se contente du petit sou de l’orphelin, on lui passe tout. Il semble bon enfant, humain surtout. Ces grimaces de poĂ«te angĂ©lique lui rĂ©ussissent, comme rĂ©ussiront toujours celles de la femme qui fait bien l’ingĂ©nue, la surprise, la jeune, la victime, l’ange blessĂ©. Modeste, en reprenant ses impressions, eut confiance en cette Ăąme, en cette physionomie aussi ravissante que celle de Bernardin de Saint-Pierre. Elle n’écouta pas le libraire. Donc, au commencement du mois d’aoĂ»t, elle Ă©crivit la lettre suivante Ă  ce nouveau Dorat qui passe encore pour une des Ă©toiles de la plĂ©iade moderne. I. Ă  monsieur de canalis. DĂ©jĂ  bien des fois, monsieur, j’ai voulu vous Ă©crire, et pourquoi ? vous le devinez pour vous dire combien j’aime votre talent. Oui, j’éprouve le besoin de vous exprimer l’admiration d’une pauvre fille de province, seulette dans son coin, et dont tout le bonheur est de lire vos poĂ©sies. De RenĂ©, je suis venue Ă  vous. La mĂ©lancolie conduit Ă  la rĂȘverie. Combien d’autres femmes ne vous ont-elles pas envoyĂ© l’hommage de leurs pensĂ©es secrĂštes ?
 Quelle est ma chance d’ĂȘtre distinguĂ©e dans cette foule ? Qu’est-ce que ce papier, plein de mon Ăąme, aura de plus que toutes les lettres parfumĂ©es qui vous harcĂšlent ? Je me prĂ©sente avec plus d’ennuis que toute autre je veux rester inconnue et demande une confiance entiĂšre, comme si vous me connaissiez depuis longtemps. » RĂ©pondez-moi, soyez bon pour moi. Je ne prends pas l’engagement de me faire connaĂźtre un jour, cependant je ne dis pas absolument non. Que puis-je ajouter Ă  cette lettre ?
 Voyez-y, monsieur, un grand effort, et permettez-moi de vous tendre la main, oh ! une main bien amie, celle de » Votre servante » O. d’este-m.» Si vous me faites la grĂące de me rĂ©pondre, adressez, je vous prie, votre lettre Ă  mademoiselle F. Cochet, poste restante, au Havre. » Maintenant, toutes les jeunes filles, romanesques ou non, peuvent imaginer dans quelle impatience vĂ©cut Modeste pendant quelques jours ! L’air fut plein de langues de feu. Les arbres lui parurent un plumage. Elle ne sentit pas son corps, elle plana dans la nature ! La terre flĂ©chissait sous ses pieds. Admirant l’institution de la Poste, elle suivit sa petite feuille de papier dans l’espace, elle se sentit heureuse, comme on est heureux Ă  vingt ans du premier exercice de son vouloir. Elle Ă©tait occupĂ©e, possĂ©dĂ©e comme au Moyen-Ăąge. Elle se figura l’appartement, le cabinet du poĂ«te, elle le vit dĂ©cachetant sa lettre, et elle faisait des suppositions par myriades. AprĂšs avoir esquissĂ© la poĂ©sie, il est nĂ©cessaire de donner ici le profil du poĂ«te. Canalis est un petit homme sec, de tournure aristocratique, brun, douĂ© d’une figure vituline, et d’une tĂȘte un peu menue, comme celle des hommes qui ont plus de vanitĂ© que d’orgueil. Il aime le luxe, l’éclat, la grandeur. La fortune est un besoin pour lui plus que pour tout autre. Fier de sa noblesse, autant que de son talent, il a tuĂ© ses ancĂȘtres par trop de prĂ©tentions dans le prĂ©sent. AprĂšs tout, les Canalis ne sont ni les Navarreins, ni les Cadignau, ni les Grandlieu, ni les NĂšgrepelisse. Et cependant, la nature a bien servi ses prĂ©tentions. Il a ces yeux d’un Ă©clat oriental qu’on demande aux poĂ«tes, une finesse assez jolie dans les maniĂšres, une voix vibrante ; mais un charlatanisme naturel dĂ©truit presque ces avantages. Il est comĂ©dien de bonne foi. S’il avance un pied trĂšs Ă©lĂ©gant, il en a pris l’habitude. S’il a des formules dĂ©clamatoires, elles sont Ă  lui. S’il se pose dramatiquement, il a fait de son maintien une seconde nature. Ces espĂšces de dĂ©fauts concordent Ă  une gĂ©nĂ©rositĂ© constante, Ă  ce qu’il faut nommer le paladinage, en contraste avec la chevalerie. Canalis n’a pas assez de foi pour ĂȘtre don Quichotte ; mais il a trop d’élĂ©vation pour ne pas toujours se mettre dans le beau cĂŽtĂ© des questions. Cette poĂ©sie, qui fait ses Ă©ruptions miliaires Ă  tout propos, nuit beaucoup Ă  ce poĂ«te qui ne manque pas d’ailleurs d’esprit, mais que son talent empĂȘche de dĂ©ployer son esprit ; il est dominĂ© par sa rĂ©putation, il vise Ă  paraĂźtre plus grand qu’elle. Ainsi, comme il arrive trĂšs souvent, l’homme est en dĂ©saccord complet avec les produits de sa pensĂ©e. Ces morceaux cĂąlins, naĂŻfs, pleins de tendresse, ces vers calmes, purs comme la glace des lacs ; cette caressante poĂ©sie femelle a pour auteur un petit ambitieux, serrĂ© dans son frac, Ă  tournure de diplomate, rĂȘvant une influence politique, aristocrate Ă  en puer, musquĂ©, prĂ©tentieux, ayant soif d’une fortune afin de possĂ©der la rente nĂ©cessaire Ă  son ambition, dĂ©jĂ  gĂątĂ© par le succĂšs sous sa double forme la couronne de laurier et la couronne de myrte. Une place de huit mille francs, trois mille francs de pension, les deux mille francs de l’AcadĂ©mie, et les mille Ă©cus du revenu patrimonial, Ă©cornĂ©s par les nĂ©cessitĂ©s agronomiques de la terre de Canalis, au total quinze mille francs de fixe, plus les dix mille francs que rapportait la poĂ©sie, bon an, mal an ; en tout vingt-cinq mille livres. Pour le hĂ©ros de Modeste, cette somme constituait alors une fortune d’autant plus prĂ©caire, qu’il dĂ©pensait environ cinq ou six mille francs au delĂ  de ses revenus ; mais la cassette du roi, les fonds secrets du ministĂšre avaient jusqu’alors comblĂ© ces dĂ©ficits. Il avait trouvĂ© pour le Sacre un hymne qui lui valut un service d’argenterie. Il refusa toute espĂšce de somme en disant que les Canalis devaient leur hommage au Roi de France. Le Roi Chevalier sourit, et commanda chez Odiot une coĂ»teuse Ă©dition des vers de ZaĂŻre Ah ! Versificateur, te serais-tu flattĂ©D’effacer Charles dix en gĂ©nĂ©rositĂ© ? DĂšs cette Ă©poque, Canalis avait, selon la pittoresque expression des journalistes, vidĂ© son sac. Il se sentait incapable d’inventer une nouvelle forme de poĂ©sie. Sa lyre ne possĂšde pas sept cordes, elle n’en a qu’une ; et, Ă  force d’en avoir jouĂ©, le public ne lui laissait plus que l’alternative de s’en servir Ă  se pendre ou de se taire. De Marsay, qui n’aimait pas Canalis, se permit une plaisanterie qui laissa dans le flanc du poĂ«te sa pointe envenimĂ©e. — Canalis, dit-il une fois, me fait l’effet de l’homme le plus courageux, signalĂ© par le grand FrĂ©dĂ©ric aprĂšs la bataille, ce trompette qui n’avait cessĂ© de souffler le mĂȘme air dans son petit turlututu ! Canalis, aux oreilles de qui cette Ă©pigramme arriva, voulut devenir gĂ©nĂ©ral. Combien de fois un mot n’a-t-il pas dĂ©cidĂ© de la vie d’un homme ? L’ancien prĂ©sident de la rĂ©publique Cisalpine, le plus grand avocat du PiĂ©mont, Colla s’entend dire, Ă  quarante ans, par un ami, qu’il ne connaĂźt rien Ă  la botanique ; il se pique, devient un Jussieu, cultive les fleurs, en invente, et publie la Flore du PiĂ©mont, en latin, l’ouvrage de dix ans. — AprĂšs tout, Canning et Chateaubriand sont des hommes politiques, se dit le poĂ«te Ă©teint, et de Marsay trouvera son maĂźtre en moi ! Canalis aurait bien voulu faire un grand ouvrage politique ; mais il craignit de se compromettre avec la prose française, dont les exigences sont cruelles Ă  ceux qui contractent l’habitude de prendre quatre alexandrins pour exprimer une idĂ©e. De tous les poĂ«tes de ce temps, trois seulement Hugo, ThĂ©ophile Gautier, de Vigny ont pu rĂ©unir la double gloire de poĂ«te et de prosateur que rĂ©unirent aussi Racine et Voltaire, MoliĂšre et Rabelais, une des plus rares distinctions de la littĂ©rature française et qui doit signaler un poĂ«te entre tous. Donc, le poĂ«te du faubourg Saint-Germain faisait sagement en essayant de remiser son char sous le toit protecteur de l’Administration. En devenant MaĂźtre des RequĂȘtes, Canalis Ă©prouva le besoin d’avoir un secrĂ©taire, un ami qui pĂ»t le remplacer en beaucoup d’occasions, faire sa cuisine en librairie, avoir soin de sa gloire dans les journaux, et, au besoin, l’aider en politique, ĂȘtre enfin son Ăąme damnĂ©e. Beaucoup d’hommes cĂ©lĂšbres dans les Sciences, dans les Arts, dans les Lettres, ont Ă  Paris un ou deux caudataires, un capitaine des gardes ou un chambellan qui vivent aux rayons de leur soleil, espĂšces d’aides de camp chargĂ©s des missions dĂ©licates, se laissant compromettre au besoin, travaillant au piĂ©destal de l’idole, ni tout Ă  fait ses serviteurs ni tout Ă  fait ses Ă©gaux, hardis Ă  la rĂ©clame, les premiers sur la brĂšche, couvrant les retraites, s’occupant des affaires, et dĂ©vouĂ©s tant que durent leurs illusions ou jusqu’au moment oĂč leurs dĂ©sirs sont comblĂ©s. Quelques-uns reconnaissent un peu d’ingratitude chez leur grand homme, d’autres se croient exploitĂ©s, plusieurs se lassent de ce mĂ©tier, peu se contentent de cette douce Ă©galitĂ© de sentiment, le seul prix que l’on doive chercher dans l’intimitĂ© d’un homme supĂ©rieur et dont se contentait Ali, Ă©levĂ© par Mahomet jusqu’à lui. Beaucoup se tiennent pour aussi capables que leur grand homme, abusĂ©s par leur amour-propre. Le dĂ©vouement est rare, surtout sans solde, sans espĂ©rance, comme le concevait Modeste. NĂ©anmoins il se trouve des Menneval, et plus Ă  Paris que partout ailleurs, des hommes qui chĂ©rissent une vie Ă  l’ombre, un travail tranquille, des BĂ©nĂ©dictins Ă©garĂ©s dans notre sociĂ©tĂ© sans monastĂšre pour eux. Ces agneaux courageux portent dans leurs actions, dans leur vie intime, la poĂ©sie que les Ă©crivains expriment. Ils sont poĂ«tes par le cƓur, par leurs mĂ©ditations Ă  l’écart, par la tendresse, comme d’autres sont poĂ«tes sur le papier, dans les champs de l’intelligence et Ă  tant le vers ! comme lord Byron, comme tous ceux qui vivent, hĂ©las ! de leur encre, l’eau d’HippocrĂšne d’aujourd’hui, par la faute du pouvoir. AttirĂ© par la gloire de Canalis, par l’avenir promis Ă  cette prĂ©tendue intelligence politique et conseillĂ© par madame d’Espard, un jeune RĂ©fĂ©rendaire Ă  la Cour des Comptes se constitua le secrĂ©taire bĂ©nĂ©vole du poĂ«te, et fut caressĂ© par lui comme un spĂ©culateur caresse son premier bailleur de fonds. Les prĂ©mices de cette camaraderie eurent assez de ressemblance avec l’amitiĂ©. Ce jeune homme avait dĂ©jĂ  fait un stage de ce genre auprĂšs d’un des ministres tombĂ©s en 1827 ; mais le ministre avait eu soin de le placer Ă  la Cour des Comptes. Ernest de La BriĂšre, jeune homme alors ĂągĂ© de vingt-sept ans, dĂ©corĂ© de la LĂ©gion-d’Honneur, sans autre fortune que les Ă©moluments de sa place, possĂ©dait la triture des affaires, et savait beaucoup aprĂšs avoir habitĂ© pendant quatre ans le cabinet du principal ministĂšre. Doux, aimable, le cƓur presque pudique et rempli de bons sentiments, il lui rĂ©pugnait d’ĂȘtre sur le premier plan. Il aimait son pays, il voulait ĂȘtre utile, mais l’éclat l’éblouissait. À son choix, la place de secrĂ©taire prĂšs d’un NapolĂ©on lui eĂ»t mieux convenu que celle de premier ministre. Ernest, devenu l’ami de Canalis, fit de grands travaux pour lui ; mais, en dix-huit mois, il reconnut la sĂ©cheresse de cette nature si poĂ©tique par l’expression littĂ©raire seulement. La vĂ©ritĂ© de ce proverbe populaire L’habit ne fait pas le moine est surtout applicable Ă  la littĂ©rature. Il est extrĂȘmement rare de trouver un accord entre le talent et le caractĂšre. Les facultĂ©s ne sont pas le rĂ©sumĂ© de l’homme. Cette sĂ©paration, dont les phĂ©nomĂšnes Ă©tonnent, provient d’un mystĂšre inexplorĂ©, peut-ĂȘtre inexplorable. Le cerveau, ses produits en tous genres, car dans les Arts la main de l’homme continue sa cervelle, sont un monde Ă  part qui fleurit sous le crĂąne, dans une indĂ©pendance parfaite des sentiments, de ce qu’on nomme les vertus du citoyen, du pĂšre de famille, de l’homme privĂ©. Ceci n’est cependant pas absolu. Rien n’est absolu dans l’homme. Il est certain que le dĂ©bauchĂ© dissipera son talent, que le buveur le dĂ©pensera dans ses libations, sans que l’homme vertueux puisse se donner du talent par une honnĂȘte hygiĂšne ; mais il est aussi presque prouvĂ© que Virgile, le peintre de l’amour, n’a jamais aimĂ© de Didon, et que Rousseau, le citoyen-modĂšle, avait de l’orgueil Ă  dĂ©frayer toute une aristocratie. NĂ©anmoins, Michel-Ange et RaphaĂ«l ont offert l’heureux accord du gĂ©nie et de la forme du caractĂšre. Le talent, chez les hommes, est donc Ă  peu prĂšs, quant au moral, ce qu’est la beautĂ© chez les femmes, une promesse. Admirons deux fois l’homme chez qui le cƓur et le caractĂšre Ă©galent en perfection le talent. En trouvant sous le poĂ«te un Ă©goĂŻste ambitieux, la pire espĂšce de tous les Ă©goĂŻstes, car il en est d’aimables, Ernest Ă©prouva je ne sais quelle pudeur Ă  le quitter. Les Ăąmes honnĂȘtes ne brisent pas facilement leurs liens, surtout ceux qu’ils ont nouĂ©s volontairement. Le secrĂ©taire faisait donc bon mĂ©nage avec le poĂ«te quand la lettre de Modeste courait la poste ; mais comme on fait bon mĂ©nage, en se sacrifiant toujours. La BriĂšre tenait compte Ă  Canalis de la franchise avec laquelle il s’était ouvert Ă  lui. D’ailleurs, chez cet homme, qui sera tenu grand pendant sa vie, qui sera fĂȘtĂ© comme le fut Marmontel, les dĂ©fauts sont l’envers de qualitĂ©s brillantes. Ainsi, sans sa vanitĂ©, sans sa prĂ©tention, peut-ĂȘtre n’eĂ»t-il pas Ă©tĂ© douĂ© de cette diction sonore, instrument nĂ©cessaire Ă  la vie politique actuelle. Sa sĂ©cheresse aboutit Ă  la rectitude, Ă  la loyautĂ©. Son ostentation est doublĂ©e de gĂ©nĂ©rositĂ©. Les rĂ©sultats profitent Ă  la sociĂ©tĂ©, les motifs regardent Dieu. Mais, lorsque la lettre de Modeste arriva, Ernest ne s’abusait plus sur Canalis. Les deux amis venaient de dĂ©jeuner et causaient dans le cabinet du poĂ«te, qui occupait alors, au fond d’une cour, un appartement donnant sur un jardin, au rez-de-chaussĂ©e. — Oh ! s’écria Canalis, je le disais bien l’autre jour Ă  madame de Chaulieu, je dois lĂącher quelque nouveau poĂ«me, l’admiration baisse, car voilĂ  quelque temps que je n’ai reçu de lettres anonymes
 — Une inconnue ? demanda La BriĂšre. — Une inconnue ! une d’Este, et au Havre ! C’est Ă©videmment un nom d’emprunt. Et Canalis passa la lettre Ă  La BriĂšre. Ce poĂ«me, cette exaltation cachĂ©e, enfin le cƓur de Modeste fut insouciamment tendu par un geste de fat Ă  ce petit RĂ©fĂ©rendaire de la Cour des Comptes. — C’est beau ! s’écria le RĂ©fĂ©rendaire, d’attirer ainsi Ă  soi les sentiments les plus pudiques, de forcer une pauvre femme Ă  sortir des habitudes que l’éducation, la nature, le monde lui tracent, Ă  briser les conventions
 Quel privilĂ©ge le gĂ©nie acquiert ! Une lettre comme celle que je tiens, Ă©crite par une jeune fille, une vraie jeune fille, sans arriĂšre-pensĂ©e, avec enthousiasme
 — Eh bien ?
 dit Canalis. — Eh bien ! on peut avoir souffert autant que le Tasse, on doit ĂȘtre rĂ©compensĂ©, s’écria La BriĂšre. — On se dit cela, mon cher, Ă  la premiĂšre, Ă  la seconde lettre, dit Canalis ; mais quand c’est la trentiĂšme !
 Mais lorsqu’on a trouvĂ© que la jeune enthousiaste est assez rouĂ©e ! Mais quand au bout du chemin brillant parcouru par l’exaltation du poĂ«te, on a vu quelque vieille Anglaise assise sur une borne et qui vous tend la main !
 Mais quand l’ange de la poste se change en une pauvre fille mĂ©diocrement jolie en quĂȘte d’un mari !
 Oh ! alors l’effervescence se calme. — Je commence Ă  croire, dit La BriĂšre en souriant, que la gloire a quelque chose de vĂ©nĂ©neux, comme certaines fleurs Ă©clatantes. — Et puis, mon ami, reprit Canalis, toutes ces femmes, mĂȘme quand elles sont sincĂšres, elles ont un idĂ©al, et vous y rĂ©pondez rarement. Elles ne se disent pas que le poĂ«te est un homme assez vaniteux, comme je suis taxĂ© de l’ĂȘtre ; elles n’imaginent jamais ce qu’est un homme malmenĂ© par une espĂšce d’agitation fĂ©brile qui le rend dĂ©sagrĂ©able, changeant ; elles le veulent toujours grand, toujours beau ; jamais elles ne pensent que le talent est une maladie ; que Nathan vit avec Florine, que d’Arthez est trop gras, que BĂ©ranger va trĂšs bien Ă  pied, que le Dieu peut avoir la pituite. Un Lucien de RubemprĂ©, poĂ«te et joli garçon, est un phĂ©nix. Et pourquoi donc aller chercher de mĂ©chants compliments, et recevoir les douches froides que verse le regard hĂ©bĂ©tĂ© d’une femme dĂ©sillusionnĂ©e ?
 — Le vrai poĂ«te, dit La BriĂšre, doit alors rester cachĂ© comme Dieu dans le centre de ses mondes, n’ĂȘtre visible que par ses crĂ©ations
 — La gloire coĂ»terait alors trop cher, rĂ©pondit Canalis. La vie a du bon. Tiens ! dit-il en prenant une tasse de thĂ©, quand une noble et belle femme aime un poĂ«te, elle ne se cache ni dans les cintres ni dans les baignoires du théùtre, comme une duchesse Ă©prise d’un acteur ; elle se sent assez forte, assez gardĂ©e par sa beautĂ©, par sa fortune, par son nom pour dire comme dans tous les poĂ«mes Ă©piques Je suis la nymphe Calypso, amante de TĂ©lĂ©maque. La mystification est la ressource des petits esprits. Depuis quelque temps, je ne rĂ©ponds plus aux masques
 — Oh ! combien j’aimerais une femme venue Ă  moi !
 s’écria La BriĂšre en retenant une larme. On peut te rĂ©pondre, mon cher Canalis, que ce n’est jamais une pauvre fille qui monte jusqu’à l’homme cĂ©lĂšbre ; elle a trop de dĂ©fiance, trop de vanitĂ©, trop de craintes ! c’est toujours une Ă©toile, une
 — Une princesse, s’écria Canalis en partant d’un Ă©clat de rire, n’est-ce pas ? qui descend jusqu’à lui
 Mon cher, cela se voit une fois en cent ans. Un tel amour est comme cette fleur qui fleurit tous les siĂšcles
 Les princesses, jeunes, riches et belles, sont trop occupĂ©es, elles sont entourĂ©es, comme toutes les plantes rares, d’une haie de sots, gentilshommes bien Ă©levĂ©s, vides comme des sureaux ! Mon rĂȘve, hĂ©las ! le cristal de mon rĂȘve, brodĂ© de la CorrĂšze ici de guirlandes de fleurs, dans quelle ferveur !
 n’en parlons plus, il est en Ă©clats, Ă  mes pieds, depuis longtemps
 Non, non, toute lettre anonyme est une mendiante ! Et quelles exigences ! Écris Ă  cette petite personne, en supposant qu’elle soit jeune et jolie, et tu verras ! Tu n’auras pas autre chose Ă  faire. On ne peut raisonnablement pas aimer toutes les femmes. Apollon, celui du BelvĂ©dĂšre du moins, est un Ă©lĂ©gant poitrinaire qui doit se mĂ©nager. — Mais quand une crĂ©ature arrive ainsi, son excuse doit ĂȘtre dans une certitude d’éclipser en tendresse, en beautĂ©, la maĂźtresse la plus adorĂ©e, dit Ernest, et alors un peu de curiosité  — Ah ! rĂ©pondit Canalis, tu me permettras, trop jeune Ernest, de m’en tenir Ă  la belle duchesse qui fait mon bonheur. — Tu as raison, trop raison, rĂ©pondit Ernest. NĂ©anmoins, le jeune secrĂ©taire lut la lettre de Modeste, et la relut en essayant d’en deviner l’esprit cachĂ©. — Il n’y a pourtant pas lĂ  la moindre emphase, on ne te donne pas du gĂ©nie, on s’adresse Ă  ton cƓur, dit-il Ă  Canalis. Ce parfum de modestie et ce contrat proposĂ© me tenteraient
 — Signe-le, rĂ©ponds, va toi-mĂȘme jusqu’au bout de l’aventure, je le donne lĂ  de tristes appointements, s’écria Canalis en souriant. Va, tu m’en diras des nouvelles dans trois mois, si cela dure trois mois
 Quatre jours aprĂšs, Modeste tenait la lettre suivante, Ă©crite sur du beau papier, protĂ©gĂ©e par une double enveloppe, et sous un cachet aux armes de Canalis. II. Ă  mademoiselle O. d’Este-M. Mademoiselle,» L’admiration pour les belles Ɠuvres, Ă  supposer que les miennes soient telles, comporte je ne sais quoi de saint et de candide qui dĂ©fend contre toute raillerie et justifie Ă  tout tribunal la dĂ©marche que vous avez faite en m’écrivant. Avant tout, je dois vous remercier du plaisir que causent toujours de semblables tĂ©moignages, mĂȘme quand on ne les mĂ©rite pas ; car le faiseur de vers et le poĂ«te s’en croient intimement dignes, tant l’amour-propre est une substance peu rĂ©fractaire Ă  l’éloge. La meilleure preuve d’amitiĂ© que je puisse donner Ă  une inconnue, en Ă©change de ce dictame qui guĂ©rirait les morsures de la critique, n’est-ce pas de partager avec elle la moisson de mon expĂ©rience, au risque de faire envoler vos vivantes illusions. » Mademoiselle, la plus belle palme d’une jeune fille est la fleur d’une vie sainte, pure, irrĂ©prochable. Êtes-vous seule au monde ? Tout est dit. Mais si vous avez une famille, un pĂšre ou une mĂšre, songez Ă  tous les chagrins qui peuvent suivre une lettre comme la vĂŽtre, adressĂ©e Ă  un poĂ«te que vous ne connaissez pas personnellement. Tous les Ă©crivains ne sont pas des anges, ils ont des dĂ©fauts. Il en est de lĂ©gers, d’étourdis, de fats, d’ambitieux, de dĂ©bauchĂ©s ; et, quelque imposante que soit l’innocence, quelque chevaleresque que soit le poĂ«te français, Ă  Paris vous pourriez rencontrer plus d’un mĂ©nestrel dĂ©gĂ©nĂ©rĂ©, prĂȘt Ă  cultiver votre affection pour la tromper. Votre lettre serait alors interprĂ©tĂ©e autrement que je ne l’ai fait. On y verrait une pensĂ©e que vous n’y avez pas mise, et que, dans votre innocence, vous ne soupçonnez point. Autant d’auteurs, autant de caractĂšres. Je suis excessivement flattĂ© que vous m’ayez jugĂ© digne de vous comprendre ; mais si vous Ă©tiez tombĂ©e sur un talent hypocrite, sur un railleur dont les livres sont mĂ©lancoliques et dont la vie est un carnaval continuel, vous auriez pu trouver au dĂ©noĂ»ment de votre sublime imprudence un mĂ©chant homme, quelque habituĂ© des coulisses, ou un hĂ©ros d’estaminet ! Vous ne sentez pas, sous les berceaux de clĂ©matite oĂč vous mĂ©ditez sur les poĂ©sies, l’odeur du cigare qui dĂ©poĂ©tise les manuscrits ; de mĂȘme qu’en allant au bal, parĂ©e des Ɠuvres resplendissantes du joaillier, vous ne pensez pas aux bras nerveux, aux ouvriers en veste, aux ignobles ateliers d’oĂč s’élancent, radieuses, ces fleurs du travail. » Allons plus loin !
 En quoi la vie rĂȘveuse et solitaire que vous menez, sans doute au bord de la mer, peut-elle intĂ©resser un poĂ«te dont la mission est de tout deviner, puisqu’il doit tout peindre ? Nos jeunes filles Ă  nous sont tellement accomplies, que nulle des filles d’Ève ne peut lutter avec elles ! Quelle RĂ©alitĂ© valut jamais le RĂȘve ? » Maintenant, que gagnerez-vous, vous, jeune fille Ă©levĂ©e Ă  devenir une sage mĂšre de famille, en vous initiant aux agitations terribles de la vie des poĂ«tes dans cette affreuse capitale, qui ne peut se dĂ©finir que par ces mots Un enfer qu’on aime ! Si c’est le dĂ©sir d’animer votre monotone existence de jeune fille curieuse qui vous a mis la plume Ă  la main, ceci n’a-t-il pas l’apparence d’une dĂ©pravation ? » Quel sens prĂȘterai-je Ă  votre lettre ? Êtes-vous d’une caste rĂ©prouvĂ©e, et cherchez-vous un ami loin de vous ? Êtes-vous affligĂ©e de laideur et vous sentez-vous une belle Ăąme sans confident ? HĂ©las ! triste conclusion vous avez fait trop ou pas assez. Ou restons-en lĂ  ; ou, si vous continuez, dites-m’en plus que dans la lettre que vous m’avez Ă©crite. » Mais, mademoiselle, si vous ĂȘtes jeune, si vous ĂȘtes belle, si vous avez une famille, si vous sentez au cƓur un nard cĂ©leste Ă  rĂ©pandre, comme fit Madeleine aux pieds de JĂ©sus, laissez-vous apprĂ©cier par un homme digne de vous, et devenez ce que doit ĂȘtre toute bonne jeune fille une excellente femme, une vertueuse mĂšre de famille. Un poĂ«te est la plus triste conquĂȘte que puisse faire une jeune personne, il a trop de vanitĂ©s, trop d’angles blessants qui doivent se heurter aux lĂ©gitimes vanitĂ©s d’une femme, et meurtrir une tendresse sans expĂ©rience de la vie. La femme du poĂ«te doit l’aimer pendant un long temps avant de l’épouser, elle doit se rĂ©soudre Ă  la charitĂ© des anges, Ă  leur indulgence, aux vertus de la maternitĂ©. Ces qualitĂ©s, mademoiselle, ne sont qu’en germe chez les jeunes filles. » Écoutez la vĂ©ritĂ© tout entiĂšre, ne vous la dois-je pas en retour de votre enivrante flatterie ? S’il est glorieux d’épouser une grande renommĂ©e, on s’aperçoit bientĂŽt qu’un homme supĂ©rieur est, en tant qu’homme, semblable aux autres. Il rĂ©alise alors d’autant moins les espĂ©rances, qu’on attend de lui des prodiges. Il en est alors d’un poĂ«te cĂ©lĂšbre comme d’une femme dont la beautĂ© trop vantĂ©e fait dire ─ Je la croyais mieux, Ă  qui l’aperçoit ; elle ne rĂ©pond plus aux exigences du portrait tracĂ© par la fĂ©e Ă  laquelle je dois votre billet, l’Imagination ! Enfin, les qualitĂ©s de l’esprit ne se dĂ©veloppent et ne fleurissent que dans une sphĂšre invisible, la femme du poĂ«te n’en sent plus que les inconvĂ©nients, elle voit fabriquer les bijoux au lieu de s’en parer. Si l’éclat d’une position exceptionnelle vous a fascinĂ©e, apprenez que les plaisirs en sont bientĂŽt dĂ©vorĂ©s. On s’irrite de trouver tant d’aspĂ©ritĂ©s dans une situation qui, Ă  distance, paraissait unie, tant de froid sur un sommet brillant ! Puis, comme les femmes ne mettent jamais les pieds dans le monde des difficultĂ©s, elles n’apprĂ©cient bientĂŽt plus ce qu’elles admiraient, quand elles croient en avoir, Ă  premiĂšre vue, devinĂ© le maniement. » Je termine par une derniĂšre considĂ©ration dans laquelle vous auriez tort de voir une priĂšre dĂ©guisĂ©e, elle est le conseil d’un ami. L’échange des Ăąmes ne peut s’établir qu’entre gens disposĂ©s Ă  ne se rien cacher. Vous montrerez-vous telle que vous ĂȘtes Ă  un inconnu ? Je m’arrĂȘte aux consĂ©quences de cette idĂ©e. » Trouvez ici, mademoiselle, les hommages que nous devons Ă  toutes les femmes, mĂȘme Ă  celles qui sont inconnues et masquĂ©es. » Avoir tenu cette lettre entre sa chair et son corset, sous son busc brĂ»lant, pendant toute une journĂ©e !
 en avoir rĂ©servĂ© la lecture pour l’heure oĂč tout dort, minuit, aprĂšs avoir attendu ce silence solennel dans les anxiĂ©tĂ©s d’une imagination de feu !
 avoir bĂ©ni le poĂ«te, avoir lu par avance mille lettres, avoir supposĂ© tout, exceptĂ© cette goutte d’eau froide tombant sur les plus vaporeuses formes de la fantaisie et les dissolvant comme l’acide prussique dissout la vie !
 il y avait de quoi se cacher, quoique seule, ainsi que le fit Modeste, la figure dans ses draps, Ă©teindre la bougie et pleurer
 Ceci se passait dans les premiers jours d’aoĂ»t, Modeste se leva, marcha par sa chambre, et vint ouvrir la croisĂ©e. Elle voulait de l’air. Le parfum des fleurs monta vers elle, avec cette fraĂźcheur particuliĂšre aux odeurs pendant la nuit. La mer, illuminĂ©e par la lune, scintillait comme un miroir. Un rossignol chanta dans un arbre du parc Vilquin. — Ah ! voilĂ  le poĂ«te, se dit Modeste dont la colĂšre tomba. Les plus amĂšres rĂ©flexions se succĂ©dĂšrent dans son esprit. Elle se sentit piquĂ©e au vif, elle voulut relire la lettre, elle ralluma la bougie, elle Ă©tudia cette prose Ă©tudiĂ©e, et finit par entendre la voix poussive du Monde rĂ©el. — Il a raison et j’ai tort, se dit-elle. Mais comment croire qu’on trouvera sous la robe Ă©toilĂ©e des poĂ«tes un vieillard de MoliĂšre ?
 Quand une femme ou une jeune fille est prise en flagrant dĂ©lit, elle conçoit une haine profonde contre le tĂ©moin, l’auteur ou l’objet de sa faute. Aussi la vraie, la naturelle, la sauvage Modeste Ă©prouva-t-elle en son cƓur un effroyable dĂ©sir de l’emporter sur cet esprit de rectitude et de le prĂ©cipiter dans quelque contradiction, de lui rendre ce coup de massue. Cette enfant si pure, dont la tĂȘte seule avait Ă©tĂ© corrompue, et par ses lectures, et par la longue agonie de sa sƓur, et par les dangereuses mĂ©ditations de la solitude, fut surprise par un rayon de soleil sur son visage. Elle avait passĂ© trois heures Ă  courir des bordĂ©es sur les mers immenses du Doute. De pareilles nuits ne s’oublient jamais. Elle alla droit Ă  sa petite table de la Chine, prĂ©sent de son pĂšre, et Ă©crivit une lettre dictĂ©e par l’infernal esprit de vengeance qui frĂ©tille au fond du cƓur des jeunes personnes. III. Ă  monsieur de canalis. Monsieur, Vous ĂȘtes certainement un grand poĂ«te, mais vous ĂȘtes quelque chose de plus, vous ĂȘtes un honnĂȘte homme. AprĂšs avoir eu tant de loyale franchise avec une jeune fille qui cĂŽtoyait un abĂźme, en aurez-vous assez pour rĂ©pondre sans la moindre hypocrisie, sans dĂ©tour, Ă  la question que voici. » Auriez-vous Ă©crit la lettre que je tiens en rĂ©ponse Ă  la mienne ; vos idĂ©es, votre langage auraient-ils Ă©tĂ© les mĂȘmes si quelqu’un vous eĂ»t dit Ă  l’oreille ce qui peut se trouver vrai Mademoiselle O. d’Este-M. a six millions et ne veut pas d’un sot pour maĂźtre ? » Admettez pour certaine et pendant un moment cette supposition. Soyez avec moi comme avec vous-mĂȘme, ne craignez rien, je suis plus grande que mes vingt ans, rien de ce qui sera franc ne pourra vous nuire dans mon esprit. Quand j’aurai lu cette confidence, si toutefois vous daignez me la faire, vous recevrez alors une rĂ©ponse Ă  votre premiĂšre lettre. » AprĂšs avoir admirĂ© votre talent, si souvent sublime, permettez-moi de rendre hommage Ă  votre dĂ©licatesse et Ă  votre probitĂ©, qui me forcent Ă  me dire toujours » Votre humble servante,» O. d’Este-M. »Quand Ernest de la BriĂšre eut cette lettre entre les mains, il alla se promener sur les boulevards, agitĂ© dans son Ăąme comme une frĂȘle embarcation par une tempĂȘte oĂč le vent parcourt tous les aires du compas, de moment en moment. Pour un jeune homme comme on rencontre tant, pour un vrai Parisien, tout eĂ»t Ă©tĂ© dit avec cette phrase C’est une petite rouĂ©e !
 Mais pour un garçon dont l’ñme est noble et belle, cette espĂšce de serment dĂ©fĂ©rĂ©, cet appel Ă  la VĂ©ritĂ© eut la vertu d’éveiller les trois juges tapis au fond de toutes les consciences. Et l’Honneur, le Vrai, le Juste, se dressant en pied, criaient Ă©nergiquement — Ah ! cher Ernest, disait le Vrai, tu n’aurais certes pas donnĂ© de leçon Ă  une riche hĂ©ritiĂšre !
 Ah ! mon garçon, tu serais parti, et roide pour le Havre, afin de savoir si la jeune fille Ă©tait belle, et tu te serais senti trĂšs malheureux de la prĂ©fĂ©rence accordĂ©e au gĂ©nie. Et si tu avais pu donner un croc-en-jambe Ă  ton ami, te faire agrĂ©er Ă  sa place, mademoiselle d’Este eĂ»t Ă©tĂ© sublime ! — Comment, disait le Juste, vous vous plaignez, vous autres gens d’esprit ou de capacitĂ©, sans monnaie, de voir les filles riches mariĂ©es Ă  des ĂȘtres dont vous ne feriez pas vos portiers ; vous dĂ©blatĂ©rez contre le positif du siĂšcle qui s’empresse d’unir l’argent Ă  l’argent, et jamais quelque beau jeune homme plein de talent, sans fortune, Ă  quelque belle jeune fille noble et riche en voilĂ  une qui se rĂ©volte contre l’esprit du siĂšcle ?
 et le poĂ«te lui rĂ©pond par un coup de bĂąton sur le cƓur
 — Riche ou pauvre, jeune ou vieille, belle ou laide, cette fille a raison, elle a de l’esprit, elle roule le poĂ«te dans le bourbier de l’intĂ©rĂȘt personnel, s’écriait l’Honneur, elle mĂ©rite une rĂ©ponse, sincĂšre, noble et franche, et avant tout l’expression de ta pensĂ©e ! Examine-toi ! Sonde ton cƓur, et purge-le de ses lĂąchetĂ©s ! Que dirait l’Alceste de MoliĂšre ? Et La BriĂšre, parti du boulevard PoissonniĂšre, allait si lentement, perdu dans ses rĂ©flexions, qu’une heure aprĂšs il atteignait Ă  peine au boulevard des Capucines. Il prit les quais pour se rendre Ă  la Cour des Comptes alors situĂ©e auprĂšs de la Sainte-Chapelle. Au lieu de vĂ©rifier des comptes, il resta sous le coup de ses perplexitĂ©s. — Elle n’a pas six millions, c’est Ă©vident, se disait-il ; mais la question n’est pas là
 Six jours aprĂšs, Modeste reçut la lettre suivante. IV. Ă  mademoiselle O. d’Este-M. Mademoiselle,» Vous n’ĂȘtes pas une d’Este. Ce nom est un nom empruntĂ© pour cacher le vĂŽtre. Doit-on les rĂ©vĂ©lations que vous sollicitez Ă  qui ment sur soi-mĂȘme ? » Écoutez, je rĂ©ponds Ă  votre demande par une autre Êtes-vous d’une famille illustre ? d’une famille noble ? d’une famille bourgeoise ? » Certainement la morale ne change pas, elle est une ; mais ses obligations varient selon les sphĂšres. De mĂȘme que le soleil Ă©claire diversement les sites, y produit les diffĂ©rences que nous admirons, elle conforme le devoir social au rang, aux positions. La peccadille du soldat est un crime chez le gĂ©nĂ©ral, et rĂ©ciproquement. Les observances ne sont pas les mĂȘmes pour une paysage qui moissonne, pour une ouvriĂšre Ă  quinze sous par jour, pour la fille d’un petit dĂ©taillant, pour la jeune bourgeoise, pour l’enfant d’une riche maison de commerce, pour la jeune hĂ©ritiĂšre d’une noble famille, pour une fille de la maison d’Este. Un roi ne doit pas se baisser pour ramasser une piĂšce d’or, et le laboureur doit retourner sur ses pas pour retrouver dix sous perdus, quoique l’un et l’autre doivent obĂ©ir aux lois de l’Économie. » Une d’Este riche de six millions peut mettre un chapeau Ă  grands bords et Ă  plumes, brandir sa cravache, presser les flancs d’un barbe, et venir, amazone brodĂ©e d’or, suivie de laquais, Ă  un poĂ«te en disant J’aime la poĂ©sie, et je veux expier les torts de LĂ©onore envers le Tasse ! » tandis que la fille d’un nĂ©gociant se couvrirait de ridicule en l’imitant. » À quelle classe sociale appartenez-vous ? RĂ©pondez sincĂšrement, et je vous rĂ©pondrai de mĂȘme Ă  la question que vous m’avez posĂ©e. » N’ayant pas l’heur de vous connaĂźtre, et dĂ©jĂ  liĂ© par une sorte de communion poĂ©tique, je ne voudrais pas vous offrir des hommages vulgaires. C’est dĂ©jĂ  peut-ĂȘtre une malice victorieuse que d’embarrasser un homme qui publie des livres. » Le RĂ©fĂ©rendaire ne manquait pas de cette adresse que peut se permettre un homme d’honneur. Courrier par courrier il reçut la rĂ©ponse. V. Ă  monsieur de Canalis. Vous ĂȘtes de plus en plus raisonnable, mon cher poĂ«te. Mon pĂšre est comte. Notre principale illustration est un cardinal du temps oĂč les cardinaux marchaient presque les Ă©gaux des rois. Aujourd’hui notre maison quasi-tombĂ©e, finit en moi ; mais j’ai les quartiers voulus pour entrer dans toutes les cours et dans tous les chapitres. Nous valons enfin les Canalis. Trouvez bon que je ne vous envoie pas nos armes. TĂąchez de rĂ©pondre aussi sincĂšrement que je le fais. J’attends votre rĂ©ponse pour savoir si je pourrai me dire encore comme maintenant, » Votre servante,» O. d’Este-M. » — Comme elle abuse de ses avantages, la petite personne ! s’écria de La BriĂšre. Mais est-elle franche ? On n’a pas Ă©tĂ© pendant quatre ans le secrĂ©taire particulier d’un ministre, on n’habite pas Paris, on n’en observe pas les intrigues impunĂ©ment ; aussi l’ñme la plus pure est-elle toujours plus ou moins grisĂ©e par la capiteuse atmosphĂšre de cette impĂ©riale CitĂ©. Heureux de ne pas ĂȘtre Canalis, le jeune RĂ©fĂ©rendaire retint une place dans la malle-poste du Havre, aprĂšs avoir Ă©crit une lettre oĂč il annonçait une rĂ©ponse pour un jour dĂ©terminĂ©, se rejetant sur l’importance de la confession demandĂ©e, et sur les occupations de son ministre. Il eut le soin de se faire donner, par le directeur-gĂ©nĂ©ral des Postes, un mot qui recommandait silence et obligeance au directeur du Havre. Ernest put ainsi voir venir au Bureau Françoise Cochet, et la suivit sans affectation. RemorquĂ© par elle, il arriva sur les hauteurs d’Ingouville, et aperçut Ă  la fenĂȘtre du Chalet Modeste Mignon. — Eh bien ! Françoise ? demanda la jeune fille. À quoi l’ouvriĂšre rĂ©pondit ─ Oui, mademoiselle, j’en ai une. FrappĂ© par cette beautĂ© de blonde cĂ©leste, Ernest revint sur ses pas, et demanda le nom du propriĂ©taire de ce magnifique sĂ©jour Ă  un passant. — Çà, rĂ©pondit le passant en montrant la propriĂ©tĂ©. — Oui, mon ami. — Oh ! c’est Ă  monsieur Vilquin, le plus riche armateur du Havre, un homme qui ne connaĂźt pas sa fortune. — Je ne vois pas de cardinal Vilquin dans l’histoire, se disait le RĂ©fĂ©rendaire en descendant vers le Havre pour retourner Ă  Paris. Naturellement, il questionna le directeur de la poste sur la famille Vilquin, il apprit que la famille Vilquin possĂ©dait une immense fortune. Monsieur Vilquin avait un fils et deux filles, dont une mariĂ©e Ă  monsieur Althor fils. La prudence empĂȘcha La BriĂšre de paraĂźtre en vouloir aux Vilquin ; le directeur le regardait dĂ©jĂ  d’un air narquois. — N’y a-t-il personne en ce moment chez eux, outre la famille ? demanda-t-il encore. — En ce moment, la famille d’HĂ©rouville y est. On parle du mariage du jeune duc avec mademoiselle Vilquin, cadette. — Il y a eu le fameux cardinal d’HĂ©rouville, sous les Valois, se dit La BriĂšre, et sous Henri IV, le terrible marĂ©chal qu’on a fait duc. Ernest repartit, ayant assez vu de Modeste pour en rĂȘver, pour penser que, riche ou pauvre, si elle avait une belle Ăąme, il ferait d’elle assez volontiers madame de La BriĂšre, et il rĂ©solut de continuer la correspondance. Essayez donc de rester inconnues, pauvres femmes de France, de filer le moindre petit roman au milieu d’une civilisation qui note sur les places publiques l’heure du dĂ©part et de l’arrivĂ©e des fiacres, qui compte les lettres, qui les timbre doublement au moment prĂ©cis oĂč elles sont jetĂ©es dans les boĂźtes et quand elles se distribuent, qui numĂ©rote les maisons, qui configure sur le rĂŽle-matrice des Contributions les Ă©tages, aprĂšs en avoir vĂ©rifiĂ© les ouvertures, qui va bientĂŽt possĂ©der tout son territoire reprĂ©sentĂ© dans ses derniĂšres parcelles, avec ses plus menus linĂ©aments, sur les vastes feuilles du Cadastre, Ɠuvre de gĂ©ant ordonnĂ©e par un gĂ©ant ! Essayez donc de vous soustraire, filles imprudentes, non pas Ă  l’Ɠil de la police, mais Ă  ce bavardage incessant qui, dans la derniĂšre bourgade, scrute les actions les plus indiffĂ©rentes, compte les plats de dessert chez le prĂ©fet et voit les cĂŽtes de melon Ă  la porte du petit rentier, qui tĂąche d’entendre l’or au moment oĂč la main de l’Économie l’ajoute au trĂ©sor, et qui, tous les soirs au coin du foyer, estime le chiffre des fortunes du canton, de la ville, du dĂ©partement ! Modeste avait Ă©chappĂ©, par un quiproquo vulgaire, au plus innocent des espionnages qu’Ernest se reprochait dĂ©jĂ . Mais quel Parisien voudrait ĂȘtre la dupe d’une petite provinciale ? N’ĂȘtre la dupe de rien, cette affreuse maxime est le dissolvant de tous les nobles sentiments de l’homme. On devinera facilement Ă  quelle lutte de sentiments cet honnĂȘte jeune homme fut en proie par la lettre qu’il Ă©crivit, et oĂč chaque coup de flĂ©au reçu dans la conscience a laissĂ© sa trace. À quelques jours de lĂ , voici donc ce que lut Modeste Ă  sa fenĂȘtre, par une belle journĂ©e du mois d’aoĂ»t. VI. Ă  mademoiselle O. d’Este-M. Mademoiselle,» Sans aucune hypocrisie, oui, si j’avais Ă©tĂ© certain que vous eussiez une immense fortune, j’aurais agi tout autrement. Pourquoi ? J’en ai cherchĂ© la raison, la voici. » Il est en nous un sentiment innĂ©, dĂ©veloppĂ© d’ailleurs outre mesure par la SociĂ©tĂ©, qui nous lance Ă  la recherche, Ă  la possession du bonheur. La plupart des hommes confondent le bonheur avec ses moyens, et la fortune est, Ă  leurs yeux, le plus grand Ă©lĂ©ment du bonheur. J’aurais donc tĂąchĂ© de vous plaire entraĂźnĂ© par le sentiment social qui, dans tous les temps, a fait de la richesse une religion. Du moins, je le crois. On ne doit pas attendre, chez un homme, jeune encore, cette sagesse qui substitue le bon sens Ă  la sensation ; et, devant une proie, l’instinct bestial cachĂ© dans le cƓur de l’homme, le pousse en avant. Au lieu d’une leçon, vous eussiez donc reçu de moi des compliments, des flatteries. Aurais-je eu ma propre estime ? j’en doute. Mademoiselle, dans ce cas, le succĂšs offre une absolution ; mais le bonheur ?
 c’est autre chose. Me serais-je dĂ©fiĂ© de ma femme, si je l’eusse obtenue ainsi ?
 Bien certainement. Votre dĂ©marche eĂ»t repris tĂŽt ou tard son caractĂšre. Votre mari, quelque grand que vous le fassiez, finirait par vous reprocher de l’avoir avili ; vous-mĂȘme, tĂŽt ou tard, peut-ĂȘtre arriveriez-vous Ă  le mĂ©priser. L’homme ordinaire tranche le nƓud gordien que constitue un mariage d’argent avec l’épĂ©e de la tyrannie. L’homme fort pardonne. Le poĂ«te se lamente. » Telle est, mademoiselle, la rĂ©ponse de ma probitĂ©. » Écoutez-moi bien maintenant. Vous avez eu le triomphe de me faire profondĂ©ment rĂ©flĂ©chir, et sur vous que je ne connais pas assez, et sur moi que je connaissais peu. Vous avez eu le talent de remuer bien des pensĂ©es mauvaises qui croupissent au fond de tous les cƓurs ; mais il en est sorti chez moi quelque chose de gĂ©nĂ©reux, et je vous salue de mes plus gracieuses bĂ©nĂ©dictions, comme on salue en mer un phare qui nous a montrĂ© les Ă©cueils oĂč nous pouvions pĂ©rir. » Voici ma confession, car je ne voudrais perdre ni votre estime ni la mienne, au prix de tous les trĂ©sors de la terre. » J’ai voulu savoir qui vous Ă©tiez. Je reviens du Havre oĂč j’ai vu Françoise Cochet, je l’ai suivie Ă  Ingouville, et vous ai vue au milieu de votre magnifique villa. Vous ĂȘtes aussi belle que la femme des rĂȘves d’un poĂ«te ; mais je ne sais pas si vous ĂȘtes mademoiselle Vilquin cachĂ©e dans mademoiselle d’HĂ©rouville, ou mademoiselle d’HĂ©rouville cachĂ©e dans mademoiselle Vilquin. Quoique de bonne guerre, cet espionnage m’a fait rougir, et je me suis arrĂȘtĂ© dans mes recherches. Vous aviez Ă©veillĂ© ma curiositĂ©, ne m’en voulez pas d’avoir Ă©tĂ© quelque peu femme n’est-ce pas le droit du poĂ«te ? » Maintenant, je vous ai ouvert mon cƓur, je vous y ai laissĂ© lire, vous pouvez croire Ă  la sincĂ©ritĂ© de ce que je vais ajouter. Quelque rapide qu’ait Ă©tĂ© le coup d’Ɠil que j’ai jetĂ© sur vous, il a suffi pour modifier mon jugement. Vous ĂȘtes Ă  la fois un poĂ«te et une poĂ©sie, avant d’ĂȘtre une femme. Oui, vous avez en vous quelque chose de plus prĂ©cieux que la beautĂ©, vous ĂȘtes le beau idĂ©al de l’Art, la Fantaisie
 La dĂ©marche, blĂąmable chez les jeunes filles vouĂ©es Ă  une destinĂ©e ordinaire, change pour le caractĂšre que je vous prĂȘte. Dans le grand nombre d’ĂȘtres, jetĂ©s par le hasard de la vie sociale sur la terre pour y composer une gĂ©nĂ©ration, il est des exceptions. Si votre lettre est la terminaison de longues rĂȘveries poĂ©tiques sur le sort que la loi rĂ©serve aux femmes ; si vous avez voulu, entraĂźnĂ©e par la vocation d’un esprit supĂ©rieur et instruit, apprendre la vie intime d’un homme Ă  qui vous accordez le hasard du gĂ©nie, afin de vous crĂ©er une amitiĂ© soustraite au commun des relations, avec une Ăąme pareille Ă  la vĂŽtre, en Ă©chappant Ă  toutes les conditions de votre sexe ; certes, vous ĂȘtes une exception ! La loi qui sert Ă  mesurer les actions de la foule est alors trĂšs Ă©troite pour dĂ©terminer votre rĂ©solution. Mais, le mot de ma premiĂšre lettre revient alors dans toute sa force vous avez fait trop ou pas assez. » Recevez encore des remercĂźments pour le service que vous m’avez rendu, en m’obligeant Ă  me sonder le cƓur ; car vous avez rectifiĂ© chez moi cette erreur assez commune en France, que le mariage est un moyen de fortune. Au milieu des troubles de ma conscience, une voix sainte m’a parlĂ©. Je me suis jurĂ©, solennellement Ă  moi-mĂȘme, de faire ma fortune Ă  moi seul, afin de n’ĂȘtre pas dĂ©terminĂ© dans le choix d’une compagne par des motifs cupides. Enfin j’ai blĂąmĂ©, j’ai rĂ©primĂ© la curiositĂ© malsĂ©ante que vous aviez excitĂ©e en moi. Vous n’avez pas six millions. Il n’y a pas d’incognito possible, au Havre, pour une jeune personne qui possĂ©derait une pareille fortune, et vous seriez trahie par cette meute des familles de la Pairie que je vois Ă  la chasse des hĂ©ritiĂšres Ă  Paris et qui jette le Grand-Écuyer chez vos Vilquin. Ainsi les sentiments que je vous exprime ont Ă©tĂ© conçus, abstraction faite de tout roman ou de la vĂ©ritĂ©, comme une rĂšgle absolue. » Prouvez-moi maintenant que vous avez une de ces Ăąmes auxquelles on passe la dĂ©sobĂ©issance Ă  la loi commune, vous donnerez alors raison dans votre esprit Ă  cette seconde comme Ă  ma premiĂšre lettre. DestinĂ©e Ă  la vie bourgeoise, obĂ©issez Ă  la loi de fer qui maintient la sociĂ©tĂ©. Femme supĂ©rieure, je vous admire ; mais je vous plains, si vous voulez obĂ©ir Ă  l’instinct que vous devez rĂ©primer ainsi le veut l’État social. L’admirable morale de l’épopĂ©e domestique, intitulĂ©e Clarisse Harlowe, est que l’amour lĂ©gitime et honnĂȘte de la victime la mĂšne Ă  sa perte, parce qu’il se conçoit, se dĂ©veloppe et se poursuit, malgrĂ© la famille. La Famille a raison contre Lovelace. La Famille, c’est la SociĂ©tĂ©. » Croyez-moi, pour une fille, comme pour une femme, la gloire sera toujours d’enfermer dans la sphĂšre des convenances les plus serrĂ©es ses ardents caprices. Si j’avais une fille qui dĂ»t ĂȘtre madame de StaĂ«l, je lui souhaiterais la mort Ă  quinze ans. Supposez-vous votre fille exposĂ©e sur les trĂ©teaux de la Gloire, et paradant pour obtenir les hommages de la foule, sans Ă©prouver mille cuisants regrets ? À quelque hauteur qu’une femme se soit Ă©levĂ©e par la poĂ©sie secrĂšte de ses rĂȘves, elle doit sacrifier ses supĂ©rioritĂ©s sur l’autel de la famille. Ses Ă©lans, son gĂ©nie, ses aspirations vers le bien, vers le sublime, tout le poĂ«me de la jeune fille appartient Ă  l’homme qu’elle accepte, aux enfants qu’elle aura. J’entrevois chez vous un dĂ©sir secret d’agrandir le cercle Ă©troit de la vie Ă  laquelle toute femme est condamnĂ©e, et de mettre la passion, l’amour dans le mariage. Ah ! c’est un beau rĂȘve, il n’est pas impossible, il est difficile ; mais il fut rĂ©alisĂ© pour le dĂ©sespoir des Ăąmes, passez-moi ce mot devenu ridicule, dĂ©pareillĂ©es ! » Si vous cherchez une espĂšce d’amitiĂ© platonique, elle ferait le dĂ©sespoir de votre avenir. Si votre lettre fut un jeu, ne le continuez pas. Ainsi ce petit roman est fini, n’est-ce pas ? Il n’aura pas Ă©tĂ© sans porter quelques fruits ma probitĂ© s’est armĂ©e, et vous aurez, vous, acquis une certitude sur la vie sociale. Jetez vos regards vers la vie rĂ©elle, et jetez dans les vertus de votre sexe l’enthousiasme passager que la littĂ©rature y fit naĂźtre. » Adieu, mademoiselle. Faites-moi l’honneur de m’accorder votre estime. AprĂšs vous avoir vue, ou celle que je crois ĂȘtre vous, j’ai trouvĂ© votre lettre bien naturelle une si belle fleur devait se tourner vers le soleil de la poĂ©sie. Aimez la poĂ©sie ainsi que vous devez aimer les fleurs, la musique, les somptuositĂ©s de la mer, les beautĂ©s de la nature, comme une parure de l’ñme ; mais songez Ă  tout ce que j’ai eu l’honneur de vous dire sur les poĂ«tes. Gardez-vous d’épouser un sot, cherchez avec soin le compagnon que Dieu vous a fait. Il existe, croyez-moi, beaucoup de gens d’esprit, capables de vous apprĂ©cier, de vous rendre heureuse. » Si j’étais riche, et si vous Ă©tiez pauvre, je mettrais un jour ma fortune et mon cƓur Ă  vos pieds, car je vous crois l’ñme pleine de richesses, de loyautĂ© ; je vous confierais enfin ma vie et mon honneur avec une pleine sĂ©curitĂ©. Encore une fois, adieu, blonde fille d’Ève, la blonde. » La lecture de cette lettre, dĂ©vorĂ©e comme une gorgĂ©e d’eau dans le dĂ©sert, ĂŽta la montagne qui pesait sur le cƓur de Modeste. Elle aperçut les fautes qu’elle avait commises dans la conception de son plan, et les rĂ©para sur-le-champ en faisant Ă  Françoise des enveloppes de lettres sur lesquelles elle Ă©crivit elle-mĂȘme son adresse Ă  Ingouville, en lui recommandant de ne plus venir au Chalet. DĂ©sormais Françoise, rentrĂ©e chez elle, mettrait chaque lettre arrivĂ©e de Paris sous une de ces enveloppes et la jetterait secrĂštement Ă  la poste du Havre. Modeste se promit de recevoir Ă  l’avenir le facteur elle-mĂȘme, en se trouvant sur le seuil du Chalet Ă  l’heure oĂč il y passait. Quant aux sentiments que cette rĂ©ponse, oĂč le cƓur du noble et pauvre La BriĂšre battait sous le brillant fantĂŽme de Canalis, excita chez Modeste, ils furent aussi multipliĂ©s que les vagues qui vinrent mourir une Ă  une sur le rivage, pendant que les yeux attachĂ©s sur l’OcĂ©an, elle se livrait au bonheur d’avoir harponnĂ©, pour ainsi dire, une Ăąme angĂ©lique dans la mer parisienne, d’avoir devinĂ© que chez les hommes d’élite le cƓur pouvait parfois ĂȘtre en harmonie avec le talent, et d’avoir Ă©tĂ© bien servie par la voix magique du pressentiment. Un intĂ©rĂȘt puissant allait animer sa vie. L’enceinte de cette jolie habitation, le treillis de sa cage Ă©tait brisĂ© ! Sa pensĂ©e volait Ă  pleines ailes. — Ô mon pĂšre, se dit-elle en regardant Ă  l’horizon, fais-nous bien riches ! La rĂ©ponse que lut cinq jours aprĂšs Ernest de La BriĂšre en dira plus d’ailleurs que toute espĂšce de glose. VII. Ă  monsieur de Canalis. Mon ami, laissez-moi vous donner ce nom, vous m’avez ravie, et je ne vous voudrais pas autrement que vous ĂȘtes dans cette lettre, la premiĂšre
 oh ! qu’elle ne soit pas la derniĂšre ? Quel autre qu’un poĂ«te aurait pu jamais excuser si gracieusement une jeune fille et la deviner. » Je veux vous parler avec la sincĂ©ritĂ© qui, chez vous, a dictĂ© les premiĂšres lignes de votre lettre. Et d’abord, fort heureusement, vous ne me connaissez point. Je puis vous le dire avec bonheur, je ne suis ni cette affreuse mademoiselle Vilquin, ni la trĂšs noble et trĂšs sĂšche mademoiselle d’HĂ©rouville qui flotte entre trente et cinquante ans, sans se dĂ©cider Ă  un chiffre tolĂ©rable. Le cardinal d’HĂ©rouville a fleuri dans l’histoire de l’Église avant le cardinal de qui nous vient notre seule grande illustration, car je ne prends pas des lieutenants-gĂ©nĂ©raux, des abbĂ©s Ă  petits volumes et Ă  trop grands vers pour des cĂ©lĂ©britĂ©s. Puis je n’habite pas la splendide villa des Vilquin ; il n’y a pas, Dieu merci, dans mes veines la dix-millionniĂšme partie d’une goutte de ce sang froidi dans les comptoirs. Je tiens Ă  la fois et de l’Allemagne et du midi de la France, j’ai dans la pensĂ©e la rĂȘverie tudesque, et dans le sang la vivacitĂ© provençale. Je suis noble, et par mon pĂšre, et par ma mĂšre. Par ma mĂšre, je tiens Ă  toutes les pages de l’almanach de Gotha. Enfin, mes prĂ©cautions sont bien prises, il n’est au pouvoir d’aucun homme ni mĂȘme au pouvoir de l’autoritĂ©, de dĂ©masquer mon incognito. Je resterai voilĂ©e, inconnue. Quant Ă  ma personne, et quant Ă  mes propres, comme disent les Normands, rassurez-vous, je suis au moins aussi belle que la petite personne heureuse sans le savoir sur qui vos regards se sont arrĂȘtĂ©s, et je ne crois pas ĂȘtre une pauvresse, encore que dix fils de pairs de France ne m’accompagnent pas dans mes promenades ! J’ai vu jouer dĂ©jĂ  pour moi le vaudeville ignoble de l’hĂ©ritiĂšre, adorĂ©e pour ses millions. Enfin, n’essayez d’aucune maniĂšre, mĂȘme par pari, d’arriver Ă  moi. HĂ©las ! quoique libre, je suis gardĂ©e, et par moi-mĂȘme d’abord, et par des gens de courage qui n’hĂ©siteraient point Ă  vous planter un couteau dans le cƓur, si vous vouliez pĂ©nĂ©trer dans ma retraite. Je ne dis point ceci pour exciter votre courage ou votre curiositĂ©, je crois n’avoir besoin d’aucun de ces sentiments pour vous intĂ©resser, pour vous attacher. » Je rĂ©ponds maintenant Ă  la seconde Ă©dition considĂ©rablement augmentĂ©e de votre premier sermon. » Voulez-vous un aveu ? Je me suis dit en vous voyant si dĂ©fiant, et me prenant pour une Corinne, dont les improvisations m’ont tant ennuyĂ©e, que, dĂ©jĂ , beaucoup de dixiĂšmes Muses vous avaient emmenĂ©, vous tenant par la curiositĂ©, dans leurs doubles vallons, et vous avaient proposĂ© de goĂ»ter aux fruits de leurs parnasses de pensionnaire
 Oh ! soyez en pleine sĂ©curitĂ©, mon ami ; si j’aime la poĂ©sie, je n’ai point de petits vers en portefeuille, et mes bas sont et resteront d’une entiĂšre blancheur. Vous ne serez point ennuyĂ© par des lĂ©gĂšretĂ©s en un ou deux volumes. Enfin si je vous dis jamais Accourez ! vous ne trouverez point, vous le savez maintenant, une vieille fille, pauvre et laide. » Oh ! mon ami, si vous saviez combien je regrette que vous soyez venu au Havre ! Vous avez ainsi modifiĂ© ce que vous appelez mon roman. Non, Dieu seul peut peser dans ses mains puissantes le trĂ©sor que je rĂ©servais Ă  un homme assez grand, assez confiant, assez perspicace pour partir de chez lui, sur la foi de mes lettres, aprĂšs avoir pĂ©nĂ©trĂ© pas Ă  pas dans l’étendue de mon cƓur et arriver Ă  notre premier rendez-vous avec la simplicitĂ© d’un enfant ! Je rĂȘvais cette innocence Ă  un homme de gĂ©nie. Le trĂ©sor, vous l’avez Ă©cornĂ©. Je vous pardonne, cher poĂ«te, vous vivez Ă  Paris ; et, comme vous le dites, il y a un homme dans un poĂ«te. Me prendrez-vous, Ă  cause de ceci, pour une petite fille qui cultive le parterre enchantĂ© des illusions ? Ne vous amusez pas Ă  jeter des pierres dans les vitraux cassĂ©s d’un chĂąteau ruinĂ© depuis longtemps. Vous, homme d’esprit, comment n’avez-vous pas devinĂ© que la leçon de votre pĂ©dante premiĂšre lettre, mademoiselle d’Este se l’était dite Ă  elle-mĂȘme ! Non, cher poĂ«te, ma premiĂšre lettre ne fut pas le caillou de l’enfant qui va gabant le long des chemins, qui se plaĂźt Ă  effrayer un propriĂ©taire lisant la cote de ses contributions Ă  l’abri de ses espaliers ; mais bien la ligne appliquĂ©e avec prudence par un pĂȘcheur du haut d’une roche au bord de la mer, espĂ©rant une pĂȘche miraculeuse. » Tout ce que vous dites de beau sur la Famille a mon approbation. L’homme qui me plaira, de qui je me croirai digne, aura mon cƓur et ma vie, de l’aveu de mes parents ; je ne veux ni les affliger, ni les surprendre ; j’ai la certitude de rĂ©gner sur eux, ils sont d’ailleurs sans prĂ©jugĂ©s. Enfin, je me sens forte contre les illusions de ma fantaisie. J’ai bĂąti de mes mains une forteresse, et je l’ai laissĂ© fortifier par le dĂ©vouement sans bornes de ceux qui veillent sur moi comme sur un trĂ©sor, non que je ne sois de force Ă  me dĂ©fendre en plaine ; car, sachez-le, le hasard m’a revĂȘtu d’une armure bien trempĂ©e, et sur laquelle est gravĂ© le mot mĂ©pris. J’ai l’horreur la plus profonde de tout ce qui sent le calcul, de ce qui n’est pas entiĂšrement noble, pur, dĂ©sintĂ©ressĂ©. J’ai le culte du beau, de l’idĂ©al, sans ĂȘtre romanesque, mais aprĂšs l’avoir Ă©tĂ©, pour moi seule, dans mes rĂȘves. Aussi ai-je reconnu la vĂ©ritĂ© des choses, justes jusqu’à la vulgaritĂ©, que vous m’avez Ă©crites sur la vie sociale. » Pour le moment, nous ne sommes et ne pouvons ĂȘtre que deux amis. Pourquoi chercher un ami dans un inconnu ? direz-vous. Votre personne m’est inconnue, mais votre esprit, votre cƓur me sont connus, ils me plaisent, et je me sens des sentiments infinis dans l’ñme qui veulent un homme de gĂ©nie pour unique confident. Je ne veux pas que le poĂ«me de mon cƓur soit inutile, il brillera pour vous comme il eĂ»t brillĂ© pour Dieu seul. Quelle chose prĂ©cieuse qu’un bon camarade Ă  qui l’on peut tout dire ! Refuserez-vous les fleurs inĂ©dites de la jeune fille vraie qui voleront vers vous comme les jolis moucherons vers les rayons du soleil ? Je suis sĂ»re que vous n’avez jamais rencontrĂ© cette bonne fortune de l’esprit les confidences d’une jeune fille ! Écoutez son babil, acceptez les musiques qu’elle n’a encore chantĂ©es que pour elle. Plus tard, si nos Ăąmes sont bien sƓurs, si nos caractĂšres se conviennent Ă  l’essai, quelque jour un vieux domestique Ă  cheveux blancs, placĂ© sur le bord d’une route, vous attendra pour vous conduire dans un chalet, dans une villa, dans un castel, dans un palais, je ne sais encore de quel genre sera le pavillon jaune et brun de l’hymĂ©nĂ©e les couleurs de l’Autriche si puissante par le mariage, ni si le dĂ©noĂ»ment est possible ; mais avouez que c’est poĂ©tique et que mademoiselle d’Este est de bonne composition ! Ne vous laisse-t-elle pas votre libertĂ© ? vient-elle d’un pied jaloux jeter un coup d’Ɠil dans les salons de Paris ? vous impose-t-elle les devoirs d’une emprinse, les chaĂźnes que les paladins se mettaient jadis au bras volontairement ? Elle vous demande une alliance purement morale et mystĂ©rieuse ? Allons, venez dans mon cƓur quand vous serez malheureux, blessĂ©, fatiguĂ©. Dites-moi bien tout alors, ne me cachez rien, j’aurai des Ă©lixirs pour toutes vos douleurs. J’ai vingt ans, mon ami, mais ma raison en a cinquante, et j’ai malheureusement ressenti dans un autre moi-mĂȘme les horreurs et les dĂ©lices de la passion. Je sais tout ce que le cƓur humain peut contenir de lĂąchetĂ©s, d’infamies, et je suis nĂ©anmoins la plus honnĂȘte de toutes les jeunes filles. Non, je n’ai plus d’illusions ; mais j’ai mieux j’ai des croyances et une religion. Tenez, je commence le jeu de nos confidences. » Quel que soit le mari que j’aurai, si je l’ai choisi, cet homme pourra dormir tranquille, il pourra s’en aller aux Grandes Indes, il me retrouvera finissant la tapisserie commencĂ©e Ă  son dĂ©part, sans qu’aucun regard ait plongĂ© dans mes yeux, sans qu’une voix d’homme ait flĂ©tri l’air dans mon oreille ; et dans chaque point il reconnaĂźtra comme un vers du poĂ«me dont il aura Ă©tĂ© le hĂ©ros. Quand mĂȘme je me serais trompĂ©e Ă  quelque belle et menteuse apparence, cet homme aura toutes les fleurs de mes pensĂ©es, toutes les coquetteries de ma tendresse, les muets sacrifices d’une rĂ©signation fiĂšre et non mendiante. Oui, je me suis promis de ne jamais suivre mon mari au dehors quand il ne le voudra pas je serai la divinitĂ© de son foyer. VoilĂ  ma religion humaine. Mais pourquoi ne pas Ă©prouver et choisir l’homme Ă  qui je serai comme la vie est au corps ? L’homme est-il jamais gĂȘnĂ© de la vie ? Qu’est-ce qu’une femme contrariant celui qu’elle aime ? C’est la maladie au lieu de la vie. Par la vie, j’entends cette heureuse santĂ© qui fait de toute heure un plaisir. » Revenons Ă  votre lettre, qui me sera toujours prĂ©cieuse. Oui, plaisanterie Ă  part, elle contient ce que je souhaitais, une expression de sentiments prosaĂŻques aussi nĂ©cessaires Ă  la famille que l’air au poumon, et sans lesquels il n’est pas de bonheur possible. Agir en honnĂȘte homme, penser en poĂ«te, aimer comme aiment les femmes, voilĂ  ce que je souhaitais Ă  mon ami, et ce qui maintenant n’est, sans doute, plus une chimĂšre. » Adieu, mon ami. Je suis pauvre pour le moment. C’est une des raisons qui me font chĂ©rir mon masque, mon incognito, mon imprenable forteresse. J’ai lu vos derniers vers dans la Revue, et avec quelles dĂ©lices, aprĂšs m’ĂȘtre initiĂ©e aux austĂšres et secrĂštes grandeurs de votre Ăąme ! » Serez-vous bien malheureux de savoir qu’une jeune fille prie Dieu fervemment pour vous, qu’elle fait de vous son unique pensĂ©e, et que vous n’avez pas d’autres rivaux qu’un pĂšre et une mĂšre ? Y a-t-il des raisons de repousser des pages pleines de vous, Ă©crites pour vous, qui ne seront lues que par vous ? Rendez-moi la pareille. Je suis si peu femme encore que vos confidences, pourvu qu’elles soient entiĂšres et vraies, suffiront au bonheur de » Votre O. d’Este-M. »— Mon Dieu ! suis-je donc amoureux dĂ©jĂ , s’écria le jeune RĂ©fĂ©rendaire qui s’aperçut d’ĂȘtre restĂ© cette lettre Ă  la main pendant une heure aprĂšs l’avoir lue. Quel parti prendre ? elle croit Ă©crire Ă  notre grand PoĂ«te ! dois-je continuer cette tromperie ? est-ce une femme de quarante ans ou une jeune fille de vingt ans ? Ernest demeura fascinĂ© par le gouffre de l’inconnu. L’inconnu, c’est l’infini obscur, et rien n’est plus attachant. Il s’élĂšve de cette sombre Ă©tendue des feux qui la sillonnent par moments et qui colorent des fantaisies Ă  la Martynn. Dans une vie occupĂ©e comme celle de Canalis, une aventure de ce genre est emportĂ©e comme un bluet dans les roches d’un torrent ; mais dans celle d’un RĂ©fĂ©rendaire attendant le retour aux affaires du systĂšme dont le reprĂ©sentant est son protecteur, et qui, par distraction, Ă©levait Canalis au biberon pour la Tribune, cette jolie fille, en qui son imagination persistait Ă  lui faire voir la jolie blonde, devait se loger dans le cƓur et y causer les mille dĂ©gĂąts des romans qui entrent chez une existence bourgeoise, comme un loup dans une basse-cour. Ernest se prĂ©occupa donc beaucoup de l’inconnue du Havre, et il rĂ©pondit la lettre que voici, lettre Ă©tudiĂ©e, lettre prĂ©tentieuse, mais oĂč la passion commençait Ă  se rĂ©vĂ©ler par le dĂ©pit. VIII. Ă  mademoiselle O. d’Este-M. Mademoiselle, est-il bien loyal Ă  vous de venir s’asseoir dans le cƓur d’un pauvre poĂ«te avec l’arriĂšre-pensĂ©e de le laisser lĂ , s’il n’est pas selon vos dĂ©sirs, en lui lĂ©guant d’éternels regrets, en lui montrant pour quelques instants une image de la perfection, ne fĂ»t-elle que jouĂ©e, ou tout au moins un commencement de bonheur ? Je fus bien imprĂ©voyant en sollicitant cette lettre oĂč vous commencez Ă  dĂ©rouler la rubannerie de vos idĂ©es. Un homme peut trĂšs bien se passionner pour une inconnue qui sait allier tant de hardiesse Ă  tant d’originalitĂ©, tant de fantaisie Ă  tant de sentiment. Qui ne souhaiterait de vous connaĂźtre, aprĂšs avoir lu cette premiĂšre confidence ? Il me faut des efforts vraiment grands pour conserver ma raison en pensant Ă  vous, car vous avez rĂ©uni tout ce qui peut troubler un cƓur et une tĂȘte d’homme. Aussi profitĂ©-je du reste de sang-froid que je garde en ce moment pour vous faire d’humbles reprĂ©sentations. » Croyez-vous donc, mademoiselle, que des lettres, plus ou moins vraies par rapport Ă  la vie telle qu’elle est, plus ou moins hypocrites, car les lettres que nous nous Ă©cririons seraient l’expression du moment oĂč elles nous Ă©chapperaient, et non pas le sens gĂ©nĂ©ral de nos caractĂšres ; croyez-vous, dis-je, que tant belles soient-elles, elles remplaceront jamais l’expression que nous ferions de nous-mĂȘmes par le tĂ©moignage de la vie vulgaire ? L’homme est double. Il y a la vie invisible, celle du cƓur Ă  laquelle des lettres peuvent suffire, et la vie mĂ©canique Ă  laquelle on attache, hĂ©las ! plus d’importance qu’on ne le croit Ă  votre Ăąge. Ces deux existences doivent concorder Ă  l’idĂ©al que vous caressez ; ce qui, soit dit en passant, est trĂšs rare. L’hommage pur, spontanĂ©, dĂ©sintĂ©ressĂ©, d’une Ăąme solitaire, Ă  la fois instruite et chaste, est une de ces fleurs cĂ©lestes dont les couleurs et le parfum consolent de tous les chagrins, de toutes les blessures, de toutes les trahisons que comporte Ă  Paris la vie littĂ©raire, et je vous remercie par un Ă©lan semblable au vĂŽtre ; mais, aprĂšs ce poĂ©tique Ă©change de mes douleurs contre les perles de votre aumĂŽne, que pouvez-vous attendre ? Je n’ai ni le gĂ©nie, ni la magnifique position de lord Byron ; je n’ai pas surtout l’aurĂ©ole de sa damnation postiche et de son faux malheur social ; mais qu’eussiez-vous espĂ©rĂ© de lui dans une circonstance pareille ? Son amitiĂ©, n’est-ce pas ? Eh bien, lui qui devait n’avoir que de l’orgueil Ă©tait dĂ©vorĂ© de vanitĂ©s blessantes et maladives qui dĂ©courageaient l’amitiĂ©. Moi, mille fois plus petit que lui, ne puis-je avoir des dissonances de caractĂšre qui rendent la vie dĂ©plaisante, et qui font de l’amitiĂ© le fardeau le plus difficile ?
 En Ă©change de vos rĂȘveries, que recevriez-vous ? les ennuis d’une vie qui ne serait pas entiĂšrement la vĂŽtre. Ce contrat est insensĂ©. Voici pourquoi. » Tenez, votre poĂ«me projetĂ© n’est qu’un plagiat. Une jeune fille de l’Allemagne, qui n’était pas, comme vous, une demi-Allemande, mais une Allemande tout entiĂšre, a, dans l’ivresse de ses vingt ans, adorĂ© GƓthe ; elle en a fait son ami, sa religion, son dieu ! tout en le sachant mariĂ©. Madame GƓthe, en bonne allemande, en femme de poĂ«te, s’est prĂȘtĂ©e Ă  ce culte par une complaisance trĂšs narquoise, et qui n’a pas guĂ©ri Bettina ! Mais qu’est-il arrivĂ© ? Cette extatique a fini par Ă©pouser un Allemand. Entre nous, avouons qu’une jeune fille qui se serait faite la servante du gĂ©nie, qui se serait Ă©galĂ©e Ă  lui par la comprĂ©hension, qui l’eĂ»t pieusement adorĂ© jusqu’à sa mort, comme fait une de ces divines figures tracĂ©es par les peintres dans les volets de leurs chapelles mystiques, et qui, lorsque l’Allemagne perdra GƓthe, se serait retirĂ©e en quelque solitude pour ne plus voir personne, comme fit l’amie de lord Bolingbroke, avouons que cette jeune fille se serait incrustĂ©e dans la gloire du poĂ«te comme Marie Magdeleine l’est Ă  jamais dans le sanglant triomphe de notre Sauveur. Si ceci est le sublime, que dites-vous de l’envers ? » N’étant ni lord Byron, ni GƓthe, deux colosses de poĂ©sie et d’égoĂŻsme, mais tout simplement l’auteur de quelques poĂ©sies estimĂ©es, je ne saurais rĂ©clamer les honneurs d’un culte. Je suis trĂšs peu martyr. J’ai tout Ă  la fois du cƓur et de l’ambition, car j’ai ma fortune Ă  faire et suis encore jeune. Voyez-moi, comme je suis. La bontĂ© du roi, les protections de ses ministres me donnent une existence convenable. J’ai toutes les allures d’un homme fort ordinaire. Je vais aux soirĂ©es de Paris, absolument comme le premier sot venu ; mais dans une voiture dont les roues ne portent pas sur un terrain solidifiĂ©, comme le veut le temps prĂ©sent, par des inscriptions de rente sur le Grand-Livre. Si je ne suis pas riche, je n’ai donc pas non plus le relief que donnent la mansarde, le travail incompris, la gloire dans la misĂšre, Ă  certains hommes qui valent mieux que moi, comme d’Arthez, par exemple. Quel dĂ©noĂ»ment prosaĂŻque allez-vous chercher aux fantaisies enchanteresses de votre jeune enthousiasme ? Restons-en lĂ . Si j’ai eu le bonheur de vous sembler une raretĂ© terrestre, vous aurez Ă©tĂ©, pour moi, quelque chose de lumineux et d’élevĂ©, comme ces Ă©toiles qui s’enflamment et disparaissent. Que rien ne ternisse cet Ă©pisode de notre vie. En continuant ainsi, je pourrais vous aimer, concevoir une de ces passions folles qui font briser les obstacles, qui vous allument dans le cƓur des feux dont la violence est inquiĂ©tante relativement Ă  leur durĂ©e ; et, supposez que je rĂ©ussisse auprĂšs de vous, nous finissons de la façon la plus vulgaire un mariage, un mĂ©nage, des enfants
 Oh ! BĂ©lise et Henriette Chrysale ensemble, est-ce possible ?
 Adieu, donc ! » IX. Ă  monsieur de canalis. Mon ami, votre lettre m’a fait autant de chagrin que de plaisir. Peut-ĂȘtre aurons-nous bientĂŽt tout plaisir en nous lisant. Comprenez-moi bien. On parle Ă  Dieu, nous lui demandons une foule de choses, il reste muet. Moi je veux trouver en vous les rĂ©ponses que Dieu ne nous fait pas. L’amitiĂ© de mademoiselle de Gournay et de Montaigne ne peut-elle se recommencer ? Ne connaissez-vous pas le mĂ©nage de Sismonde de Sismondi Ă  GenĂšve, le plus touchant intĂ©rieur que l’on connaisse et dont on m’a parlĂ©, quelque chose comme le marquis et la marquise de Pescaire heureux jusque dans leur vieillesse ? Mon Dieu ! serait-il impossible qu’il existĂąt, comme dans une symphonie, deux harpes qui, Ă  distance, se rĂ©pondent, vibrent, et produisent une dĂ©licieuse mĂ©lodie ? L’homme, seul dans la crĂ©ation, est Ă  la fois la harpe, le musicien et l’écouteur. Me voyez-vous inquiĂšte Ă  la maniĂšre des femmes ordinaires ? Ne sais-je pas que vous allez dans le monde, que vous y voyez les plus belles et les plus spirituelles femmes de Paris ? Ne puis-je prĂ©sumer qu’une de ces sirĂšnes daigne vous enlacer de ses froides Ă©cailles, et qu’elle a fait la rĂ©ponse dont les prosaĂŻques considĂ©rations m’attristent ? Il est, mon ami, quelque chose de plus beau que ces fleurs de la coquetterie parisienne, il existe une fleur qui croĂźt en haut de ces pics alpestres, nommĂ©s hommes de gĂ©nie, l’orgueil de l’humanitĂ© qu’ils fĂ©condent en y versant les nuages puisĂ©s avec leurs tĂȘtes dans les cieux ; cette fleur, je la veux cultiver et faire Ă©panouir, car ses sauvages et doux parfums ne nous manqueront jamais, ils sont Ă©ternels. » Faites-moi l’honneur de ne croire Ă  rien de vulgaire en moi. Si j’eusse Ă©tĂ© Bettina, car je sais Ă  qui vous avez fait allusion, je n’aurais jamais Ă©tĂ© madame d’Arnim ; et si j’avais Ă©tĂ© l’une des femmes de lord Byron, je serais Ă  cette heure dans un couvent. Vous m’avez atteinte Ă  l’endroit sensible. Vous ne me connaissez pas, vous me connaĂźtrez. Je sens en moi quelque chose de sublime dont on peut parler sans vanitĂ©. Dieu a mis dans mon Ăąme la racine de cette plante hybride nĂ©e au sommet de ces Alpes dont je viens de parler, et que je ne veux pas mettre dans un pot de fleurs, sur ma croisĂ©e, pour l’y voir mourir. Non, ce magnifique calice, unique, aux odeurs enivrantes, ne sera pas traĂźnĂ© dans les vulgaritĂ©s de la vie ; il est Ă  vous, Ă  vous sans qu’aucun regard le flĂ©trisse, Ă  vous Ă  jamais ! Oui, cher, Ă  vous toutes mes pensĂ©es, mĂȘme les plus secrĂštes, les plus folles ; Ă  vous un cƓur de jeune fille sans rĂ©serve, Ă  vous une affection infinie. Si votre personne ne me convient pas, je ne me marierai point. Je puis vivre de la vie du cƓur, de votre esprit, de vos sentiments ; ils me plaisent, et je serai toujours ce que je suis, votre amie. Il y a chez vous du beau dans le moral, et cela me suffit. LĂ , sera ma vie. » Ne faites pas fi d’une jeune et jolie servante qui ne recule pas d’horreur Ă  l’idĂ©e d’ĂȘtre un jour la vieille gouvernante du poĂ«te, un peu sa mĂšre, un peu sa mĂ©nagĂšre, un peu sa raison, un peu sa richesse. Cette fille dĂ©vouĂ©e, si prĂ©cieuse Ă  vos existences, est l’AmitiĂ© pure et dĂ©sintĂ©ressĂ©e, Ă  qui l’on dit tout, qui Ă©coute quelquefois en hochant la tĂȘte, et qui veille en filant Ă  la lueur de la lampe, afin d’ĂȘtre lĂ  quand le poĂ«te revient ou trempĂ© de pluie ou maugrĂ©ant. VoilĂ  ma destinĂ©e si je n’ai pas celle de l’épouse heureuse et attachĂ©e Ă  jamais je souris Ă  l’une comme Ă  l’autre. » Et croyez-vous que la France sera bien lĂ©sĂ©e parce que mademoiselle d’Este ne lui donnera pas deux ou trois enfants, parce qu’elle ne sera pas une madame Vilquin quelconque ? Quant Ă  moi, jamais je ne serai vieille fille. Je me ferai mĂšre par la bienfaisance et par ma secrĂšte coopĂ©ration Ă  l’existence d’un homme grand Ă  qui je rapporterai mes pensĂ©es et mes efforts ici-bas. J’ai la plus profonde horreur de la vulgaritĂ©. Si je suis libre, si je suis riche, je me sais jeune et belle, je ne serai jamais ni Ă  quelque niais sous prĂ©texte qu’il est le fils d’un pair de France, ni Ă  quelque nĂ©gociant qui peut se ruiner en un jour, ni Ă  quelque bel homme qui sera la femme dans le mĂ©nage, ni Ă  aucun homme qui me ferait rougir vingt fois par jour d’ĂȘtre Ă  lui. Soyez bien tranquille Ă  ce sujet. Mon pĂšre a trop d’adoration pour mes volontĂ©s, il ne les contrariera jamais. Si je plais Ă  mon poĂ«te, s’il me plaĂźt, le brillant Ă©difice de notre amour sera bĂąti si haut, qu’il sera parfaitement inaccessible au malheur je suis une aiglonne, et vous le verrez Ă  mes yeux. Je ne vous rĂ©pĂ©terai pas ce que je vous ai dit dĂ©jĂ , mais je le mets en moins de mots en vous avouant que je serai la femme la plus heureuse d’ĂȘtre emprisonnĂ©e par l’amour, comme je le suis en ce moment par la volontĂ© paternelle. Eh ! mon ami, rĂ©duisons Ă  la vĂ©ritĂ© du roman ce qui nous arrive par ma volontĂ©. » Une jeune fille, Ă  l’imagination vive, enfermĂ©e dans une tourelle, se meurt d’envie de courir dans le parc oĂč ses yeux seulement pĂ©nĂštrent ; elle invente un moyen de desceller sa grille, elle saute par la croisĂ©e, escalade le mur du parc, et va folĂątrer chez le voisin. C’est un vaudeville Ă©ternel !
 Eh bien ! cette jeune fille est mon Ăąme, le parc du voisin est votre gĂ©nie. N’est-ce pas bien naturel ? A-t-on jamais vu de voisin qui se soit plaint de son treillage cassĂ© par de jolis pieds ? VoilĂ  pour le poĂ«te. Mais le sublime raisonneur de la comĂ©die de MoliĂšre veut-il des raisons ! En voici. » Mon cher GĂ©ronte, ordinairement les mariages se font au rebours du sens commun. Une famille prend des renseignements sur un jeune homme. Si le LĂ©andre fourni par la voisine ou pĂȘchĂ© dans un bal n’a pas volĂ©, s’il n’a pas de tare visible, s’il a la fortune qu’on lui dĂ©sire, s’il sort d’un collĂ©ge ou d’une École de Droit, ayant satisfait aux idĂ©es vulgaires sur l’éducation, et s’il porte bien ses vĂȘtements, on lui permet de venir voir une jeune personne, lacĂ©e dĂšs le matin, Ă  qui sa mĂšre ordonne de bien veiller sur sa langue, et recommande de ne rien laisser passer de son Ăąme, de son cƓur sur sa physionomie, en y gravant un sourire de danseuse achevant sa pirouette, armĂ©e des instructions les plus positives sur le danger de montrer son vrai caractĂšre, et Ă  qui l’on recommande de ne pas paraĂźtre d’une instruction inquiĂ©tante. Les parents, quand les affaires d’intĂ©rĂȘt sont bien convenues entre eux, ont la bonhomie d’engager les prĂ©tendus Ă  se connaĂźtre l’un l’autre, pendant des moments assez fugitifs oĂč ils sont seuls, oĂč ils causent, oĂč ils se promĂšnent, sans aucune espĂšce de libertĂ©, car ils se savent dĂ©jĂ  liĂ©s. Un homme se costume alors aussi bien l’ñme que le corps, et la jeune fille en fait autant de son cĂŽtĂ©. Cette pitoyable comĂ©die, entremĂȘlĂ©e de bouquets, de parures, de parties de spectacle, s’appelle faire la cour Ă  sa prĂ©tendue. VoilĂ  ce qui m’a rĂ©voltĂ©e, et je veux faire succĂ©der le mariage lĂ©gitime Ă  quelque long mariage des Ăąmes. Une jeune fille n’a, dans toute sa vie, que ce moment oĂč la rĂ©flexion, la seconde vue, l’expĂ©rience lui soient nĂ©cessaires. Elle joue sa libertĂ©, son bonheur, et vous ne lui laissez ni le cornet, ni les dĂ©s ; elle parie, elle fait galerie. J’ai le droit, la volontĂ©, le pouvoir, la permission de faire mon malheur moi-mĂȘme, et j’en use, comme fit ma mĂšre qui, conseillĂ©e par l’instinct, Ă©pousa le plus gĂ©nĂ©reux, le plus dĂ©vouĂ©, le plus aimant des hommes, aimĂ© dans une soirĂ©e pour sa beautĂ©. Je vous sais libre, poĂ«te et beau. Soyez sĂ»r que je n’aurais pas choisi pour confident l’un de vos confrĂšres en Apollon dĂ©jĂ  mariĂ©. Si ma mĂšre fut sĂ©duite par la BeautĂ© qui peut-ĂȘtre est le gĂ©nie de la Forme, pourquoi ne serais-je pas attirĂ©e par l’esprit et la forme rĂ©unis ? » Serais-je plus instruite en vous Ă©tudiant par correspondance qu’en commençant par l’expĂ©rience vulgaire des quelques mois de cour ? Ceci est la question, dirait Hamlet. Mais mon procĂ©dĂ©, mon cher Chrysale, a du moins l’avantage de ne pas compromettre nos personnes. Je sais que l’amour a ses illusions, et toute illusion a son lendemain. LĂ  se trouve la raison de tant de sĂ©parations entre amants qui se croyaient liĂ©s pour la vie. La vĂ©ritable Ă©preuve est la souffrance et le bonheur. Quand, aprĂšs avoir passĂ© par cette double Ă©preuve de la vie, deux ĂȘtres y ont dĂ©ployĂ© leur dĂ©fauts et leurs qualitĂ©s, qu’ils y ont observĂ© leurs caractĂšres, alors ils peuvent aller jusqu’à la tombe en se tenant par la main ; mais, mon cher Argante, qui vous dit que notre petit drame commencĂ© n’a pas d’avenir ?
 En tout cas, n’aurons-nous pas joui du plaisir de notre correspondance ?
 » J’attends vos ordres, monseigneur, et suis de grand cƓur » Votre servante,» O. d’Este-M. »X. Ă  mademoiselle O. d’Este-M. Tenez, vous ĂȘtes un dĂ©mon, je vous aime, est-ce lĂ  ce que vous dĂ©siriez, fille originale ! Peut-ĂȘtre voulez-vous seulement occuper votre oisivetĂ© de province par le spectacle des sottises que peut faire un poĂ«te ? Ce serait une bien mauvaise action. Vos deux lettres accusent prĂ©cisĂ©ment assez de malice pour inspirer ce doute Ă  un Parisien. Mais je ne suis plus maĂźtre de moi, ma vie et mon avenir dĂ©pendent de la rĂ©ponse que vous me ferez. Dites-moi si la certitude d’une affection sans bornes, accordĂ©e dans l’ignorance des conventions sociales, vous touchera ; enfin si vous m’admettez Ă  vous rechercher
 Il y aura bien assez d’incertitudes et d’angoisses pour moi dans la question de savoir si ma personne vous plaira. Si vous me rĂ©pondez favorablement, je change ma vie et dis adieu Ă  bien des ennuis que nous avons la folie d’appeler le bonheur. Le bonheur, ma chĂšre belle inconnue, il est ce que vous rĂȘvez une fusion complĂšte des sentiments, une parfaite concordance d’ñme, une vive empreinte du beau idĂ©al ce que Dieu nous permet d’en avoir ici-bas sur les actions vulgaires de la vie au train de laquelle il faut bien obĂ©ir, enfin la constance du cƓur plus prisable que ce que nous nommons la fidĂ©litĂ©. » Peut-on dire qu’on fait des sacrifices dĂšs qu’il s’agit d’un bien suprĂȘme, le rĂȘve des poĂ«tes, le rĂȘve des jeunes filles, le poĂ«me qu’à l’entrĂ©e de la vie, et dĂšs que la pensĂ©e essaie ses ailes, chaque belle intelligence a caressĂ© de ses regards et couvĂ© des yeux pour le voir se briser dans un achoppement aussi dur que vulgaire ; car, pour la presque totalitĂ© des hommes, le pied du RĂ©el se pose aussitĂŽt sur cet Ɠuf mystĂ©rieux qui n’éclĂŽt presque jamais. Aussi ne vous parlerai-je pas encore de moi, ni de mon passĂ©, ni de mon caractĂšre, ni d’une affection quasi maternelle d’un cĂŽtĂ©, filiale du mien, que vous avez dĂ©jĂ  gravement altĂ©rĂ©e, et dont l’effet sur ma vie expliquerait le mot de sacrifice. Vous m’avez dĂ©jĂ  rendu bien oublieux, pour ne pas dire ingrat est-ce assez pour vous ? Oh ! parlez, dites un mot, et je vous aimerai jusqu’à ce que mes yeux se ferment, comme le marquis de Pescaire aima sa femme, comme RomĂ©o sa Juliette, et fidĂšlement. Notre vie, pour moi du moins, sera cette fĂ©licitĂ© sans trouble dont parle Dante comme Ă©tant l’élĂ©ment de son Paradis, poĂ«me bien supĂ©rieur Ă  son Enfer. Chose Ă©trange, ce n’est pas de moi, mais de vous que je doute dans les longues mĂ©ditations par lesquelles je me suis plu, comme vous, peut-ĂȘtre, Ă  embrasser le cours chimĂ©rique d’une existence rĂȘvĂ©e. Oui, chĂšre, je me sens la force d’aimer ainsi, d’aller vers la tombe avec une douce lenteur et d’un air toujours riant, en donnant le bras Ă  une femme aimĂ©e, sans jamais troubler le beau temps de l’ñme. Oui, j’ai le courage d’envisager notre double vieillesse, de nous voir en cheveux blancs, comme le vĂ©nĂ©rable historien de l’Italie, encore animĂ©s de la mĂȘme affection, mais transformĂ©s selon l’esprit de chaque saison. Tenez, je ne puis plus n’ĂȘtre que votre ami. Quoique Chrysale, Oronte et Argante revivent, dites-vous, en moi, je ne suis pas encore assez vieillard pour boire Ă  une coupe tenue par les charmantes mains d’une femme voilĂ©e sans Ă©prouver un fĂ©roce dĂ©sir de dĂ©chirer le domino, le masque, et de voir le visage. Ou ne m’écrivez plus, ou donnez-moi l’espĂ©rance. Que je vous entrevoie ou je quitte la partie. Faut-il vous dire adieu ? Me permettez-vous de signer, » Votre ami ? »XI. Ă  monsieur de canalis. Quelle flatterie ! avec quelle rapiditĂ© le grave Anselme est devenu le beau LĂ©andre ? À quoi dois-je attribuer un tel changement ? est-ce Ă  ce noir que j’ai mis sur du blanc, Ă  ces idĂ©es qui sont aux fleurs de mon Ăąme ce qu’est une rose dessinĂ©e au crayon noir aux roses du parterre ? ou au souvenir de la jeune fille prise pour moi, et qui est Ă  ma personne ce que la femme de chambre est Ă  la maĂźtresse ? Avons-nous changĂ© de rĂŽle ? Suis-je la Raison ? ĂȘtes-vous la Fantaisie ? TrĂȘve de plaisanterie. Votre lettre m’a fait connaĂźtre d’enivrants plaisirs d’ñme, les premiers que je ne devrai pas aux sentiments de la famille. Que sont, comme a dit un poĂ«te, les liens du sang qui ont tant de poids sur les Ăąmes ordinaires en comparaison de ceux que nous forge le ciel dans les sympathies mystĂ©rieuses ? Laissez-moi vous remercier
 Non, on ne remercie pas de ces choses
 soyez bĂ©ni du bonheur que vous m’avez causĂ© ; soyez heureux de la joie que vous avez rĂ©pandue dans mon Ăąme. Vous m’avez expliquĂ© quelques apparentes injustices de la vie sociale. Il y a je ne sais quoi de brillant dans la gloire, de mĂąle, qui ne va bien qu’à l’Homme, et Dieu nous a dĂ©fendu de porter cette aurĂ©ole en nous laissant l’amour, la tendresse pour en rafraĂźchir les fronts ceints de sa terrible lumiĂšre. J’ai senti ma mission, ou plutĂŽt vous me l’avez confirmĂ©e. » Quelquefois, mon ami, je me suis levĂ©e le matin dans un Ă©tat d’inconcevable douceur. Une sorte de paix, tendre et divine, me donnait l’idĂ©e du ciel. Ma premiĂšre pensĂ©e Ă©tait comme une bĂ©nĂ©diction. J’appelais ces matinĂ©es, mes petits levers d’Allemagne, en opposition avec mes couchers de soleil du Midi, pleins d’actions hĂ©roĂŻques, de batailles, de fĂȘtes romaines, et de poĂ«mes ardents. Eh bien ! aprĂšs avoir lu cette lettre oĂč vous ressentez une fiĂ©vreuse impatience, moi j’ai eu dans le cƓur la fraĂźcheur d’un de ces cĂ©lestes rĂ©veils oĂč j’aimais l’air, la nature, et me sentais destinĂ©e Ă  mourir pour un ĂȘtre aimĂ©. Une de vos poĂ©sies, le Chant d’une jeune fille, peint ces moments dĂ©licieux oĂč l’allĂ©gresse est douce, oĂč la priĂšre est un besoin, et c’est mon morceau favori. Voulez-vous que je vous dise toutes mes flatteries en une seule je vous crois digne d’ĂȘtre moi !
 » Votre lettre, quoique courte, m’a permis de lire en vous. Oui, j’ai devinĂ© vos mouvements tumultueux, votre curiositĂ© piquĂ©e, vos projets, tous les fagots apportĂ©s par qui ? pour les bĂ»chers du cƓur. Mais je n’en sais pas encore assez sur vous pour satisfaire Ă  votre demande. Écoutez, cher, le mystĂšre me permet cet abandon qui laisse voir le fond de l’ñme. Une fois vue, adieu notre mutuelle connaissance. Voulez-vous un pacte ? Le premier conclu vous fut-il dĂ©savantageux ? vous y avez gagnĂ© mon estime. Et c’est beaucoup, mon ami, qu’une admiration qui se double de l’estime. Écrivez-moi d’abord votre vie en peu de mots ; puis racontez-moi votre existence Ă  Paris, au jour le jour, sans aucun dĂ©guisement, et comme si vous causiez avec une vieille amie eh bien ! aprĂšs, je ferai faire un pas Ă  notre amitiĂ©. Je vous verrai, mon ami, je vous le promets. Et c’est beaucoup
 Tout ceci, cher, n’est ni une intrigue, ni une aventure, je vous en prĂ©viens, il ne peut en rĂ©sulter aucune espĂšce de galanterie, ainsi que vous dites entre hommes. Il s’agit de ma vie, et ce qui me cause parfois d’affreux remords sur les pensĂ©es que je laisse envoler par troupes vers vous, il s’agit de celle d’un pĂšre et d’une mĂšre adorĂ©s, Ă  qui mon choix doit plaire et qui doivent trouver un vrai fils dans mon ami. » Jusqu’à quel point vos esprits superbes, Ă  qui Dieu donne les ailes de ses anges sans leur en donner toujours la perfection, peuvent-ils se plier Ă  la famille, Ă  ses petites misĂšres ?
 Quel texte mĂ©ditĂ© dĂ©jĂ  par moi. Oh ! si j’ai dit, dans mon cƓur, avant de venir Ă  vous Allons !
 » je n’en ai pas moins eu le cƓur palpitant dans la course, et je ne me suis dissimulĂ© ni les ariditĂ©s du chemin, ni les difficultĂ©s de l’alpe que j’avais Ă  gravir. J’ai tout embrassĂ© dans de longues mĂ©ditations. Ne sais-je pas que les hommes Ă©minents comme vous l’ĂȘtes ont connu l’amour qu’ils ont inspirĂ©, tout aussi bien que celui qu’ils ont ressenti, qu’ils ont eu plus d’un roman, et que vous surtout, en caressant ces chimĂšres de race que les femmes achĂštent Ă  des prix fous, vous vous ĂȘtes attirĂ© plus de dĂ©noĂ»ments que de premiers chapitres. Et nĂ©anmoins je me suis Ă©criĂ©e Allons ! » parce que j’ai plus Ă©tudiĂ© que vous ne le croyez la gĂ©ographie de ces grands sommets de l’HumanitĂ© taxĂ©s par vous de froideur. Ne m’avez-vous pas dit de Byron et de GƓthe qu’ils Ă©taient deux colosses d’égoĂŻsme et de poĂ©sie ? HĂ© ! mon ami, vous avez partagĂ© lĂ  l’erreur dans laquelle tombent les gens superficiels ; mais peut-ĂȘtre Ă©tait-ce chez vous gĂ©nĂ©rositĂ©, fausse modestie, ou dĂ©sir de m’échapper ? Permis au vulgaire, et non Ă  vous, de prendre les effets du travail pour un dĂ©veloppement de la personnalitĂ©. Ni lord Byron, ni GƓthe, ni Walter Scott, ni Cuvier, ni l’inventeur, ne s’appartiennent, ils sont les esclaves de leur idĂ©e ; et cette puissance mystĂ©rieuse est plus jalouse qu’une femme, elle les absorbe, elle les fait vivre et les tue Ă  son profit. Les dĂ©veloppements visibles de cette existence cachĂ©e ressemblent en rĂ©sultat Ă  l’égoĂŻsme ; mais comment oser dire que l’homme qui s’est vendu au plaisir, Ă  l’instruction ou Ă  la grandeur de son Ă©poque, est Ă©goĂŻste ? Une mĂšre est-elle atteinte de personnalitĂ© quand elle immole tout Ă  son enfant ?
 Eh bien ! les dĂ©tracteurs du gĂ©nie ne voient pas sa fĂ©conde maternitĂ© ! voilĂ  tout. La vie du poĂ«te est un si continuel sacrifice qu’il lui faut une organisation gigantesque pour pouvoir se livrer aux plaisirs d’une vie ordinaire ; aussi, dans quels malheurs ne tombe-t-il pas, quand, Ă  l’exemple de MoliĂšre, il veut vivre de la vie des sentiments, tout en les exprimant dans leurs plus poignantes crises ; car, pour moi, superposĂ© Ă  sa vie privĂ©e, le comique de MoliĂšre est horrible. Pour moi, la gĂ©nĂ©rositĂ© du gĂ©nie est quasi divine, et je vous ai placĂ© dans cette noble famille de prĂ©tendus Ă©goĂŻstes. Ah ! si j’avais trouvĂ© la sĂ©cheresse, le calcul, l’ambition, lĂ  oĂč j’admire toutes mes fleurs d’ñme les plus aimĂ©es, vous ne savez pas de quelle longue douleur j’eusse Ă©tĂ© atteinte ! J’ai dĂ©jĂ  rencontrĂ© le mĂ©compte assis Ă  la porte de mes seize ans ! Que serais-je devenue en apprenant Ă  vingt ans que la gloire est menteuse, en voyant celui qui, dans ses Ɠuvres, avait exprimĂ© tant de sentiments cachĂ©s dans mon cƓur, ne pas comprendre ce cƓur quand il se dĂ©voilait pour lui seul ? Ô mon ami, savez-vous ce qui serait advenu de moi ? vous allez pĂ©nĂ©trer dans l’arriĂšre de mon Ăąme. Eh bien ! j’aurais dit Ă  mon pĂšre Amenez-moi le gendre qui sera de votre goĂ»t, j’abdique toute volontĂ©, mariez-moi pour vous ! » Et cet homme eĂ»t Ă©tĂ© notaire, banquier, avare, sot, homme de province, ennuyeux comme un jour de pluie, vulgaire comme un Ă©lecteur du petit collĂ©ge ; il eĂ»t Ă©tĂ© fabricant, ou quelque brave militaire sans esprit, il aurait eu la servante la plus rĂ©signĂ©e et la plus attentive en moi. Mais, horrible suicide de tous tes moments ! jamais mon Ăąme ne se serait dĂ©pliĂ©e au jour vivifiant d’un soleil aimĂ© ! Aucun murmure n’aurait rĂ©vĂ©lĂ© ni Ă  mon pĂšre, ni Ă  ma mĂšre, ni Ă  mes enfants, le suicide de la crĂ©ature qui, dans ce moment, Ă©branle les barreaux de sa prison, qui lance des Ă©clairs par mes yeux, qui vole Ă  pleines ailes vers vous, qui se pose comme une Polymnie Ă  l’angle de votre cabinet en y respirant l’air, en y regardant tout d’un Ɠil doucement curieux. Quelquefois dans les champs, oĂč mon mari m’aurait menĂ©e, en m’échappant Ă  quelques pas de mes marmots, en voyant une splendide matinĂ©e, secrĂštement, j’eusse jetĂ© quelques pleurs bien amers. Enfin j’aurais eu, dans mon cƓur, et dans un coin de ma commode, un petit trĂ©sor pour toutes les filles abusĂ©es par l’amour, pauvres Ăąmes poĂ©tiques, attirĂ©es dans les supplices par des sourires !
 Mais je crois en vous, mon ami. Cette croyance rectifie les pensĂ©es les plus fantasques de mon ambition secrĂšte ; et par moments, voyez jusqu’oĂč va ma franchise, je voudrais ĂȘtre au milieu du livre que nous commençons, tant je me sens de fermetĂ© dans mon sentiment, tant de force au cƓur pour aimer, tant de constance par raison, tant d’hĂ©roĂŻsme pour le devoir que je me crĂ©e, si l’amour peut jamais se changer en devoir ! » S’il vous Ă©tait donnĂ© de me suivre dans la magnifique retraite oĂč je nous vois heureux, si vous connaissiez mes projets, il vous Ă©chapperait une phrase terrible oĂč serait le mot folie, et peut-ĂȘtre serais-je cruellement punie d’avoir envoyĂ© tant de poĂ©sie Ă  un poĂ«te. Oui, je veux ĂȘtre une source, inĂ©puisable comme un beau pays, pendant les vingt ans que nous accorde la nature pour briller. Je veux Ă©loigner la satiĂ©tĂ© par la coquetterie et la recherche. Je serai courageuse pour mon ami, comme les femmes le sont pour le monde. Je veux varier le bonheur, je veux mettre de l’esprit dans la tendresse, du piquant dans la fidĂ©litĂ©. Ambitieuse, je veux tuer les rivales dans le passĂ©, conjurer les chagrins extĂ©rieurs par la douceur de l’épouse, par sa fiĂšre abnĂ©gation, et avoir, pendant toute la vie, ces soins du nid que les oiseaux n’ont que pendant quelques jours. Cette immense dot, elle appartenait, elle devait ĂȘtre offerte Ă  un grand homme, avant de tomber dans la fange des transactions vulgaires. Trouvez-vous maintenant ma premiĂšre lettre une faute ? Le vent d’une volontĂ© mystĂ©rieuse m’a jetĂ©e vers vous, comme une tempĂȘte apporte un rosier au cƓur d’un saule majestueux. Et dans la lettre que je tiens lĂ , sur mon cƓur, vous vous ĂȘtes Ă©criĂ©, comme votre ancĂȘtre ─ Dieu le veut ! quand il partit pour la croisade. » Ne direz-vous pas Elle est bien bavarde ! Autour de moi, tous disent ─ Elle est bien taciturne, mademoiselle ! » O. d’Este-M. »Ces lettres ont paru trĂšs originales aux personnes Ă  la bienveillance de qui la ComĂ©die Humaine les doit ; mais leur admiration pour ce duel entre deux esprits croisant la plume, tandis que le plus sĂ©vĂšre incognito tient un masque sur les visages, pourrait ne pas ĂȘtre partagĂ©e. Sur cent spectateurs quatre-vingts peut-ĂȘtre se lasseraient de cet assaut. Le respect dĂ», dans tout pays de gouvernement constitutionnel, Ă  la majoritĂ©, ne fĂ»t-elle que pressentie, a conseillĂ© de supprimer onze lettres Ă©changĂ©es entre Ernest et Modeste, pendant le mois de septembre ; si quelque flatteuse majoritĂ© les rĂ©clame, espĂ©rons qu’elle donnera les moyens de les rĂ©tablir quelque jour ici. SollicitĂ©s par un esprit aussi agressif que le cƓur semblait adorable, les sentiments vraiment hĂ©roĂŻques du pauvre secrĂ©taire intime se donnĂšrent ample carriĂšre dans ces lettres que l’imagination de chacun fera peut-ĂȘtre plus belles qu’elles ne le sont, en devinant ce concert de deux Ăąmes libres. Aussi Ernest ne vivait-il plus que par ces doux chiffons de papier, comme un avare ne vit plus que par ceux de la Banque ; tandis qu’un amour profond succĂ©dait chez Modeste au plaisir d’agiter une vie glorieuse, d’en ĂȘtre, malgrĂ© la distance le principe. Le cƓur d’Ernest complĂ©tait la gloire de Canalis. Il faut souvent, hĂ©las ! deux hommes pour en faire un amant parfait, comme en littĂ©rature on ne compose un type qu’en employant les singularitĂ©s de plusieurs caractĂšres similaires. Combien de fois une femme n’a-t-elle pas dit dans un salon aprĂšs des causeries intimes Celui-ci serait mon idĂ©al pour l’ñme, et je me sens aimer celui-lĂ  qui n’est que le rĂȘve des sens ! La derniĂšre lettre Ă©crite par Modeste, et que voici, permet d’apercevoir l’üle des Faisans oĂč les mĂ©andres de cette correspondance conduisaient ces deux amants. XXIII. Ă  monsieur de canalis. Soyez, dimanche, au Havre ; entrez Ă  l’église, faites-en le tour, aprĂšs la messe d’une heure, une ou deux fois, sortez sans rien dire Ă  personne, sans faire aucune question Ă  qui que ce soit, mais ayez une rose blanche Ă  votre boutonniĂšre. Puis, retournez Ă  Paris, vous y trouverez une rĂ©ponse. Cette rĂ©ponse ne sera pas ce que vous croyez ; car je vous l’ai dit, l’avenir n’est pas encore Ă  moi
 Mais ne serais-je pas une vraie folle de vous dire oui, sans vous avoir vu ! Quand je vous aurai vu, je puis dire non, sans vous blesser je suis sĂ»re de rester inconnue. » Cette lettre Ă©tait partie la veille du jour oĂč la lutte inutile entre Modeste et Dumay venait d’avoir lieu. L’heureuse Modeste attendait donc avec une impatience maladive le dimanche oĂč les yeux donneraient tort ou raison Ă  l’esprit, au cƓur, un des moments les plus solennels dans la vie d’une femme et que trois mois d’un commerce d’ñme Ă  Ăąme rendait romanesque autant que le peut souhaiter la fille la plus exaltĂ©e. Tout le monde, exceptĂ© la mĂšre, avait pris la torpeur de cette attente pour le calme de l’innocence. Quelque puissantes que soient et les lois de la famille et les cordes religieuses, il est des Julies d’Étanges, des Clarisses, des Ăąmes remplies comme des coupes trop pleines et qui dĂ©bordent sous une pression divine. Modeste n’était-elle pas sublime en dĂ©ployant une sauvage Ă©nergie Ă  comprimer son exubĂ©rante jeunesse, en demeurant voilĂ©e ? Disons-le, le souvenir de sa sƓur Ă©tait plus puissant que toutes les entraves sociales ; elle avait armĂ© de fer sa volontĂ© pour ne manquer ni Ă  son pĂšre ni Ă  sa famille. Mais quels mouvements tumultueux ! et comment une mĂšre ne les aurait-elle pas devinĂ©s ? Le lendemain Modeste et madame Dumay conduisirent, vers midi, madame Mignon au soleil, sur le banc, au milieu des fleurs. L’aveugle tourna sa figure blĂȘme et flĂ©trie du cĂŽtĂ© de l’OcĂ©an, elle aspira l’odeur de la mer et prit la main Ă  Modeste qui resta prĂšs d’elle. Au moment de questionner sa fille, la mĂšre luttait entre le pardon et la remontrance, car elle avait reconnu l’amour, et Modeste lui paraissait, comme au faux Canalis, une exception. — Pourvu que ton pĂšre revienne Ă  temps ! s’il tarde encore, il ne trouvera plus que toi de tout ce qu’il aime ! aussi, Modeste, promets-moi de nouveau de ne jamais le quitter, dit-elle avec une cĂąlinerie maternelle. Modeste porta les mains de sa mĂšre Ă  ses lĂšvres et les baisa doucement en rĂ©pondant ─ Ai-je besoin de te le redire ? — Ah ! mon enfant, c’est que moi-mĂȘme j’ai quittĂ© mon pĂšre pour suivre mon mari !
 mon pĂšre Ă©tait seul cependant, il n’avait que moi d’enfant
 Est-ce lĂ  ce que Dieu punit dans ma vie !
 Ce que je te demande, c’est de te marier au goĂ»t de ton pĂšre, de lui conserver une place dans ton cƓur, de ne pas le sacrifier Ă  ton bonheur, de le garder au milieu de la famille. Avant de perdre la vue, je lui ai Ă©crit mes volontĂ©s, il les exĂ©cutera ; je lui enjoins de retenir sa fortune en entier, non que j’aie une pensĂ©e de dĂ©fiance contre toi, mais est-on jamais sĂ»r d’un gendre ? Moi, ma fille, ai-je Ă©tĂ© raisonnable ? Un clin d’Ɠil a dĂ©cidĂ© de ma vie. La beautĂ©, cette enseigne si trompeuse, a dit vrai pour moi ; mais, dĂ»t-il en ĂȘtre de mĂȘme pour toi, pauvre enfant, jure-moi que si, de mĂȘme que ta mĂšre, l’apparence t’entraĂźnait, tu laisserais Ă  ton pĂšre le soin de s’enquĂ©rir des mƓurs, du cƓur et de la vie antĂ©rieure de celui que tu aurais distinguĂ©, si par hasard tu distinguais un homme. — Je ne me marierai jamais qu’avec le consentement de mon pĂšre, rĂ©pondit Modeste. La mĂšre garda le plus profond silence aprĂšs avoir reçu cette rĂ©ponse, et sa physionomie quasi morte annonçait qu’elle la mĂ©ditait Ă  la maniĂšre des aveugles, en Ă©tudiant en elle-mĂȘme l’accent que sa fille y avait mis. — C’est que, vois-tu, mon enfant, dit enfin madame Mignon aprĂšs un long silence, si la faute de Caroline me fait mourir Ă  petit feu, ton pĂšre ne survivrait pas Ă  la tienne ; je le connais, il se brĂ»lerait la cervelle, il n’y aurait plus ni vie ni bonheur sur la terre pour lui
 ─ Modeste fit quelques pas pour s’éloigner de sa mĂšre, et revint un moment aprĂšs. ─ Pourquoi m’as-tu quittĂ©e ? demanda madame Mignon. — Tu m’as fait pleurer, maman, rĂ©pondit Modeste. — Eh bien ! mon petit ange, embrasse-moi. Tu n’aimes personne, ici ?
 tu n’as pas d’attentif ? demanda-t-elle en la gardant sur ses genoux, cƓur contre cƓur. — Non, ma chĂšre maman, rĂ©pondit la petite jĂ©suite. — Peux-tu me le jurer ? — Oh ! certes !
 s’écria Modeste. Madame Mignon ne dit plus rien, elle doutait encore. — Enfin, si tu te choisissais un mari, ton pĂšre le saurait, reprit-elle. — Je l’ai promis, et Ă  ma sƓur, et Ă  toi ma mĂšre. Quelle faute veux-tu que je commette en lisant Ă  toute heure, Ă  mon doigt Pense Ă  Bettina ! Pauvre sƓur ! Au moment oĂč sur ce mot Pauvre sƓur ! dit par Modeste, une trĂȘve de silence s’était Ă©tablie entre la fille et la mĂšre, dont les deux yeux Ă©teints laissĂšrent couler des larmes que ne put sĂ©cher Modeste en se mettant aux genoux de madame Mignon et lui disant Pardon, pardon, maman, » l’excellent Dumay gravissait la cĂŽte d’Ingouville au pas accĂ©lĂ©rĂ©, fait anormal dans la vie du caissier. Trois lettres avaient apportĂ© la ruine, une lettre ramenait la fortune. Le matin mĂȘme Dumay recevait, d’un capitaine venu des mers de la Chine, la premiĂšre nouvelle de son patron, de son seul ami. Ă  monsieur anne dumay, ancien caissier de la maisonmignon. Mon cher Dumay, je suivrai de bien prĂšs, sauf les chances de la navigation, le navire par l’occasion duquel je t’écris ; je n’ai pas voulu quitter mon bĂątiment auquel je suis habituĂ©. Je t’avais dit Pas de nouvelles, bonnes nouvelles ! Mais, au premier mot de cette lettre, tu seras joyeux ; car ce mot, c’est J’ai sept millions au moins ! J’en rapporte une grande partie en indigo, un tiers en bonnes valeurs sur Londres et Paris, un autre tiers en bel or. Ton envoi d’argent m’a fait atteindre au chiffre que je m’étais fixĂ©, je voulais deux millions pour chacune de mes filles et l’aisance pour moi. J’ai fait le commerce de l’opium en gros pour des maisons de Canton, toutes dix fois plus riches que moi. Vous ne vous doutez pas, en Europe, de ce que sont les riches marchands chinois. J’allais de l’Asie-Mineure, oĂč je me procurais l’opium Ă  bas prix, Ă  Canton oĂč je livrais mes quantitĂ©s aux compagnies qui en font le commerce. Ma derniĂšre expĂ©dition a eu lieu dans les Ăźles de la Malaisie, oĂč j’ai pu Ă©changer le produit de l’opium contre mon indigo, premiĂšre qualitĂ©. Aussi peut-ĂȘtre aurai-je cinq Ă  six cent mille francs de plus, car je ne compte mon indigo que ce qu’il me coĂ»te. » Je me suis toujours bien portĂ©, pas la moindre maladie. VoilĂ  ce que c’est que de travailler pour ses enfants ! DĂšs la seconde annĂ©e, j’ai pu avoir Ă  moi le Mignon, joli brick de sept cents tonneaux, construit en bois de teck, doublĂ©, chevillĂ© en cuivre, et dont les emmĂ©nagements ont Ă©tĂ© faits pour moi. C’est encore une valeur. La vie du marin, l’activitĂ© voulue pour mon commerce, mes travaux pour devenir une espĂšce de capitaine au long cours, m’ont entretenu dans un excellent Ă©tat de santĂ©. Te parler de tout ceci, n’est-ce pas te parler de mes deux filles et de ma chĂšre femme ! J’espĂšre qu’en me sachant ruinĂ© le misĂ©rable qui m’a privĂ© de ma Bettina l’aura laissĂ©e, et que la brebis Ă©garĂ©e sera revenue au cottage. Ne faudra-t-il pas quelque chose de plus dans la dot de celle-lĂ  ! Mes trois femmes et mon Dumay, tous quatre vous avez Ă©tĂ© prĂ©sents Ă  ma pensĂ©e pendant ces trois annĂ©es. Tu es riche, Dumay. Ta part, en dehors de ma fortune, se monte Ă  cinq cent soixante mille francs, que je t’envoie en un mandat, qui ne sera payĂ© qu’à toi-mĂȘme par la maison Mongenod, qu’on a prĂ©venue de New-York. Encore quelques mois, et je vous reverrai tous, je l’espĂšre, bien portants. » Maintenant mon cher Dumay, si je t’écris Ă  toi seulement, c’est que je dĂ©sire garder le secret sur ma fortune, et que je veux te laisser le soin de prĂ©parer mes anges Ă  la joie de mon retour. J’ai assez du commerce, et je veux quitter le Havre. Le choix de mes gendres m’importe beaucoup. Mon intention est de racheter la terre et le chĂąteau de La Bastie, de constituer un majorat de cent mille francs de rente au moins, et de demander au roi la faveur de faire succĂ©der l’un de mes gendres Ă  mon nom et Ă  mon titre. Or, tu sais, mon pauvre Dumay, le malheur que nous avons dĂ» au fatal Ă©clat que rĂ©pand l’opulence. J’y ai perdu l’honneur d’une de mes filles. J’ai ramenĂ© Ă  Java le plus malheureux des pĂšres, un pauvre nĂ©gociant hollandais, riche de neuf millions, Ă  qui ses deux filles furent enlevĂ©es par des misĂ©rables, et nous avons pleurĂ© comme deux enfants, ensemble. Donc je ne veux pas que l’on connaisse ma fortune. Aussi n’est-ce pas au Havre que je dĂ©barquerai, mais Ă  Marseille. Mon second est un Provençal, un ancien serviteur de ma famille, Ă  qui j’ai fait faire une petite fortune. Castagnould aura mes instructions pour racheter La Bastie, et je traiterai de l’indigo par l’entremise de la maison Mongenod. Je mettrai mes fonds Ă  la Banque de France, et je reviendrai vous trouver, en ne me donnant qu’une fortune ostensible d’environ un million en marchandises. Mes filles seront censĂ©es avoir deux cents mille francs. Choisir celui de mes gendres qui sera digne de succĂ©der Ă  mon nom, Ă  mes armes, Ă  mes titres, et de vivre avec nous, sera ma grande affaire ; mais je les veux tous deux, comme toi et moi, Ă©prouvĂ©s, fermes, loyaux, honnĂȘtes gens absolument. Je n’ai pas doutĂ© de toi, mon vieux, un seul instant. J’ai pensĂ© que ma bonne et excellente femme, la tienne et toi, vous avez tracĂ© une haie infranchissable autour de ma fille, et que je pourrai mettre un baiser plein d’espĂ©rances sur le front pur de l’ange qui me reste. Bettina-Caroline si vous, avez su sauver sa faute, aura de la fortune. AprĂšs avoir fait la guerre et le commerce, nous allons faire de l’agriculture, et tu seras notre intendant. Cela te va-t-il ? Ainsi, mon vieil ami, te voilĂ  le maĂźtre de ta conduite avec ma famille, de dire ou de taire mes succĂšs. Je m’en fie Ă  ta prudence ; tu diras ce que tu jugeras convenable. En quatre ans, il peut ĂȘtre survenu tant de changements dans les caractĂšres. Je te laisse ĂȘtre le juge, tant je crains la tendresse de ma femme pour ses filles. Adieu, mon vieux Dumay. Dis Ă  mes filles et Ă  ma femme que je n’ai jamais manquĂ© de les embrasser de cƓur tous les jours, soir et matin. Le second mandat, Ă©galement personnel, de quarante mille francs, est pour mes filles et ma femme, en attendant » Ton patron et ami,» Charles Mignon. »— Ton pĂšre arrive, dit madame Mignon Ă  sa fille. — À quoi vois-tu cela, maman ? demanda Modeste. — Il n’y a que cette nouvelle Ă  nous apporter qui puisse faire courir Dumay. Modeste, plongĂ©e dans ses rĂ©flexions, n’avait ni vu ni entendu Dumay. — Victoire ! s’écria le lieutenant dĂšs la porte. Madame, le colonel n’a jamais Ă©tĂ© malade, et il revient
 il revient sur le Mignon, un beau bĂątiment Ă  lui, qui doit valoir avec sa cargaison dont il me parle, huit Ă  neuf cent mille francs ; mais il vous recommande la plus profonde discrĂ©tion, il a le cƓur creusĂ© bien avant par l’accident de notre chĂšre petite dĂ©funte. — Il y a fait la place d’une tombe, dit madame Mignon. — Et il attribue ce malheur, ce qui me semble probable, Ă  la cupiditĂ© que les grandes fortunes excitent chez les jeunes gens
 Mon pauvre colonel croit retrouver la brebis Ă©garĂ©e au milieu de nous
 Soyons heureux entre nous, ne disons rien Ă  personne, pas mĂȘme Ă  Latournelle, si c’est possible. ─ Mademoiselle, dit-il Ă  l’oreille de Modeste, Ă©crivez Ă  monsieur votre pĂšre une lettre sur la perte que la famille a faite et sur les suites affreuses que cet Ă©vĂ©nement a eues, afin de le prĂ©parer au terrible spectacle qu’il aura ; je me charge de lui faire tenir cette lettre avant son arrivĂ©e au Havre, car il est forcĂ© de passer par Paris ; Ă©crivez-lui longuement, vous avez du temps Ă  vous, j’emporterai la lettre lundi, lundi j’irai sans doute Ă  Paris
 Modeste eut peur que Canalis et Dumay ne se rencontrassent, elle voulut monter pour Ă©crire et remettre le rendez-vous. — Mademoiselle, dites-moi, reprit Dumay de la maniĂšre la plus humble en barrant le passage Ă  Modeste, que votre pĂšre retrouve sa fille sans autre sentiment au cƓur que celui qu’elle avait Ă  son dĂ©part pour lui, pour madame votre mĂšre. — Je me suis jurĂ© Ă  moi-mĂȘme, Ă  ma sƓur et Ă  ma mĂšre, d’ĂȘtre la consolation, le bonheur et la gloire de mon pĂšre, et ─ ce ─ sera ! rĂ©pliqua Modeste en jetant un regard fier et dĂ©daigneux Ă  Dumay. Ne troublez pas la joie que j’ai de savoir bientĂŽt mon pĂšre au milieu de nous par des soupçons injurieux. On ne peut pas empĂȘcher le cƓur d’une jeune fille de battre, vous ne voulez pas que je sois une momie ? dit-elle. Ma personne est Ă  ma famille, mon cƓur est Ă  moi. Si j’aime, mon pĂšre et ma mĂšre le sauront. Êtes-vous content, monsieur ? — Merci, mademoiselle, rĂ©pondit Dumay, vous m’avez rendu la vie ; mais vous auriez toujours bien pu me dire Dumay, mĂȘme en me donnant un soufflet ! — Jure-moi, dit la mĂšre, que tu n’as Ă©changĂ© ni parole ni regard avec aucun jeune homme
 — Je puis le jurer, ma mĂšre, dit Modeste en souriant et regardant Dumay qui l’examinait et souriait comme une jeune fille qui fait une malice. — Elle serait donc bien fausse, s’écria Dumay quand Modeste rentra dans la maison. — Ma fille Modeste peut avoir des dĂ©fauts, rĂ©pondit la mĂšre, mais elle est incapable de mentir. — Eh bien ! soyons donc tranquilles, reprit le lieutenant, et pensons que le malheur a soldĂ© son compte avec nous. — Dieu le veuille ! rĂ©pliqua madame Mignon. Vous le verrez, Dumay ; moi, je ne pourrai que l’entendre
 Il y a bien de la mĂ©lancolie dans mon bonheur ! En ce moment, Modeste, quoique heureuse du retour de son pĂšre, Ă©tait affligĂ©e comme Perrette en voyant ses Ɠufs cassĂ©s. Elle avait espĂ©rĂ© plus de fortune que n’en annonçait Dumay. Devenue ambitieuse pour son poĂ«te, elle souhaitait au moins la moitiĂ© des six millions dont elle avait parlĂ© dans sa seconde lettre. En proie Ă  sa double joie et contrariĂ©e par le petit chagrin que lui causait sa pauvretĂ© relative, elle se mit Ă  son piano, ce confident de tant de jeunes filles, qui lui disent leurs colĂšres, leurs dĂ©sirs, en les exprimant par les nuances de leur jeu. Dumay causait avec sa femme en se promenant sous les fenĂȘtres, il lui confiait le secret de leur fortune et l’interrogeait sur ses dĂ©sirs, sur ses souhaits, sur ses intentions. Madame Dumay n’avait, comme son mari, d’autre famille que la famille Mignon. Les deux Ă©poux dĂ©cidĂšrent de vivre en Provence, si le comte de La Bastie allait en Provence, et de lĂ©guer leur fortune Ă  celui des enfants de Modeste qui en aurait besoin. — Écoutez Modeste ! leur dit madame Mignon, il n’y a qu’une fille amoureuse qui puisse composer de pareilles mĂ©lodies sans connaĂźtre la musique
 Les maisons peuvent brĂ»ler, les fortunes sombrer, les pĂšres revenir de voyage, les empires crouler, le cholĂ©ra ravager la citĂ©, l’amour d’une jeune fille poursuit son vol, comme la nature sa marche, comme cet effroyable acide que la chimie a dĂ©couvert, et qui peut trouer le globe si rien ne l’absorbe au centre. Voici la romance que sa situation avait inspirĂ©e Ă  Modeste sur les stances qu’il faut citer, quoiqu’elles soient imprimĂ©es au deuxiĂšme volume de l’édition dont parlait Dauriat, car pour y adapter sa musique, la jeune artiste en avait brisĂ© les cĂ©sures par quelques modifications qui pourraient Ă©tonner les admirateurs de la correction, souvent trop savante, de ce poĂ«te. CHANT D’UNE JEUNE cƓur, lĂšve-toi ! DĂ©jĂ  l’alouetteSecoue en chantant son aile au dors plus, mon cƓur, car la violetteÉlĂšve Ă  Dieu l’encens de son fleur vivante et bien reposĂ©e,Ouvrant tour Ă  tour les yeux pour se voir,A dans son calice un peu de rosĂ©e,Perle d’un jour qui lui sert de sent dans l’air pur que l’ange des rosesA passĂ© la nuit Ă  bĂ©nir les fleurs !On voit que pour lui toutes sont Ă©closes,Il vient d’en haut raviver leurs lĂšve-toi, puisque l’alouetteSecoue en chantant son aile au soleil ;Rien ne dort plus, mon cƓur ! la violetteÉlĂšve Ă  Dieu l’encens de son voici, puisque les progrĂšs de la Typographie le permettent, la musique de Modeste, Ă  laquelle une expression dĂ©licieuse communiquait ce charme admirĂ© dans les grands chanteurs, et qu’aucune typographie, fĂ»t-elle hiĂ©roglyphique ou phonĂ©tique, ne pourra jamais rendre. — C’est joli, dit madame Dumay, Modeste est musicienne, voilĂ  tout
 — Elle a le diable au corps, s’écria le caissier Ă  qui le soupçon de la mĂšre entra dans le cƓur et donna le frisson. — Elle aime, rĂ©pĂ©ta madame Mignon. En rĂ©ussissant, par le tĂ©moignage irrĂ©cusable de cette mĂ©lodie, Ă  faire partager sa certitude sur l’amour cachĂ© de Modeste, madame Mignon troubla la joie que le retour et les succĂšs de son patron causaient au caissier. Le pauvre Breton descendit au Havre y reprendre sa besogne chez Gobenheim ; puis, avant de revenir dĂźner, il passa chez les Latournelle y exprimer ses craintes et leur demander de nouveau aide et secours. — Oui, mon cher ami, dit Dumay sur le pas de la porte en quittant le notaire, je suis du mĂȘme avis que madame elle aime, c’est sĂ»r, et le diable sait le reste ! Me voilĂ  dĂ©shonorĂ©. — Ne vous dĂ©solez pas, Dumay, rĂ©pondit le petit notaire, nous serons bien, Ă  nous tous, aussi forts que cette petite personne, et, dans un temps donnĂ©, toute fille amoureuse commet une imprudence qui la trahit ; mais, nous en causerons ce soir. Ainsi toutes les personnes dĂ©vouĂ©es Ă  la famille Mignon furent en proie aux mĂȘmes inquiĂ©tudes qui les poignaient la veille avant l’expĂ©rience que le vieux soldat avait cru ĂȘtre dĂ©cisive. L’inutilitĂ© de tant d’efforts piqua si bien la conscience de Dumay qu’il ne voulut pas aller chercher sa fortune Ă  Paris avant d’avoir devinĂ© le mot de cette Ă©nigme. Ces cƓurs, pour qui les sentiments Ă©taient plus prĂ©cieux que les intĂ©rĂȘts, concevaient tous en ce moment que, sans la parfaite innocence de sa fille, le colonel pouvait mourir de chagrin en trouvant Bettina morte et sa femme aveugle. Le dĂ©sespoir du pauvre Dumay fit une telle impression sur les Latournelle qu’ils en oubliĂšrent le dĂ©part d’ExupĂšre que, dans la matinĂ©e, ils avaient embarquĂ© pour Paris. Pendant les moments du dĂźner oĂč ils furent tous les trois seuls, monsieur, madame Latournelle et Butscha retournĂšrent les termes de ce problĂšme sous toutes les faces, en parcourant toutes les suppositions possibles. — Si Modeste aimait quelqu’un du Havre, elle aurait tremblĂ© hier, dit madame Latournelle, son amant est donc ailleurs. — Elle a jurĂ©, dit le notaire, ce matin, Ă  sa mĂšre et devant Dumay, qu’elle n’avait Ă©changĂ© ni regard, ni parole avec Ăąme qui vive
 — Elle aimerait donc Ă  ma maniĂšre ? dit Butscha. — Et comment donc aimes-tu, mon pauvre garçon ? demanda madame Latournelle. — Madame, rĂ©pondit le petit bossu, j’aime Ă  moi tout seul, Ă  distance, Ă  peu prĂšs comme d’ici aux Ă©toiles
 — Et comment fais-tu, grosse bĂȘte ? dit madame Latournelle en souriant. — Ah ! madame, rĂ©pondit Butscha, ce que vous croyez une bosse, est l’étui de mes ailes. — VoilĂ  donc l’explication de ton cachet ! s’écria le notaire. Le cachet du clerc Ă©tait une Ă©toile sous laquelle se lisaient ces mots Fulgens, sequar brillante, je te suivrai, la devise de la maison de Chastillonest. — Une belle crĂ©ature peut avoir autant de dĂ©fiance que la plus laide, dit Butscha comme s’il se parlait Ă  lui-mĂȘme. Modeste est assez spirituelle pour avoir tremblĂ© de n’ĂȘtre aimĂ©e que pour sa beautĂ© ! Les bossus sont des crĂ©ations merveilleuses, entiĂšrement dues d’ailleurs Ă  la SociĂ©tĂ© ; car, dans le plan de la Nature, les ĂȘtres faibles ou mal venus doivent pĂ©rir. La courbure ou la torsion de la colonne vertĂ©brale produit chez ces hommes, en apparence disgraciĂ©s, comme un regard oĂč les fluides nerveux s’amassent en de plus grandes quantitĂ©s que chez les autres, et dans le centre mĂȘme oĂč ils s’élaborent, oĂč ils agissent, d’oĂč ils s’élancent ainsi qu’une lumiĂšre pour vivifier l’ĂȘtre intĂ©rieur. Il en rĂ©sulte des forces, quelquefois retrouvĂ©es par le magnĂ©tisme, mais qui le plus souvent se perdent Ă  travers les espaces du Monde Spirituel. Cherchez un bossu qui ne soit pas douĂ© de quelque facultĂ© supĂ©rieure, soit d’une gaietĂ© spirituelle, soit d’une mĂ©chancetĂ© complĂšte, soit d’une bontĂ© sublime. Comme des instruments que la main de l’Art ne rĂ©veillera jamais, ces ĂȘtres, privilĂ©giĂ©s sans le savoir, vivent en eux-mĂȘmes comme vivait Butscha, quand ils n’ont pas usĂ© leurs forces, si magnifiquement concentrĂ©es, dans la lutte qu’ils ont soutenue Ă  l’encontre des obstacles pour rester vivants. Ainsi s’expliquent ces superstitions, ces traditions populaires auxquelles on doit les gnomes, les nains effrayants, les fĂ©es difformes, toute cette race de bouteilles, a dit Rabelais, contenant Ă©lixirs et baumes rares. Donc, Butscha devina presque Modeste. Et, dans sa curiositĂ© d’amant sans espoir, de serviteur toujours prĂȘt Ă  mourir, comme ces soldats qui, seuls et abandonnĂ©s, criaient dans les neiges de la Russie Vive l’Empereur ! il mĂ©dita de surprendre pour lui seul le secret de Modeste. Il suivit d’un air profondĂ©ment soucieux ses patrons quand ils allĂšrent au Chalet, car il s’agissait de dĂ©rober Ă  tous ces yeux attentifs, Ă  toutes ces oreilles tendues, le piĂ©ge oĂč il prendrait la jeune fille. Ce devait ĂȘtre un regard Ă©changĂ©, quelque tressaillement surpris, comme lorsqu’un chirurgien met le doigt sur une douleur cachĂ©e. Ce soir-lĂ , Gobenheim ne vint pas, Butscha fut le partenaire de monsieur Dumay contre monsieur et madame Latournelle. Pendant le moment oĂč Modeste s’absenta, vers neuf heures, afin d’aller prĂ©parer le coucher de sa mĂšre, madame Mignon et ses amis purent causer Ă  cƓur ouvert ; mais le pauvre clerc, abattu par la conviction qui l’avait gagnĂ©e, lui aussi, parut Ă©tranger Ă  ces dĂ©bats autant que la veille l’avait Ă©tĂ© Gobenheim. — Eh bien ! qu’as-tu donc, Butscha ? s’écria madame Latournelle Ă©tonnĂ©e. On dirait que tu as perdu tous tes parents
 Une larme jaillit des yeux de l’enfant abandonnĂ© par un matelot suĂ©dois, et dont la mĂšre Ă©tait morte de chagrin Ă  l’hĂŽpital. — Je n’ai que vous au monde, rĂ©pondit-il d’une voix troublĂ©e, et votre compassion est trop religieuse, pour que je la perde jamais, car jamais je ne dĂ©mĂ©riterai vos bontĂ©s. Cette rĂ©ponse fit vibrer une corde Ă©galement sensible chez les tĂ©moins de cette scĂšne, celle de la dĂ©licatesse. — Nous vous aimons tous, monsieur Butscha, dit madame Mignon d’une voix Ă©mue. — J’ai six cent mille francs Ă  moi ! dit le brave Dumay, tu seras notaire au Havre et successeur de Latournelle. L’AmĂ©ricaine, elle, avait pris et serrĂ© la main au pauvre bossu. — Vous avez six cent mille francs !
 s’écria Latournelle, qui leva le nez sur Dumay dĂšs que cette parole fut lĂąchĂ©e, et vous laissez ces dames ici !
 Et Modeste n’a pas un joli cheval ! Et elle n’a pas continuĂ© d’avoir des maĂźtres de musique, de peinture, de
 — Eh ! il ne les a que depuis quelques heures !
 s’écria l’AmĂ©ricaine. — Chut ! fit madame Mignon. Pendant toutes ces exclamations, l’auguste patronne de Butscha s’était posĂ©e, elle le regardait. — Mon enfant, dit-elle, je te crois entourĂ© de tant d’affection que je ne pensais pas au sens particulier de cette locution proverbiale ; mais tu dois me remercier de cette petite faute, car elle a servi Ă  te faire voir quels amis tes exquises qualitĂ©s t’ont valus. — Vous avez donc eu des nouvelles de monsieur Mignon ? dit le notaire. — Il revient, dit madame Mignon, mais gardons ce secret entre nous
 Quand mon mari saura que Butscha nous a tenu compagnie, qu’il nous a montrĂ© l’amitiĂ© la plus vive et la plus dĂ©sintĂ©ressĂ©e quand tout le monde nous tournait le dos, il ne vous laissera pas le commanditer Ă  vous seul, Dumay. Aussi, mon ami, dit-elle en essayant de diriger son visage vers Butscha, pouvez-vous dĂšs Ă  prĂ©sent traiter avec Latournelle
 — Mais il a l’ñge, vingt-cinq ans et demi, dit Latournelle. Et, pour moi, c’est acquitter une dette, mon garçon, que de te faciliter l’acquisition de mon Étude. Butscha, qui baisait la main de madame Mignon en l’arrosant de ses larmes, montra un visage mouillĂ© quand Modeste ouvrit la porte du salon. — Qui donc a fait du chagrin Ă  mon nain mystĂ©rieux ?
 demanda-t-elle. — Eh ! mademoiselle Modeste, pleurons-nous jamais de chagrin, nous autres enfants bercĂ©s par le Malheur ? On vient de me montrer autant d’attachement que je m’en sentais au cƓur pour tous ceux en qui je me plaisais Ă  voir des parents. Je serai notaire, je pourrai devenir riche. Ah ! ah ! le pauvre Butscha sera peut-ĂȘtre un jour le riche Butscha. Vous ne connaissez pas tout ce qu’il y a d’audace chez cet avorton !
 s’écria-t-il. Le bossu se donna un violent coup de poing sur la caverne de sa poitrine et se posa devant la cheminĂ©e aprĂšs avoir jetĂ© sur Modeste un regard qui glissa comme une lueur entre ses grosses paupiĂšres serrĂ©es ; car il aperçut, dans cet incident imprĂ©vu, la possibilitĂ© d’interroger le cƓur de sa souveraine. Dumay crut pendant un moment que le clerc avait osĂ© s’adresser Ă  Modeste, et il Ă©changea rapidement avec ses amis un coup d’Ɠil bien compris par eux et qui fit contempler le petit bossu dans une espĂšce de terreur mĂȘlĂ©e de curiositĂ©. — J’ai mes rĂȘves aussi, moi !
 reprit Butscha dont les yeux ne quittaient pas Modeste. La jeune fille abaissa ses paupiĂšres par un mouvement qui fut dĂ©jĂ  pour le clerc toute une rĂ©vĂ©lation. — Vous aimez les romans, laissez-moi, dans la joie oĂč je suis, vous confier mon secret, et vous me direz si le dĂ©noĂ»ment du roman, inventĂ© par moi pour ma vie, est possible ; autrement, Ă  quoi bon la fortune ? Pour moi, l’or est le bonheur plus que pour tout autre ; car, pour moi, le bonheur sera d’enrichir un ĂȘtre aimĂ© ! Vous qui savez tant de choses, mademoiselle, dites-moi donc si l’on peut se faire aimer indĂ©pendamment de la forme, belle ou laide, et pour son Ăąme seulement ? Modeste leva les yeux sur Butscha. Ce fut une interrogation terrible, car alors Modeste partagea les soupçons de Dumay. — Une fois riche, je chercherai quelque belle jeune fille pauvre, une abandonnĂ©e comme moi, qui aura bien souffert, qui sera malheureuse ; je lui Ă©crirai, je la consolerai, je serai son bon gĂ©nie ; elle lira dans mon cƓur, dans mon Ăąme, elle aura mes deux richesses Ă  la fois, et mon or bien dĂ©licatement offert, et ma pensĂ©e parĂ©e de toutes les splendeurs que le hasard de la naissance a refusĂ©es Ă  ma grotesque personne ! Je resterai cachĂ© comme une cause que les savants cherchent. Dieu n’est peut-ĂȘtre pas beau ?
 Naturellement, cette enfant, devenue curieuse, voudra me voir ; mais je lui dirai que je suis un monstre de laideur, je me peindrai en laid
 LĂ , Modeste regarda Butscha fixement, elle lui eĂ»t dit ─ Que savez-vous de mes amours ?
 elle n’aurait pas Ă©tĂ© plus explicite. — Si j’ai le bonheur d’ĂȘtre aimĂ© pour les poĂ©sies de mon cƓur !
 Si, quelque jour, je ne parais ĂȘtre qu’un peu contrefait Ă  cette femme, avouez que je serai plus heureux que le plus beau des hommes, qu’un homme de gĂ©nie aimĂ© par une crĂ©ature aussi cĂ©leste que vous
 La rougeur qui colora le visage de Modeste apprit au bossu presque tout le secret de la jeune fille. — Eh bien ! enrichir ce qu’on aime, et lui plaire moralement, abstraction faite de la personne, est-ce le moyen d’ĂȘtre aimĂ© ? VoilĂ  le rĂȘve du pauvre bossu, le rĂȘve d’hier ; car, aujourd’hui, votre adorable mĂšre vient de me donner la clef de mon futur trĂ©sor, en me promettant de me faciliter les moyens d’acheter une Étude. Mais, avant de devenir un Gobenheim, encore faut-il savoir si cette affreuse transformation est utile. Qu’en pensez vous, mademoiselle, vous ?
 Modeste Ă©tait si surprise, qu’elle ne s’aperçut pas que Butscha l’interpellait. Le piĂ©ge de l’amoureux fut mieux dressĂ© que celui du soldat, car la pauvre fille stupĂ©faite resta sans voix. — Pauvre Butscha ! dit tout bas madame Latournelle Ă  son mari, deviendrait-il fou ?
 — Vous voulez rĂ©aliser le conte de la Belle et la BĂȘte, rĂ©pondit enfin Modeste, et vous oubliez que la BĂȘte se change en prince Charmant. — Croyez-vous ? dit le nain. Moi, j’ai toujours imaginĂ© que ce changement indiquait le phĂ©nomĂšne de l’ñme rendue visible, Ă©teignant la forme sous sa radieuse lumiĂšre. Si je ne suis pas aimĂ©, je resterai cachĂ©, voilĂ  tout ! Vous et les vĂŽtres, madame, dit-il Ă  sa patronne, au lieu d’avoir un nain Ă  votre service, vous aurez une vie et une fortune. Butscha reprit sa place et dit aux trois joueurs en affectant le plus grand calme ─ À qui Ă  donner ?
 Mais en lui-mĂȘme, il se disait douloureusement ─ Elle veut ĂȘtre aimĂ©e pour elle-mĂȘme, elle correspond avec quelque faux grand homme, et oĂč en est-elle ? — Ma chĂšre maman, neuf heures trois quarts viennent de sonner, dit Modeste Ă  sa mĂšre. Madame Mignon fit ses adieux Ă  ses amies, et alla se coucher. Ceux qui veulent aimer en secret peuvent avoir pour espions des chiens des PyrĂ©nĂ©es, des mĂšres, des Dumay, des Latournelle, ils ne sont pas encore en danger ; mais un amoureux ?
 c’est diamant contre diamant, feu contre feu, intelligence contre intelligence, une Ă©quation parfaite et dont les termes se pĂ©nĂštrent mutuellement. Le dimanche matin, Butscha devança sa patronne qui venait toujours chercher Modeste pour aller Ă  la messe, et il se mit en croisiĂšre devant le Chalet, en attendant le facteur. — Avez-vous une lettre aujourd’hui pour mademoiselle Modeste ? dit-il Ă  cet humble fonctionnaire quand il le vit venir. — Non, monsieur, non
 — Nous sommes, depuis quelque temps, une fameuse pratique pour le gouvernement, s’écria le clerc. — Ah ! dame ! oui, rĂ©pondit le facteur. Modeste vit et entendit ce petit colloque de sa chambre, oĂč elle se postait toujours Ă  cette heure derriĂšre sa persienne, pour guetter le facteur. Elle descendit, sortit dans le petit jardin oĂč elle appela d’une voix altĂ©rĂ©e ─ Monsieur Butscha ?
 — Me voilĂ , mademoiselle ! dit le bossu en arrivant Ă  la petite porte que Modeste ouvrit elle-mĂȘme. — Pourriez-vous me dire si vous comptez parmi vos titres Ă  l’affection d’une femme le honteux espionnage auquel vous vous livrez ? lui demanda la jeune fille en essayant de terrasser son esclave sous ses regards et par une attitude de reine. — Oui, mademoiselle ! rĂ©pondit-il fiĂšrement. Ah ! je ne croyais pas, reprit-il Ă  voix basse, que les vermisseaux pussent rendre service aux Ă©toiles !
 mais il en est ainsi. Souhaiteriez-vous que votre mĂšre, que monsieur Dumay, que madame Latournelle, vous eussent devinĂ©e, et non un ĂȘtre, quasi proscrit de la vie, qui se donne Ă  vous comme une de ces fleurs que vous coupez pour vous en servir un moment ? Ils savent tous que vous aimez ; mais, moi seul, je sais comment. Prenez-moi comme vous prendriez un chien vigilant, je vous obĂ©irai, je vous garderai, je n’aboierai jamais, et je ne vous jugerai point. Je ne vous demande rien que de me laisser vous ĂȘtre bon Ă  quelque chose. Votre pĂšre vous a mis un Dumay dans votre mĂ©nagerie, ayez un Butscha, vous m’en direz des nouvelles !
 Un pauvre Butscha qui ne veut rien, pas mĂȘme un os ! — Eh bien, je vais vous prendre Ă  l’essai, dit Modeste qui voulut se dĂ©faire d’un gardien si spirituel. Allez sur-le-champ, d’hĂŽtel en hĂŽtel, Ă  Graville, au Havre, savoir s’il est venu d’Angleterre un monsieur Arthur
 — Écoutez, mademoiselle, dit Butscha respectueusement en interrompant Modeste, j’irai tout bonnement me promener au bord de la mer, et cela suffira, car vous ne me voulez pas aujourd’hui Ă  l’église. VoilĂ  tout. Modeste regarda le nain en laissant voir un Ă©tonnement stupide. — Écoutez, mademoiselle ! quoique vous vous soyez entortillĂ© les joues d’un foulard et de ouate, vous n’avez pas de fluxion. Et, si vous avez un double voile Ă  votre chapeau, c’est pour voir sans ĂȘtre vue. — D’oĂč vous vient tant de pĂ©nĂ©tration ? s’écria Modeste en rougissant. — Eh ! mademoiselle, vous n’avez pas de corset ! Une fluxion ne vous obligeait pas Ă  vous dĂ©guiser la taille, en mettant plusieurs jupons, Ă  cacher vos mains sous de vieux gants, et vos jolis pieds dans d’affreuses bottines, Ă  vous mal habiller, à
 — Assez ! dit-elle. Maintenant, comment serais-je certaine d’avoir Ă©tĂ© obĂ©ie ? — Mon patron veut aller Ă  Saint-Adresse, il en est contrariĂ© ; mais comme il est vraiment bon, il n’a pas voulu me priver de mon dimanche eh bien, je lui proposerai d’y aller
 — Allez-y, et j’aurai confiance en vous
 — Êtes-vous sĂ»re de ne pas avoir besoin de moi au Havre ? — Non. Écoutez, nain mystĂ©rieux, regardez, dit-elle en lui montrant le temps sans nuages. Voyez-vous la trace de l’oiseau qui passait tout Ă  l’heure ? eh bien ! mes actions, pures comme l’air est pur, n’en laissent pas davantage. Rassurez Dumay, rassurez les Latournelle, rassurez ma mĂšre, et sachez que cette main, dit-elle en lui montrant une jolie main fine, aux doigts retroussĂ©s et que le jour traversa, ne sera point accordĂ©e, elle ne sera pas mĂȘme animĂ©e d’un baiser, avant le retour de mon pĂšre, par ce qu’on appelle un amant. — Et pourquoi ne me voulez-vous pas Ă  l’église aujourd’hui ?
 — Vous me questionnez, aprĂšs ce que je vous ai fait l’honneur de vous dire et de vous demander ?
 Butscha salua sans rien rĂ©pondre, et courut chez son patron dans le ravissement d’entrer au service de sa maĂźtresse anonyme. Une heure aprĂšs, monsieur et madame Latournelle vinrent chercher Modeste qui se plaignit d’un horrible mal de dents. — Je n’ai pas eu, dit-elle, le courage de m’habiller. — Eh bien ! restez, dit la bonne notaresse. — Oh ! non, je veux prier pour l’heureux retour de mon pĂšre, rĂ©pondit Modeste, et j’ai pensĂ© qu’en m’emmitouflant ainsi, ma sortie me ferait plus de bien que de mal. Et mademoiselle Mignon alla seule, Ă  cĂŽtĂ© de Latournelle. Elle refusa de donner le bras Ă  son chaperon dans la crainte d’ĂȘtre questionnĂ©e sur le tremblement intĂ©rieur qui l’agitait Ă  la pensĂ©e de voir bientĂŽt son grand poĂ«te. Un seul regard, le premier, n’allait-il pas dĂ©cider de son avenir ? Est-il dans la vie de l’homme une heure plus dĂ©licieuse que celle du premier rendez-vous donnĂ© ? Renaissent-elles jamais les sensations cachĂ©es au fond du cƓur et qui s’épanouissent alors ? Retrouve-t-on les plaisirs sans nom que l’on a savourĂ©s en cherchant, comme fit Ernest de La BriĂšre, et ses meilleurs rasoirs, et ses plus belles chemises, et des cols irrĂ©prochables, et les vĂȘtements les plus soignĂ©s ? On dĂ©ifie les choses associĂ©es Ă  cette heure suprĂȘme. On fait alors Ă  soi seul des poĂ©sies secrĂštes qui valent celles de la femme ; et le jour oĂč, de part et d’autre, on les devine, tout est envolĂ© ! N’en est-il pas de ces choses, comme de la fleur de ces fruits sauvages, Ăącre et suave Ă  la fois, perdue au sein des forĂȘts, la joie du soleil ; sans doute ; ou, comme le dit Canalis dans le Chant d’une jeune fille, la joie de la plante elle-mĂȘme Ă  qui l’ange des fleurs a permis de se voir ? Ceci tend Ă  rappeler que, semblable Ă  beaucoup d’ĂȘtres pauvres pour qui la vie commence par le labeur et par les soucis de la fortune, le modeste La BriĂšre n’avait pas encore Ă©tĂ© aimĂ©. Venu la veille au soir, il s’était aussitĂŽt couchĂ© comme une coquette, afin d’effacer la fatigue du voyage, et il venait de faire une toilette mĂ©ditĂ©e Ă  son avantage, aprĂšs avoir pris un bain. Peut-ĂȘtre est-ce ici le lieu de placer son portrait en pied, ne fĂ»t-ce que pour justifier la derniĂšre lettre que devait Ă©crire Modeste. NĂ© d’une bonne famille de Toulouse, alliĂ©e de loin Ă  celle du ministre qui le prit sous sa protection, Ernest possĂšde cet air comme il faut oĂč se rĂ©vĂšle une Ă©ducation commencĂ©e au berceau, mais que l’habitude des affaires avait rendu grave sans effort, car la pĂ©danterie est l’écueil de toute gravitĂ© prĂ©maturĂ©e. De taille ordinaire, il se recommande par une figure fine et douce, d’un ton chaud quoique sans coloration, et qu’il relevait alors par de petites moustaches et par une virgule Ă  la Mazarin. Sans cette attestation virile, il eĂ»t trop ressemblĂ© peut-ĂȘtre Ă  une jeune fille dĂ©guisĂ©e, tant la coupe du visage et les lĂšvres sont mignardes, tant on est prĂšs d’attribuer Ă  une femme ses dents d’un Ă©mail transparent et d’une rĂ©gularitĂ© quasi postiche. Joignez Ă  ces qualitĂ©s fĂ©minines un parler doux comme la physionomie, doux comme des yeux bleus Ă  paupiĂšres turques, et vous concevrez trĂšs bien que le ministre eĂ»t surnommĂ© son jeune secrĂ©taire particulier, mademoiselle de La BriĂšre. Le front plein, pur, bien encadrĂ© de cheveux noirs abondants semble rĂȘveur, et ne dĂ©ment pas l’expression de la figure, qui est entiĂšrement mĂ©lancolique. La proĂ©minence de l’arcade de l’Ɠil, quoique trĂšs Ă©lĂ©gamment coupĂ©e, obombre le regard et ajoute encore Ă  cette mĂ©lancolie par la tristesse, physique pour ainsi dire, que produisent les paupiĂšres quand elles sont trop abaissĂ©es sur la prunelle. Ce doute intime, que nous traduisons par le mot modestie, anime donc et les traits et la personne. Peut-ĂȘtre comprendra-t-on bien cet ensemble en faisant observer que la logique du dessin exigerait plus de longueur dans l’ovale de cette tĂȘte, plus d’espace entre le menton qui finit brusquement et le front trop diminuĂ© par la maniĂšre dont les cheveux sont plantĂ©s. Ainsi, la figure semble Ă©crasĂ©e. Le travail avait dĂ©jĂ  creusĂ© son sillon entre les sourcils un peu trop fournis et rapprochĂ©s comme chez les gens jaloux. Quoique La BriĂšre fĂ»t alors mince, il appartient Ă  ce genre de tempĂ©raments qui, formĂ©s tard, prennent Ă  trente ans un embonpoint inattendu. Ce jeune homme eĂ»t assez bien reprĂ©sentĂ©, pour les gens Ă  qui l’histoire de France est familiĂšre, la royale et inconcevable figure de Louis XIII, mĂ©lancolique modestie, sans cause connue, pĂąle sous la couronne, aimant les fatigues de la chasse et haĂŻssant le travail, timide avec sa maĂźtresse au point de la respecter, indiffĂ©rent jusqu’à laisser trancher la tĂȘte Ă  son ami, et que le remords d’avoir vengĂ© son pĂšre sur sa mĂšre peut seul expliquer ou l’Hamlet catholique, ou quelque maladie incurable. Mais le ver rongeur qui blĂ©missait Louis XIII et dĂ©tendait sa force, Ă©tait alors, chez Ernest, simple dĂ©fiance de soi-mĂȘme, la timiditĂ© de l’homme Ă  qui nulle femme n’a dit Comme je t’aime ! » et surtout le dĂ©vouement inutile. AprĂšs avoir entendu le glas d’une monarchie dans la chute d’un ministĂšre, ce pauvre garçon avait trouvĂ© dans Canalis un rocher cachĂ© sous d’élĂ©gantes mousses, il cherchait donc une domination Ă  aimer ; et cette inquiĂ©tude du caniche en quĂȘte d’un maĂźtre lui donnait l’air du roi qui trouva le sien. Ces nuages, ces sentiments, cette teinte de souffrance rĂ©pandue sur cette physionomie la rendaient beaucoup plus belle que ne le croyait le RĂ©fĂ©rendaire, assez fĂąchĂ© de s’entendre classer par les femmes dans le genre des Beaux-TĂ©nĂ©breux ; genre passĂ© de mode par un temps oĂč chacun voudrait pouvoir garder pour lui seul les trompettes de l’Annonce. Le dĂ©fiant Ernest avait donc demandĂ© tous ses prestiges au vĂȘtement alors Ă  la mode. Il mit pour cette entrevue, oĂč tout dĂ©pendait du premier regard, un pantalon noir et des bottes soigneusement cirĂ©es, un gilet couleur soufre qui laissait voir une chemise d’une finesse remarquable et boutonnĂ©e d’opales, une cravate noire, une petite redingote bleue ornĂ©e de la rosette et qui semblait collĂ©e sur le dos et Ă  la taille par un procĂ©dĂ© nouveau. Portant de jolis gants de chevreau, couleur bronze florentin, il tenait de la main gauche une petite canne et son chapeau par un geste assez Louis-Quatorzien, montrant ainsi, comme le lieu l’exigeait, sa chevelure massĂ©e avec art, et oĂč la lumiĂšre produisait des luisants satinĂ©s. CampĂ© dĂšs le commencement de la messe sous le porche, il examina l’église en regardant tous les chrĂ©tiens, mais plus particuliĂšrement les chrĂ©tiennes qui trempaient leurs doigts dans l’eau sainte. Une voix intĂ©rieure cria ─ Le voilĂ  ! Ă  Modeste quand elle arriva. Cette redingote et cette tournure essentiellement parisiennes, cette rosette, ces gants, cette canne, le parfum des cheveux, rien n’était du Havre. Aussi, quand La BriĂšre se retourna pour examiner la grande et fiĂšre notaresse, le petit notaire et le paquet expression consacrĂ©e entre femmes, sous la forme duquel Modeste s’était mise, la pauvre enfant, quoique bien prĂ©parĂ©e, reçut-elle un coup violent au cƓur en voyant cette poĂ©tique figure, illuminĂ©e en plein par le jour de la porte. Elle ne pouvait pas se tromper une petite rose blanche cachait presque la rosette. Ernest reconnaĂźtrait-il son inconnue affublĂ©e d’un vieux chapeau garni d’un voile mis en double ?
 Modeste eut si peur de la seconde vue de l’amour, qu’elle se fit une dĂ©marche de vieille femme. — Ma femme, dit le petit Latournelle en allant Ă  sa place, ce monsieur n’est pas du Havre. — Il vient tant d’étrangers, rĂ©pondit la notaresse. — Mais les Ă©trangers, dit le notaire, viennent-ils jamais voir notre Ă©glise qui n’est pas ĂągĂ©e de plus de deux siĂšcles ? Ernest resta pendant toute la messe Ă  la porte, sans avoir vu parmi les femmes personne qui rĂ©alisĂąt ses espĂ©rances. Modeste, elle, ne put maĂźtriser son tremblement que vers la fin du service. Elle Ă©prouva des joies qu’elle seule pouvait dĂ©peindre. Elle entendit enfin sur les dalles le bruit d’un pas d’homme comme il faut ; car la messe Ă©tait dite, Ernest faisait le tour de l’église oĂč il ne se trouvait plus que les dilettanti de la dĂ©votion qui devinrent l’objet d’une savante et perspicace analyse. Ernest remarqua le tremblement excessif du paroissien dans les mains de la personne voilĂ©e Ă  son passage ; et, comme elle Ă©tait la seule qui cachĂąt sa figure, il eut des soupçons que confirma la mise de Modeste, Ă©tudiĂ©e avec un soin d’amant curieux. Il sortit quand madame Latournelle quitta l’église, il la suivit Ă  une distance honnĂȘte, et la vit rentrant avec Modeste, rue Royale, oĂč, selon son habitude, mademoiselle Mignon attendait l’heure des vĂȘpres. AprĂšs avoir toisĂ© la maison ornĂ©e de panonceaux, Ernest demanda le nom du notaire Ă  un passant, qui lui nomma presque orgueilleusement monsieur Latournelle, le premier notaire du Havre
 Quand il longea la rue Royale pour essayer de plonger dans l’intĂ©rieur de la maison, Modeste aperçut son amant, elle se dit alors si malade qu’elle n’alla pas Ă  vĂȘpres, et madame Latournelle lui tint compagnie. Ainsi le pauvre Ernest en fut pour ses frais de croisiĂšre. Il n’osa pas flĂąner Ă  Ingouville, il se fit un point d’honneur d’obĂ©ir, et revint Ă  Paris aprĂšs avoir Ă©crit, en attendant le dĂ©part de la voiture, une lettre que Françoise Cochet devait recevoir le lendemain, timbrĂ©e du Havre. Tous les dimanches, monsieur et madame Latournelle dĂźnaient au Chalet, oĂč ils reconduisaient Modeste aprĂšs vĂȘpres. Aussi, dĂšs que la jeune malade se trouva mieux, remontĂšrent-ils Ă  Ingouville accompagnĂ©s de Butscha. L’heureuse Modeste fit alors une charmante toilette. Quand elle descendit pour dĂźner, elle oublia son dĂ©guisement du matin, sa prĂ©tendue fluxion, et fredonna Rien ne dort plus, mon cƓur ! la violetteÉlĂšve Ă  Dieu l’encens de son rĂ©veil. Butscha ressentit un lĂ©ger frisson Ă  l’aspect de Modeste, tant elle lui parut changĂ©e, car les ailes de l’amour Ă©taient comme attachĂ©es Ă  ses Ă©paules, elle avait l’air d’une sylphide, elle montrait sur ses joues le divin coloris du plaisir. — De qui donc sont les paroles sur lesquelles tu as fait une si jolie musique ? demanda madame Mignon Ă  sa fille. — De Canalis, maman, rĂ©pondit-elle en devenant Ă  l’instant du plus beau cramoisi depuis le cou jusqu’au front. — Canalis ! s’écria le nain Ă  qui l’accent de Modeste et sa rougeur apprirent la seule chose qu’il ignorĂąt encore du secret. Lui, le grand poĂ«te, faire des romances ?
 — C’est, dit-elle, de simples stances sur lesquelles j’ai osĂ© plaquer des rĂ©miniscences d’airs allemands
 — Non, non, reprit madame Mignon, c’est de la musique Ă  toi, ma fille ! Modeste, se sentant devenir de plus en plus cramoisie, sortit en entraĂźnant Butscha dans le petit jardin. — Vous pouvez, lui dit-elle Ă  voix basse, me rendre un grand service. Dumay fait le discret avec ma mĂšre et avec moi sur la fortune que mon pĂšre rapporte, je voudrais savoir ce qui en est. Dumay, dans le temps, n’a-t-il pas envoyĂ© cinq cent et quelques mille francs Ă  papa ? Mon pĂšre n’est pas homme Ă  s’absenter pendant quatre ans pour seulement doubler ses capitaux. Or, il revient sur un navire Ă  lui, et la part qu’il a faite Ă  Dumay s’élĂšve Ă  prĂ©s de six cent mille francs. — Ce n’est pas la peine de questionner Dumay, dit Butscha. Monsieur votre pĂšre avait perdu, comme vous savez, quatre millions au moment de son dĂ©part, il les a sans doute regagnĂ©s ; mais il aura dĂ» donner Ă  Dumay dix pour cent de ses bĂ©nĂ©fices, et, par la fortune que le digne Breton avoue avoir, nous supposons, mon patron et moi, que celle du colonel monte Ă  six ou sept millions
 — Ô mon pĂšre ! dit Modeste en se croisant les bras sur la poitrine et levant les yeux au ciel, tu m’auras donnĂ© deux fois la vie !
 — Ah ! mademoiselle, dit Butscha, vous aimez un poĂ«te ! Ce genre d’homme est plus ou moins Narcisse ! saura-t-il vous bien aimer ? Un ouvrier en phrases occupĂ© d’ajuster des mots est bien ennuyeux. Un poĂ«te, mademoiselle, n’est pas plus la poĂ©sie que la graine n’est la fleur. — Butscha, je n’ai jamais vu d’homme si beau ! — La beautĂ©, mademoiselle, est un voile qui sert souvent Ă  cacher bien des imperfections
 — C’est le cƓur le plus angĂ©lique du ciel
 — Fasse Dieu que vous ayez raison, dit le nain en joignant les mains, et soyez heureuse ! Cet homme aura comme vous, un serviteur dans Jean Butscha. Je ne serai plus notaire alors, je vais me jeter dans l’étude, dans les sciences
 — Et pourquoi ? — Eh ! mademoiselle, pour Ă©lever vos enfants, si vous daignez me permettre d’ĂȘtre leur prĂ©cepteur
 Ah ! si vous vouliez agrĂ©er un conseil ? Tenez, laissez-moi faire je saurai pĂ©nĂ©trer la vie et les mƓurs de cet homme, dĂ©couvrir s’il est bon, s’il est colĂšre, s’il est doux, s’il aura ce respect que vous mĂ©ritez, s’il est capable d’aimer absolument, en vous prĂ©fĂ©rant Ă  tout, mĂȘme Ă  son talent
 — Qu’est-ce que cela fait, si je l’aime ? dit-elle naĂŻvement. — Eh ! c’est vrai, s’écria le bossu. En ce moment madame Mignon disait Ă  ses amis ─ Ma fille a vu ce matin celui qu’elle aime ! — Ce serait donc ce gilet soufre qui t’a tant intriguĂ©, Latournelle, s’écria la notaresse. Ce jeune homme avait une jolie petite rose blanche Ă  sa boutonniĂšre
 — Ah ! dit la mĂšre, le signe de reconnaissance. — Il avait, reprit la notaresse, la rosette d’officier de la LĂ©gion d’Honneur. C’est un homme charmant ! mais nous nous trompons ! Modeste n’a pas relevĂ© son voile, elle Ă©tait fagotĂ©e comme une pauvresse, et
 — Et, dit le notaire, elle se disait malade, mais elle vient d’îter sa marmotte et se porte comme un charme
 — C’est incomprĂ©hensible ! s’écria Dumay. — HĂ©las ! c’est maintenant clair comme le jour, dit le notaire. — Mon enfant, dit madame Mignon Ă  Modeste qui rentra suivie de Butscha, n’as-tu pas vu ce matin Ă  l’église un petit jeune homme bien mis, qui portait une rose blanche Ă  sa boutonniĂšre, dĂ©coré  — Je l’ai vu, dit Butscha vivement en apercevant Ă  l’attention de chacun le piĂ©ge oĂč Modeste pouvait tomber, c’est Grindot, le fameux architecte avec qui la ville est en marchĂ© pour la restauration de l’église il est venu de Paris, je l’ai trouvĂ© ce matin examinant l’extĂ©rieur, quand je suis parti pour Sainte-Adresse. — Ah ! c’est un architecte
 il m’a bien intriguĂ©e, dit Modeste Ă  qui le nain avait ainsi donnĂ© le temps de se remettre. Dumay regarda Butscha de travers. Modeste avertie se composa un maintien impĂ©nĂ©trable. La dĂ©fiance de Dumay fut excitĂ©e au plus haut point, et il se proposa d’aller le lendemain Ă  la mairie afin de savoir si l’architecte attendu s’était en effet montrĂ© au Havre. De son cĂŽtĂ©, Butscha, trĂšs inquiet de l’avenir de Modeste, prit le parti d’aller Ă  Paris espionner Canalis. Gobenheim vint faire le wist et comprima par sa prĂ©sence tous les sentiments en fermentation. Modeste attendait avec une sorte d’impatience l’heure du coucher de sa mĂšre ; elle voulait Ă©crire, elle n’écrivait jamais que pendant la nuit, et voici la lettre que lui dicta l’amour, quand elle crut tout le monde endormi. XXIV. Ă  monsieur de canalis. Ah ! mon ami bien-aimĂ© ! quels atroces mensonges que vos portraits exposĂ©s aux vitres des marchands de gravures ? Et moi qui faisais mon bonheur de cette horrible lithographie ! Je suis honteuse d’aimer un homme si beau. Non, je ne saurais imaginer que les Parisiennes soient assez stupides pour ne pas avoir vu toutes que vous Ă©tiez leur rĂȘve accompli. Vous dĂ©laissĂ© ! vous sans amour !
 Je ne crois plus un mot de ce que vous m’avez Ă©crit sur votre vie obscure et travailleuse, sur votre dĂ©vouement Ă  une idole, cherchĂ©e en vain jusqu’aujourd’hui. Vous avez Ă©tĂ© trop aimĂ©, monsieur ; votre front, pĂąle et suave comme la fleur d’un magnolia, le dit assez, et je serai malheureuse. Que suis-je, moi, maintenant ?
 Ah ! pourquoi m’avoir appelĂ©e Ă  la vie ! En un moment j’ai senti que ma pesante enveloppe me quittait ! Mon Ăąme a brisĂ© le cristal qui la retenait captive, elle a circulĂ© dans mes veines ! Enfin, le froid silence des choses a cessĂ© tout Ă  coup pour moi. Tout, dans la nature, m’a parlĂ©. La vieille Ă©glise m’a semblĂ© lumineuse ; ses voĂ»tes, brillant d’or et d’azur comme celles d’une cathĂ©drale italienne, ont scintillĂ© sur ma tĂȘte. Les sons mĂ©lodieux que les anges chantent aux martyrs et qui leur font oublier les souffrances ont accompagnĂ© l’orgue ! Les horribles pavĂ©s du Havre m’ont paru comme un chemin fleuri. J’ai reconnu dans la mer une vieille amie dont le langage plein de sympathies pour moi ne m’était pas assez connu. J’ai vu clairement que les roses de mon jardin et de ma serre m’adorent depuis longtemps et me disaient tout bas d’aimer ; elles ont souri toutes Ă  mon retour de l’église, et j’ai enfin entendu votre nom de Melchior murmurĂ© par les cloches des fleurs, je l’ai lu Ă©crit sur les nuages ! Oui, me voilĂ  vivante, grĂące Ă  toi ! poĂ«te plus beau que ce froid et compassĂ© lord Byron, dont le visage est aussi terne que le climat anglais. ÉpousĂ©e par un seul de tes regards d’Orient qui a percĂ© mon voile noir, tu m’as jetĂ© ton sang au cƓur, il m’a rendue brĂ»lante de la tĂȘte aux pieds ! Ah ! nous ne sentons pas la vie ainsi, quand notre mĂšre nous la donne. Un coup que tu recevrais m’atteindrait au moment mĂȘme, et mon existence ne s’explique plus que par ta pensĂ©e. Je sais Ă  quoi sert la divine harmonie de la musique, elle fut inventĂ©e par les anges pour exprimer l’amour. Avoir du gĂ©nie et ĂȘtre beau, mon Melchior, c’est trop ! À sa naissance, un homme devrait opter. Mais quand je songe aux trĂ©sors de tendresse et d’affection que vous m’avez montrĂ©s depuis un mois surtout, je me demande si je rĂȘve ! Non, vous me cachez un mystĂšre ! Quelle femme vous cĂ©dera sans mourir ? Ah ! la jalousie est entrĂ©e dans mon cƓur avec un amour auquel je ne croyais pas ! Pouvais-je imaginer un pareil incendie ? Quelle inconcevable et nouvelle fantaisie ! je te voudrais laid, maintenant ! Quelles folies ai-je faites en rentrant ! Tous les dahlias jaunes m’ont rappelĂ© votre joli gilet, toutes les roses blanches ont Ă©tĂ© mes amies, et je les ai saluĂ©es par un regard qui vous appartenait, comme tout moi ! La couleur des gants qui moulaient les mains du gentilhomme, tout, jusqu’au bruit des pas sur les dalles, tout se reprĂ©sente Ă  mon souvenir avec tant de fidĂ©litĂ© que, dans soixante ans, je reverrai les moindres choses de cette fĂȘte, telles que la couleur particuliĂšre de l’air, le reflet du soleil qui miroitait sur un pilier, j’entendrai la priĂšre que vous avez interrompue, je respirerai l’encens de l’autel, et je croirai sentir au-dessus de nos tĂȘtes les mains du curĂ© qui nous a bĂ©nis tous deux au moment oĂč tu passais, en donnant sa derniĂšre bĂ©nĂ©diction ! Ce bon abbĂ© Marcellin nous a mariĂ©s dĂ©jĂ  ! Le plaisir surhumain de ressentir ce monde nouveau d’émotions inattendues ne peut ĂȘtre Ă©galĂ© que par la joie que j’éprouve Ă  vous les dire, Ă  renvoyer tout mon bonheur Ă  celui qui le verse dans mon Ăąme avec la libĂ©ralitĂ© d’un Soleil. Aussi plus de voiles, mon bien aimĂ© ! Tenez ! oh ! revenez promptement. Je me dĂ©masque avec plaisir. » Vous avez dĂ» sans doute entendre parler de la maison Mignon du Havre ? Eh ! bien, j’en suis, par l’effet d’un irrĂ©parable malheur, l’unique hĂ©ritiĂšre. Ne faites pas fi de nous, descendant d’un preux de l’Auvergne ! les armes des Mignon de La Bastie ne dĂ©shonoreront pas celles des Canalis. Nous portons de gueules Ă  une bande de sable chargĂ©e de quatre besants d’or, et Ă  chaque quartier une croix d’or patriarcale, avec un chapeau de cardinal pour cimier et les fiocchi pour supports. Cher, je serai fidĂšle Ă  notre devise Una fides, unus Dominus ! La vraie foi, et un seul maĂźtre. » Peut-ĂȘtre, mon ami, trouverez-vous quelque sarcasme dans mon nom, aprĂšs tout ce que je viens de faire et ce que je vous avoue ici. Je me nomme Modeste. Ainsi je ne vous ai jamais trompĂ© en signant O. d’Este—M. » Je ne vous ai point abusĂ© davantage en vous parlant de ma fortune ; elle atteindra, je crois, Ă  ce chiffre qui vous a rendu si vertueux. Et je sais si bien que, pour vous, la fortune est une considĂ©ration sans importance, que je vous en parle avec simplicitĂ©. NĂ©anmoins, laissez-moi vous dire combien je suis heureuse de pouvoir donner Ă  notre bonheur la libertĂ© d’action et de mouvements que procure la fortune, de pouvoir dire ─ Allons ! quand la fantaisie de voir un pays nous prendra, de voler dans une bonne calĂšche, assis Ă  cĂŽtĂ© l’un de l’autre, sans nul souci d’argent ; enfin heureuse de pouvoir vous donner le droit de dire au roi ─ J’ai la fortune que vous voulez Ă  vos pairs !
 En ceci, Modeste Mignon vous sera bonne Ă  quelque chose, et son or aura la plus noble des destinations. » Quant Ă  votre servante, vous l’avez vue une fois, Ă  sa fenĂȘtre, en dĂ©shabillé  Oui, la blonde fille d’Ève la blonde Ă©tait votre inconnue ; mais combien la Modeste d’aujourd’hui ressemble peu Ă  celle de ce jour-lĂ  ! L’une Ă©tait dans un linceul, et l’autre vous l’ai-je bien dit ? a reçu de vous la vie de la vie. L’amour pur et permis, l’amour, que mon pĂšre enfin revenu de voyage et riche autorisera, m’a relevĂ©e de sa main, Ă  la fois enfantine et puissante, du fond de cette tombe oĂč je dormais ! Vous m’avez Ă©veillĂ©e comme le soleil Ă©veille les fleurs. Le regard de votre aimĂ©e n’est plus le regard de cette petite Modeste si hardie ? oh ! non, il est confus, il entrevoit le bonheur et il se voile sous de chastes paupiĂšres. Aujourd’hui j’ai peur de ne pas mĂ©riter mon sort ! Le roi s’est montrĂ© dans sa gloire, mon seigneur n’a plus qu’une sujette qui lui demande pardon de ses libertĂ©s grandes, comme le joueur aux dĂ©s pipĂ©s aprĂšs avoir escroquĂ© le chevalier de Grammont. Va, poĂ«te chĂ©ri, je serai ta Mignon ; mais une Mignon plus heureuse que celle de GƓthe, car tu me laisseras dans ma patrie, n’est-ce pas ? dans ton cƓur. Au moment oĂč je trace ce vƓu de fiancĂ©e, un rossignol du parc Vilquin vient de me rĂ©pondre pour toi. Oh ! dis-moi bien vite que le rossignol, en filant sa note si pure, si nette, si pleine, qui m’a rempli le cƓur de joie et d’amour, comme une Annonciation, n’a pas menti ?
 » Mon pĂšre passera par Paris, il viendra de Marseille ; la maison Mongenod, dont il a Ă©tĂ© le correspondant, saura son adresse ; allez le voir, mon Melchior aimĂ©, dites-lui que vous m’aimez, et n’essayez pas de lui dire combien je vous aime, faites que ce soit toujours un secret entre nous et Dieu ! Moi, cher adorĂ©, je vais tout dire Ă  ma mĂšre. La fille des Wallenrod Tustall-Bartenstild me donnera raison par des caresses, elle sera tout heureuse de notre poĂ«me si secret, si romanesque, humain et divin tout ensemble ! Vous avez l’aveu de la fille, ayez le consentement du comte de La Bastie, pĂšre de » Votre Modeste. » P. S. ─ Surtout ne venez pas au Havre sans avoir obtenu l’agrĂ©ment de mon pĂšre ; et, si vous m’aimez, vous saurez le trouver Ă  son passage Ă  Paris. » — Que faites-vous donc Ă  cette heure, mademoiselle Modeste ? demanda Dumay. — J’écris Ă  mon pĂšre, rĂ©pondit-elle au vieux soldat ; n’avez-vous pas dit que vous partiez demain ? Dumay n’eut rien Ă  rĂ©pondre, il rentra se coucher, et Modeste se mit Ă  Ă©crire une longue lettre Ă  son pĂšre. Le lendemain, Françoise Cochet, tout effrayĂ©e en voyant le timbre du Havre, vint au chalet remettre Ă  sa jeune maĂźtresse la lettre suivante, en emportant celle que Modeste avait Ă©crite. Ă  mademoiselle O. d’Este-M. Mon cƓur m’a dit que vous Ă©tiez la femme si soigneusement voilĂ©e et dĂ©guisĂ©e, placĂ©e entre monsieur et madame Latournelle qui n’ont qu’un enfant, un fils. Ah ! chĂšre aimĂ©e, si vous ĂȘtes dans une condition modeste, sans Ă©clat, sans illustration, sans fortune mĂȘme, vous ne savez pas quelle serait ma joie ! Vous devez me connaĂźtre maintenant, pourquoi ne me diriez-vous pas la vĂ©ritĂ© ? Moi, je ne suis poĂ«te que par l’amour, par le cƓur, par vous. Oh ! quelle puissance d’affection ne me faut-il pas pour rester ici, dans cet hĂŽtel de Normandie, et ne pas monter Ă  Ingouville que je vois de mes fenĂȘtres ! M’aimerez-vous comme je vous aime ? S’en aller du Havre Ă  Paris dans cette incertitude, n’est-ce pas ĂȘtre puni d’aimer, autant que si l’on avait commis un crime ? J’ai obĂ©i aveuglĂ©ment. Oh ! que j’aie promptement une lettre, car, si vous avez Ă©tĂ© mystĂ©rieuse, je vous ai rendu mystĂšre pour mystĂšre, et je dois enfin jeter le masque de l’incognito, vous dire le poĂ«te que je suis et abdiquer la gloire qui me fut prĂȘtĂ©e. » Cette lettre inquiĂ©ta vivement Modeste, elle ne put reprendre la sienne que Françoise avait dĂ©jĂ  mise Ă  la poste quand elle chercha la signification des derniĂšres lignes en les relisant ; mais elle monta chez elle, et fit une rĂ©ponse oĂč elle demandait des explications. Pendant ces petits Ă©vĂ©nements, il s’en passait d’aussi petits au Havre, et qui devaient faire oublier cette inquiĂ©tude Ă  Modeste. Dumay, descendu de bonne heure en ville, y sut promptement que nul architecte n’était arrivĂ© l’avant-veille. Furieux du mensonge de Butscha qui rĂ©vĂ©lait une complicitĂ© dont il lui fallait raison, il courut de la Mairie chez les Latournelle. — OĂč donc est votre sieur Butscha ?
 demanda-t-il Ă  son ami le notaire en ne trouvant pas le clerc Ă  l’Étude. — Butscha, mon cher, il est sur la route de Paris, la vapeur l’emmĂšne. Il a rencontrĂ© ce matin, de grand matin, sur le port, un matelot qui lui a dit que son pĂšre, ce matelot suĂ©dois, est riche. Le pĂšre de Butscha serait allĂ© dans les Indes, il aurait servi un prince, les Marattes, et il est Ă  Paris
 — Des contes ! des infamies ! des farces ! Oh ! je trouverai ce damnĂ© bossu, je vais alors exprĂšs Ă  Paris pour ça ! s’écria Dumay. Butscha nous trompe ! il sait quelque chose de Modeste, et ne nous en a rien dit. S’il trempe lĂ -dedans !
 il ne sera jamais notaire, je le rendrai Ă  sa mĂšre, Ă  la boue, en le
 — Voyons, mon ami, ne pendons jamais personne sans procĂšs, rĂ©pliqua Latournelle, effrayĂ© de l’exaspĂ©ration de Dumay. AprĂšs avoir expliquĂ© sur quoi ses soupçons Ă©taient fondĂ©s, Dumay pria madame Latournelle de tenir compagnie Ă  Modeste au Chalet pendant son absence. — Vous trouverez le colonel Ă  Paris, dit le notaire. Au mouvement des ports, ce matin dans le journal du Commerce, il y a, sous la rubrique de Marseille
 Tenez, voyez ? dit-il en prĂ©sentant la feuille Le Bettina-Mignon, capitaine Mignon, entrĂ© du 6 octobre, » et nous sommes aujourd’hui le 17 ; le Havre sait en ce moment l’arrivĂ©e du patron
 Dumay pria Gobenheim de se passer de lui dĂ©sormais, il remonta sur-le-champ au Chalet, et il entrait au moment oĂč Modeste venait de cacheter la lettre Ă  son pĂšre et celle Ă  Canalis. Hormis l’adresse, ces deux lettres Ă©taient exactement pareilles, comme enveloppe et comme volume. Modeste crut avoir posĂ© celle de son pĂšre sur celle de son Melchior et avait fait tout le contraire. Cette erreur, si commune dans le cours des petites choses de la vie, occasionna la dĂ©couverte de son secret par sa mĂšre et par Dumay. Le lieutenant parlait avec chaleur Ă  madame Mignon dans le salon, en lui confiant les nouvelles craintes engendrĂ©es par la duplicitĂ© de Modeste et par la complicitĂ© de Butscha. — Allez, madame, s’écriait-il, c’est un serpent que nous avons rĂ©chauffĂ© dans notre sein, il n’y a pas de place pour une Ăąme chez ces bouts d’hommes-lĂ  !
 Modeste mit dans la poche de son tablier la lettre pour son pĂšre en croyant y mettre celle destinĂ©e Ă  son amant, et descendit avec celle de Canalis Ă  la main, en entendant Dumay parler de son dĂ©part immĂ©diat pour Paris. — Qu’avez-vous donc contre mon pauvre nain mystĂ©rieux, et pourquoi criez-vous ? dit Modeste en se montrant Ă  la porte du salon. — Butscha, mademoiselle, est parti pour Paris ce matin, et vous savez sans doute pourquoi !
 Ce sera pour y aller intriguer avec ce soi-disant petit architecte Ă  gilet jaune-soufre qui, par malheur pour le mensonge du bossu, n’est pas encore arrivĂ©. Modeste fut saisie, elle devina que le nain Ă©tait parti pour procĂ©der Ă  une enquĂȘte sur les mƓurs de Canalis ; elle pĂąlit, et s’assit. — Je le rejoindrai, je le trouverai, dit Dumay. C’est sans doute la lettre pour monsieur votre pĂšre, dit-il en tendant la main, je l’enverrai chez Mongenod, pourvu que nous ne nous croisions pas en route, mon colonel et moi !
 Modeste donna la lettre. Le petit Dumay, qui lisait sans lunettes, regarda machinalement l’adresse. — Monsieur le baron de Canalis, rue de Paradis-PoissonniĂšre, n° 29 !
 s’écria Dumay. Qu’est ce que cela veut dire ?
 — Ah ! ma fille, voilĂ  l’homme que tu aimes ! s’écria madame Mignon, les stances sur lesquelles tu as fait ta musique sont de lui
 — Et c’est son portrait que vous avez lĂ -haut, encadrĂ© ? dit Dumay. — Rendez-moi cette lettre, monsieur Dumay ?
 dit Modeste qui se dressa comme une lionne dĂ©fendant ses petits. — La voici, mademoiselle, rĂ©pondit le lieutenant. Modeste remit la lettre dans son corset et tendit Ă  Dumay celle destinĂ©e Ă  son pĂšre. — Je sais ce dont vous ĂȘtes capable, Dumay, dit-elle ; mais si vous faites un seul pas vers monsieur Canalis, j’en fais un dehors la maison, oĂč je ne reviendrai jamais ! — Vous allez tuer votre mĂšre, mademoiselle, rĂ©pondit Dumay qui sortit et appela sa femme. La pauvre mĂšre s’était Ă©vanouie, atteinte au cƓur par la fatale phrase de Modeste. — Adieu, ma femme, dit le Breton en embrassant la petite AmĂ©ricaine, sauve la mĂšre, je vais aller sauver la fille. Il laissa Modeste et madame Dumay prĂšs de madame Mignon ; fit ses prĂ©paratifs de dĂ©part en quelques instants et descendit au Havre. Une heure aprĂšs, il voyageait en poste avec cette rapiditĂ© que la passion ou la spĂ©culation impriment seules aux roues. BientĂŽt rappelĂ©e Ă  la vie par les soins de Modeste, madame Mignon remonta chez elle sur le bras de sa fille, Ă  qui, pour tout reproche, elle dit quand elles furent seules ─ Malheureuse enfant, qu’as-tu fait ? pourquoi te cacher de moi ? Suis-je donc si sĂ©vĂšre ?
 — Eh ! j’allais tout te dire naturellement, rĂ©pondit la jeune fille en pleurs. Elle raconta tout Ă  sa mĂšre, elle lui lut les lettres et les rĂ©ponses, elle effeuilla dans le cƓur de la bonne Allemande, pĂ©tale Ă  pĂ©tale, la rose de son poĂ«me, elle y passa la moitiĂ© de la journĂ©e. Quand la confidence fut achevĂ©e, quand elle aperçut presque un sourire sur les lĂšvres de la trop indulgente aveugle, elle se jeta sur elle tout en pleurs. — Ô ma mĂšre ! dit-elle au milieu de ses sanglots, vous dont le cƓur, tout or et tout poĂ©sie, est comme un vase d’élection pĂ©tri par Dieu pour contenir l’amour pur, unique et cĂ©leste qui remplit toute la vie !
 vous que je veux imiter en n’aimant au monde que mon mari ! vous devez comprendre combien sont amĂšres les larmes que je rĂ©pands en ce moment et qui mouillent vos mains
 Ce papillon, aux ailes diaprĂ©es, cette double et belle Ăąme Ă©levĂ©e avec des soins maternels par votre fille, mon amour, mon saint amour, ce mystĂšre animĂ©, vivant, tombe en des mains vulgaires qui vont dĂ©chirer ses ailes et ses voiles sous le triste prĂ©texte de m’éclairer, de savoir si le gĂ©nie est correct comme un banquier, si mon Melchior est capable d’amasser des rentes, s’il a quelque passion Ă  dĂ©nouer, s’il n’est pas coupable aux yeux des bourgeois de quelque Ă©pisode de jeunesse qui maintenant est Ă  notre amour ce qu’est un nuage au soleil
 Que vont-ils faire ? Tiens, voilĂ  ma main, j’ai la fiĂšvre ! Ils me feront mourir. Modeste, prise d’un frisson mortel, fut obligĂ©e de se mettre au lit, et donna les plus vives inquiĂ©tudes Ă  sa mĂšre, Ă  madame Latournelle et Ă  madame Dumay, qui la gardĂšrent pendant le voyage du lieutenant Ă  Paris, oĂč la logique des Ă©vĂ©nements transporta le drame pour un instant. Les gens vĂ©ritablement modestes, comme l’est Ernest de La BriĂšre, mais surtout ceux qui, sachant leur valeur, ne sont ni aimĂ©s ni apprĂ©ciĂ©s, comprendront les jouissances infinies dans lesquelles le RĂ©fĂ©rendaire se complut en lisant la lettre de Modeste. AprĂšs l’avoir trouvĂ© spirituel et grand par l’ñme, sa jeune, sa naĂŻve et rusĂ©e maĂźtresse le trouvait beau. Cette flatterie est la flatterie suprĂȘme. Et pourquoi ? La beautĂ©, sans doute, est la signature du maĂźtre sur l’Ɠuvre oĂč il a empreint son Ăąme, c’est la divinitĂ© qui se manifeste ; et la voir lĂ  oĂč elle n’est pas, la crĂ©er par la puissance d’un regard enchantĂ©, n’est-ce point le dernier mot de l’amour ? Aussi le pauvre RĂ©fĂ©rendaire, s’écria-t-il dans un ravissement d’auteur applaudi ─ Enfin, je suis aimĂ© ! Quand une femme, courtisane ou jeune fille, a laissĂ© Ă©chapper cette phrase Tu es beau ! » fut-ce un mensonge ; si un homme ouvre son crĂąne Ă©pais au subtil poison de ce mot, il est attachĂ© par des liens Ă©ternels Ă  cette menteuse charmante, Ă  cette femme vraie ou abusĂ©e ; elle devient alors son monde, il a soif de cette attestation, il ne s’en lassera jamais, fĂ»t-il prince ! Ernest se promena fiĂšrement dans sa chambre, il se mit de trois-quarts, de profil, de face devant la glace, il essaya de se critiquer ; mais une voix diaboliquement persuasive lui disait Modeste a raison ! Et il revint Ă  la lettre, il la relut, il vit sa blonde cĂ©leste, il lui parla ! Puis, au milieu de son extase, il fut atteint par cette atroce pensĂ©e ─ Elle me croit Canalis, et elle est millionnaire ! Tout son bonheur tomba, comme tombe un homme qui, parvenu somnambuliquement sur la cime d’un toit, entend une voix, avance et s’écrase sur le pavĂ©. ─ Sans l’aurĂ©ole de la gloire, je serais laid, s’écria-t-il. Dans quelle situation affreuse me suis-je mis ! La BriĂšre Ă©tait trop l’homme de ses lettres, il Ă©tait trop le cƓur noble et pur qu’il avait laissĂ© voir, pour hĂ©siter Ă  la voix de l’honneur. Il rĂ©solut aussitĂŽt d’aller tout avouer au pĂšre de Modeste s’il Ă©tait Ă  Paris, et de mettre Canalis au fait du dĂ©noĂ»ment sĂ©rieux de leur plaisanterie parisienne. Pour ce dĂ©licat jeune homme, l’énormitĂ© de la fortune fut une raison dĂ©terminante. Il ne voulut pas surtout ĂȘtre soupçonnĂ© d’avoir fait servir Ă  l’escroquerie d’une dot les entraĂźnements de cette correspondance, si sincĂšre de son cĂŽtĂ©. Les larmes lui vinrent aux yeux pendant qu’il allait de chez lui rue Chantereine, chez le banquier Mongenod dont la fortune, les alliances et les relations Ă©taient en partie l’ouvrage du ministre, son protecteur Ă  lui. Au moment oĂč La BriĂšre consultait le chef de la maison Mongenod, et prenait toutes les informations que nĂ©cessitait son Ă©trange position, il se passa chez Canalis une scĂšne que le brusque dĂ©part de l’ancien lieutenant peut faire prĂ©voir. En vrai soldat de l’école impĂ©riale, Dumay, dont le sang breton avait bouillonnĂ© pendant le voyage, se reprĂ©sentait un poĂ«te comme un drĂŽle sans consĂ©quence, un farceur Ă  refrains, logĂ© dans une mansarde, vĂȘtu de drap noir blanchi sur toutes les coutures, dont les bottes ont quelquefois des semelles, dont le linge est anonyme, qui se rince le nez avec les doigts, ayant enfin toujours l’air de tomber de la lune quand il ne griffonne pas Ă  la maniĂšre de Butscha. Mais l’ébullition qui grondait dans sa cervelle et dans son cƓur reçut comme une application d’eau froide quand il entra dans le joli hĂŽtel habitĂ© par le poĂ«te, quand il vit dans la cour un valet nettoyant une voiture, quand il aperçut dans une magnifique salle Ă  manger un valet vĂȘtu comme un banquier et Ă  qui le groom l’avait adressĂ©, lequel lui rĂ©pondit, en le toisant, que monsieur le baron n’était pas visible. — Il y a, dit-il en finissant, sĂ©ance pour monsieur le baron au Conseil d’État aujourd’hui
 — Suis-je bien, ici, dit Dumay, chez monsieur Canalis, auteur de quelques poĂ©sies ?
 — Monsieur le baron de Canalis, rĂ©pondit le valet de chambre, est bien le grand poĂ«te dont vous parlez ; mais il est aussi MaĂźtre des RequĂȘtes au Conseil d’État, et attachĂ© au MinistĂšre des Affaires ÉtrangĂšres. Dumay, qui venait pour souffleter un poĂącre, selon son expression mĂ©prisante, trouvait un haut fonctionnaire de l’État. Le salon oĂč il attendit, remarquable par sa magnificence, offrit Ă  ses mĂ©ditations la brochette de croix qui brille sur l’habit noir de Canalis laissĂ© sur une chaise par le valet de chambre. BientĂŽt ses yeux furent attirĂ©s par l’éclat et la façon d’une coupe de vermeil, oĂč ces mots DonnĂ© par Madame le frappĂšrent. Puis en regard, sur un socle, il vit un vase de porcelaine de SĂšvres sur lequel Ă©tait gravĂ© DonnĂ© par madame la Dauphine. Ces avertissements muets firent rentrer Dumay dans son bon sens, pendant que le valet de chambre demandait Ă  son maĂźtre s’il voulait recevoir un inconnu, venu tout exprĂšs du Havre pour le voir, un nommĂ© Dumay. — Qu’est-ce ? dit Canalis. — Un homme propre, dĂ©coré  Sur un signe d’assentiment, le valet de chambre sortit et revint, il annonça ─ Monsieur Dumay. Quand il s’entendit annoncer, quand il fut devant Canalis, au milieu d’un cabinet aussi riche qu’élĂ©gant, les pieds sur un tapis tout aussi beau que le plus beau de la maison Mignon, et qu’il reçut le regard apprĂȘtĂ© du poĂ«te qui jouait avec les glands de sa somptueuse robe de chambre, Dumay fut si complĂ©tement interdit qu’il se laissa interpeller par le grand homme. — À quoi dois-je l’honneur de votre visite, monsieur ? — Monsieur
 dit Dumay qui resta debout. — Si vous en avez pour longtemps ? fit Canalis en interrompant, je vous prierai de vous asseoir
 Et Canalis se plongea dans son fauteuil Ă  la Voltaire, se croisa les jambes, Ă©leva la supĂ©rieure en la dandinant Ă  la hauteur de l’Ɠil, regarda fixement Dumay qui se trouva, selon son expression soldatesque, entiĂšrement mĂ©canisĂ©. — Je vous Ă©coute, monsieur, dit le poĂ«te, mes moments sont prĂ©cieux, le ministre m’attend
 — Monsieur, reprit Dumay, je serai bref. Vous avez sĂ©duit, je ne sais comment, une jeune demoiselle du Havre, belle et riche, le dernier, le seul espoir de deux nobles familles, et je viens vous demander quelles sont vos intentions ?
 Canalis qui, depuis trois mois, s’occupait d’affaires graves, qui voulait ĂȘtre fait commandeur de la LĂ©gion-d’Honneur, et devenir ministre dans une cour d’Allemagne, avait complĂ©tement oubliĂ© la lettre du Havre. — Moi ! s’écria-t-il. — Vous, rĂ©pĂ©ta Dumay. — Monsieur, rĂ©pondit Canalis en souriant, je ne sais pas plus ce que vous voulez me dire que si vous me parliez hĂ©breu
 Moi, sĂ©duire une jeune fille !
 moi qui
 ─ Un superbe sourire se dessina sur les lĂšvres de Canalis. ─ Allons donc, monsieur ! je ne suis pas assez enfant pour m’amuser Ă  voler un petit fruit sauvage, quand j’ai de beaux et bons vergers oĂč mĂ»rissent les plus belles pĂȘches du monde. Tout Paris sait oĂč mes affections sont placĂ©es. Qu’il y ait, au Havre, une jeune fille prise de quelque admiration, dont je ne suis pas digne, pour les vers que j’ai faits, mon cher monsieur, cela ne m’étonnerait pas ! Rien de plus ordinaire. Tenez ! voyez ! regardez ce beau coffre d’ébĂšne incrustĂ© de nacre, et garni de fer travaillĂ© comme de la dentelle
 Ce coffre vient du pape LĂ©on X, il me fut donnĂ© par la duchesse de Chaulieu qui le tenait du roi d’Espagne je l’ai destinĂ© Ă  contenir toutes les lettres que je reçois, de toutes les parties de l’Europe, de femmes ou de jeunes personnes inconnues
 J’ai le plus profond respect pour ces bouquets de fleurs, coupĂ©es Ă  mĂȘme l’ñme, envoyĂ©s dans un moment d’exaltation vraiment respectable. Oui, pour moi, l’élan d’un cƓur est une noble et sublime chose !
 D’autres, des railleurs, roulent ces lettres pour en allumer leurs cigares, ou les donnent Ă  leurs femmes qui s’en font des papillotes ; mais, moi, qui suis garçon, monsieur, je suis trop dĂ©licat pour ne pas conserver ces offrandes si naĂŻves, si dĂ©sintĂ©ressĂ©es, dans une espĂšce de tabernacle ; enfin, je les recueille avec une sorte de vĂ©nĂ©ration ; et, Ă  ma mort, je les ferai brĂ»ler sous mes yeux. Tant pis pour ceux qui me trouveront ridicule ! Que voulez-vous, j’ai de la reconnaissance, et ces tĂ©moignages-lĂ  m’aident Ă  supporter les critiques, les ennuis de la vie littĂ©raire. Quand je reçois dans le dos l’arquebusade d’un ennemi embusquĂ© dans un journal, je regarde cette cassette, et je me dis ─ Il est, çà et lĂ , quelques Ăąmes dont les blessures ont Ă©tĂ© guĂ©ries, ou amusĂ©es, ou pansĂ©es par moi
 Cette poĂ©sie, dĂ©bitĂ©e avec le talent d’un grand acteur, pĂ©trifia le petit caissier dont les yeux s’agrandissaient, et dont l’étonnement amusa le grand poĂ«te. — Pour vous, dit ce paon qui faisait la roue, et par Ă©gard pour une position que j’apprĂ©cie, je vous offre d’ouvrir ce trĂ©sor, vous verrez Ă  y chercher votre jeune fille ; mais je sais mon compte, je retiens les noms, et vous ĂȘtes dans une erreur que
 — Et voilĂ  donc ce que devient, dans ce gouffre de Paris, une pauvre enfant ?
 s’écria Dumay, l’amour de ses parents, la joie de ses amis, l’espĂ©rance de tous, caressĂ©e par tous, l’orgueil d’une maison, et Ă  qui six personnes dĂ©vouĂ©es font de leurs cƓurs et de leurs fortunes un rempart contre tout malheur
 Dumay reprit aprĂšs une pause. ─ Tenez, monsieur, vous ĂȘtes un grand poĂ«te, et je ne suis qu’un pauvre soldat
 Pendant quinze ans que j’ai servi mon pays, et dans les derniers rangs, j’ai reçu le vent de plus d’un boulet dans la figure, j’ai traversĂ© la SibĂ©rie oĂč je suis restĂ© prisonnier, les Russes m’ont jetĂ© sur un kitbit comme une chose, j’ai tout souffert ; enfin j’ai vu mourir des tas de camarades
 Eh ! bien, vous venez de me donner froid dans mes os, ce que je n’ai jamais senti !
 Dumay crut avoir Ă©mu le poĂ«te, il l’avait flattĂ©, chose presque impossible, car l’ambitieux ne se souvenait plus de la premiĂšre fiole embaumĂ©e que l’Éloge lui avait cassĂ©e sur la tĂȘte. — HĂ© ! mon brave ! dit solennellement le poĂ«te en posant sa main sur l’épaule de Dumay et trouvant drĂŽle de faire frissonner un soldat impĂ©rial, cette jeune fille est tout pour vous
 Mais dans la sociĂ©tĂ©, qu’est-ce ?
 Rien. En ce moment, le mandarin le plus utile Ă  la Chine tourne l’Ɠil en dedans, et met l’empire en deuil ?
 cela vous fait-il beaucoup de chagrin ? Les Anglais tuent dans l’Inde des milliers de gens qui nous valent, et l’on y brĂ»le, Ă  la minute oĂč je vous parle, la femme la plus ravissante ; mais vous n’en avez pas moins dĂ©jeunĂ© d’une tasse de cafĂ© ?
 En ce moment mĂȘme, il se trouve dans Paris des mĂšres de famille qui sont sur la paille et qui mettent un enfant au monde sans linge pour le recevoir !
 voici du thĂ© dĂ©licieux dans une tasse de cinq louis et j’écris des vers pour faire dire aux Parisiennes Charmant ! charmant ! divin ! dĂ©licieux ! cela va Ă  l’ñme. » La nature sociale, de mĂȘme que la nature elle-mĂȘme, est une grande oublieuse ! Vous vous Ă©tonnerez, dans dix ans, de votre dĂ©marche ! Vous ĂȘtes dans une ville oĂč l’on meurt, oĂč l’on se marie, oĂč l’on s’idolĂątre dans un rendez-vous, oĂč la jeune fille s’asphyxie, oĂč l’homme de gĂ©nie et sa cargaison de thĂšmes gros de bienfaits humanitaires sombrent, les uns Ă  cĂŽtĂ© des autres, souvent sous le mĂȘme toit, sans le savoir, en s’ignorant ! Et vous venez nous demander de nous Ă©vanouir de douleur Ă  cette question vulgaire Une jeune fille du Havre est-elle ou n’est-elle pas ?
 Oh !
 mais vous ĂȘtes
 — Et vous vous dites poĂ«te, s’écria Dumay ; mais vous ne sentez donc rien !
 — Eh ! si nous Ă©prouvions les misĂšres ou les joies que nous chantons, nous serions usĂ©s en quelques mois, comme de vieilles bottes !
 dit le poĂ«te en souriant. Tenez, vous ne devez pas ĂȘtre venu du Havre Ă  Paris, et chez Canalis, pour n’en rien rapporter. Soldat Canalis eut la taille et le geste d’un hĂ©ros d’HomĂšre ! apprenez ceci du poĂ«te Tout grand sentiment est un poĂ«me tellement individuel, que votre meilleur ami, lui-mĂȘme, ne s’y intĂ©resse pas. C’est un trĂ©sor qui n’est qu’à vous, c’est
 — Pardon de vous interrompre, dit Dumay qui contemplait Canalis avec horreur, ĂȘtes-vous venu au Havre ?
 — J’y ai passĂ© une nuit et un jour, dans le printemps de 1824, en allant Ă  Londres. — Vous ĂȘtes un homme d’honneur, reprit Dumay, pouvez-vous me donner votre parole de ne pas connaĂźtre mademoiselle Modeste Mignon ?
 — Voici la premiĂšre fois que ce nom frappe mon oreille, rĂ©pondit Canalis. — Ah ! monsieur, s’écria Dumay, dans quelle tĂ©nĂ©breuse intrigue vais-je donc mettre le pied ?
 Puis-je compter sur vous pour ĂȘtre aidĂ© dans mes recherches, car on a, j’en suis sĂ»r, abusĂ© de votre nom ! Vous auriez dĂ» recevoir hier une lettre du Havre !
 — Je n’ai rien reçu ! Soyez sĂ»r que je ferai, monsieur, dit Canalis, tout ce qui dĂ©pendra de moi pour vous ĂȘtre utile
 Dumay se retira, le cƓur plein d’anxiĂ©tĂ©, croyant que l’affreux Butscha s’était mis dans la peau de ce grand poĂ«te pour sĂ©duire Modeste ; tandis qu’au contraire Butscha, spirituel et fin autant qu’un prince qui se venge, plus habile qu’un espion, fouillait la vie et les actions de Canalis, en Ă©chappant par sa petitesse Ă  tous les yeux, comme un insecte qui fait son chemin dans l’aubier d’un arbre. À peine le Breton Ă©tait-il sorti que La BriĂšre entra dans le cabinet de son ami. Naturellement Canalis parla de la visite de cet homme du Havre
 — Ah ! dit Ernest, Modeste Mignon, je viens exprĂšs Ă  cause de cette aventure. — Ah ! bah ! s’écria Canalis, aurais-je donc triomphĂ© par procureur ?
 — Eh ! oui, voilĂ  le nƓud du drame. Mon ami, je suis aimĂ© par la plus charmante fille du monde, belle Ă  briller parmi les plus belles Ă  Paris, du cƓur et de la littĂ©rature autant qu’une Clarisse Harlowe ; elle m’a vu, je lui plais, et elle me croit le grand Canalis !
 Ce n’est pas tout. Modeste Mignon est de haute naissance, et Mongenod vient de me dire que le pĂšre, le comte de La Bastie, doit avoir quelque chose comme six millions
 Ce pĂšre est arrivĂ© depuis trois jours, et je viens de lui faire demander un rendez-vous Ă  deux heures par Mongenod, qui, dans son petit mot, lui dit qu’il s’agit du bonheur de sa fille
 Tu comprends, qu’avant d’aller trouver le pĂšre, je devais tout t’avouer. — Dans le nombre de ces fleurs Ă©closes au soleil de la gloire, dit emphatiquement Canalis, il s’en trouve une magnifique, portant, comme l’oranger, ses fruits d’or parmi les mille parfums de l’esprit et de la beautĂ© rĂ©unis ! un Ă©lĂ©gant arbuste, une tendresse vraie, un bonheur entier, et il m’échappe !
 ─ Canalis regarda son tapis, pour ne pas laisser lire dans ses yeux. ─ Comment, reprit-il aprĂšs une pause oĂč il reprit son sang-froid, comment deviner Ă  travers les senteurs enivrantes de ces jolis papiers façonnĂ©s, de ces phrases qui portent Ă  la tĂȘte, le cƓur vrai, la jeune fille, la jeune femme chez qui l’amour prend les livrĂ©es de la flatterie et qui nous aime pour nous, qui nous apporte la fĂ©licitĂ© ?
 il faudrait ĂȘtre un ange ou un dĂ©mon, et je ne suis qu’un ambitieux maĂźtre des requĂȘtes
 Ah ! mon ami, la gloire fait de nous un but que mille flĂšches visent ! L’un de nous a dĂ» son riche mariage Ă  l’une des piĂšces hydrauliques de sa poĂ©sie, et moi, plus caressant, plus homme Ă  femmes que lui, j’aurai manquĂ© le mien
 car, l’aimes-tu, cette pauvre fille ?
 dit-il en regardant La BriĂšre. — Oh ! fit La BriĂšre. — Eh bien, dit le poĂ«te en prenant le bras de son ami et s’y appuyant, sois heureux, Ernest ! Par hasard, je n’aurai pas Ă©tĂ© ingrat avec toi ! Te voilĂ  richement rĂ©compensĂ© de ton dĂ©vouement, car je me prĂȘterai gĂ©nĂ©reusement Ă  ton bonheur. Canalis enrageait ; mais il ne pouvait se conduire autrement, et alors il tirait parti de son malheur en s’en faisant un piĂ©destal. Une larme mouilla les yeux du jeune RĂ©fĂ©rendaire, il se jeta dans les bras de Canalis et l’embrassa. — Ah ! Canalis, je ne te connaissais pas du tout !
 — Que veux-tu ?
 Pour faire le tour d’un monde, il faut du temps ! rĂ©pondit le poĂ«te avec son emphatique ironie. — Songes-tu, dit La BriĂšre, Ă  cette immense fortune ?
 — Eh ! mon ami, ne sera-t-elle pas bien placĂ©e ?
 s’écria Canalis en accompagnant son effusion d’un geste charmant. — Melchior, dit La BriĂšre, c’est entre nous Ă  la vie et Ă  la mort
 Il serra les mains du poĂ«te et le quitta brusquement, il lui tardait de voir monsieur Mignon. En ce moment, le comte de La Bastie Ă©tait accablĂ© de toutes les douleurs qui l’attendaient comme une proie. Il avait appris par la lettre de sa fille, la mort de Bettina-Caroline, la cĂ©citĂ© de sa femme ; et Dumay venait de lui raconter le terrible imbroglio des amours de Modeste. — Laisse-moi seul, dit-il Ă  son fidĂšle ami. Quand le lieutenant eut fermĂ© la porte, le malheureux pĂšre se jeta sur un divan, y resta la tĂȘte dans ses mains, pleurant de ces larmes rares, maigres, qui roulent entre les paupiĂšres des gens de cinquante-six ans, sans en sortir, qui les mouillent, qui se sĂšchent promptement et qui renaissent, une des derniĂšres rosĂ©es de l’automne humain. ─ Avoir des enfants chĂ©ris, avoir une femme adorĂ©e, c’est se donner plusieurs cƓurs et les tendre aux poignards ! s’écria-t-il en faisant un bond de tigre et se promenant par la chambre. Être pĂšre, c’est se livrer pieds et poings liĂ©s au malheur. Si je rencontre ce d’Estourny, je le tuerai ! ─ Ayez donc des filles ?
 L’une met la main sur un escroc, et l’autre, ma Modeste, sur quoi ? sur un lĂąche qui l’abuse sous l’armure en papier dorĂ© d’un poĂ«te. Encore si c’était Canalis ! il n’y aurait pas grand mal. Mais ce Scapin d’amoureux ?
 je l’étranglerai de mes deux mains
 se disait-il en faisant involontairement un geste d’une atroce Ă©nergie
 Et aprĂšs ?
 se demanda-t-il, si ma fille meurt de chagrin ! Il regarda machinalement par les fenĂȘtres de l’hĂŽtel des Princes, et vint se rasseoir sur son divan oĂč il resta immobile. Les fatigues de six voyages aux Indes, les soucis de la spĂ©culation, les dangers courus, Ă©vitĂ©s, les chagrins avaient argentĂ© la chevelure de Charles Mignon. Sa belle figure militaire, d’un contour si pur, s’était bronzĂ©e au soleil de la Malaisie, de la Chine et de l’Asie mineure, elle avait pris un caractĂšre imposant que la douleur rendit sublime en ce moment. ─ Et Mongenod qui me dit d’avoir confiance dans le jeune homme qui va venir me parler de ma fille
 Ernest de La BriĂšre fut alors annoncĂ© par l’un des domestiques que le comte de La Bastie s’était attachĂ©s pendant ces quatre annĂ©es et qu’il avait triĂ©s dans le nombre de ses subordonnĂ©s. — Vous venez, monsieur, de la part de non ami Mongenod ? dit-il. — Oui, rĂ©pondit Ernest qui contempla timidement ce visage aussi sombre que celui d’Othello. Je me nomme Ernest de La BriĂšre, alliĂ©, monsieur, Ă  la famille du dernier premier-ministre, et son secrĂ©taire particulier pendant son ministĂšre. À sa chute, son Excellence me mit Ă  la Cour des Comptes, oĂč je suis RĂ©fĂ©rendaire de premiĂšre classe, et oĂč je puis devenir MaĂźtre des Comptes
 — En quoi tout ceci peut-il concerner mademoiselle de La Bastie ? demanda Charles Mignon. — Monsieur, je l’aime, et j’ai l’inespĂ©rĂ© bonheur d’ĂȘtre aimĂ© d’elle
 Écoutez-moi, monsieur, dit Ernest en arrĂȘtant un mouvement terrible du pĂšre irritĂ©, j’ai la plus bizarre confession Ă  vous faire, la plus honteuse pour un homme d’honneur. La plus affreuse punition de ma conduite, naturelle peut-ĂȘtre, n’est pas d’avoir Ă  vous la rĂ©vĂ©ler
 je crains encore plus la fille que le pĂšre
 Ernest raconta naĂŻvement et avec la noblesse que donne la sincĂ©ritĂ© l’avant-scĂšne de ce petit drame domestique, sans omettre les vingt et quelques lettres Ă©changĂ©es qu’il avait apportĂ©es, ni l’entrevue qu’il venait d’avoir avec Canalis. Quand le pĂšre eut fini la lecture de ces lettres, le pauvre amant, pĂąle et suppliant, trembla sous les regards de feu que lui jeta le Provençal. — Monsieur, dit Charles, il ne se trouve en tout ceci qu’une erreur, mais elle est capitale. Ma fille n’a pas six millions, elle a tout au plus deux cent mille francs de dot et des espĂ©rances trĂšs douteuses. — Ah ! monsieur, dit Ernest en se levant, se jetant sur Charles Mignon et le serrant, vous m’îtez un poids qui m’oppressait ! Rien ne s’opposera peut-ĂȘtre plus Ă  mon bonheur !
 J’ai des protecteurs, je serai MaĂźtre des Comptes. N’eĂ»t-elle que dix mille francs, fallĂ»t-il lui reconnaĂźtre une dot, mademoiselle Modeste serait encore ma femme ; et la rendre heureuse, comme vous avez rendu la vĂŽtre, ĂȘtre pour vous un vrai fils
 oui, monsieur, je n’ai plus mon pĂšre, voilĂ  le fond de mon cƓur. Charles Mignon recula de trois pas, arrĂȘta sur La BriĂšre un regard qui pĂ©nĂ©tra dans les yeux du jeune homme comme un poignard dans sa gaĂźne, et il resta silencieux en trouvant la plus entiĂšre candeur, la vĂ©ritĂ© la plus pure sur cette physionomie Ă©panouie, dans ces yeux enchantĂ©s. ─ Le sort se lasserait-il donc !
 se dit-il Ă  demi-voix, et trouverais-je dans ce garçon la perle des gendres ? Il se promena trĂšs agitĂ© par la chambre. — Vous devez, monsieur, dit enfin Charles Mignon, la plus entiĂšre soumission Ă  l’arrĂȘt que vous ĂȘtes venu chercher ; car, sans cela, vous joueriez en ce moment la comĂ©die. — Oh ! monsieur
 — Écoutez-moi, dit le pĂšre en clouant sur place La BriĂšre par un regard. Je ne serai ni sĂ©vĂšre, ni dur, ni injuste. Vous subirez et les inconvĂ©nients et les avantages de la position fausse dans laquelle vous vous ĂȘtes mis. Ma fille croit aimer un des grands poĂ«tes de ce temps-ci, et dont la gloire, avant tout, l’a sĂ©duite. Eh bien ! moi, son pĂšre, ne dois-je pas la mettre Ă  mĂȘme de choisir entre la CĂ©lĂ©britĂ© qui fut comme un phare pour elle, et la pauvre RĂ©alitĂ© que le hasard lui jette par une de ces railleries qu’il se permet si souvent ? Ne faut-il pas qu’elle puisse opter entre Canalis et vous ? Je compte sur votre honneur pour vous taire sur ce que je viens de vous dire relativement Ă  l’état de mes affaires. Vous viendrez, vous et votre ami le baron de Canalis, au Havre passer cette derniĂšre quinzaine du mois d’octobre. Ma maison vous sera ouverte Ă  tous deux, ma fille aura le loisir de vous observer. Songez que vous devez amener vous-mĂȘme votre rival et lui laisser croire tout ce qu’on dira de fabuleux sur les millions du comte de La Bastie. Je serai demain au Havre, et vous y attends trois jours aprĂšs mon arrivĂ©e. Adieu, monsieur
 Le pauvre La BriĂšre retourna d’un pied trĂšs lent chez Canalis. En ce moment, seul avec lui-mĂȘme, le poĂ«te pouvait s’abandonner au torrent de pensĂ©es que fait jaillir ce second mouvement si vantĂ© par le prince de Talleyrand. Le premier mouvement est la voix de la Nature, et le second est celle de la SociĂ©tĂ©. — Une fille riche de six millions ! et mes yeux n’ont pas vu briller cet or Ă  travers les tĂ©nĂšbres ! Avec une fortune si considĂ©rable, je serais pair de France, comte, ambassadeur. J’ai rĂ©pondu Ă  des bourgeoises, Ă  des sottes, Ă  des intrigantes qui voulaient un autographe ! Et je me suis lassĂ© de ces intrigues de bal masquĂ©, prĂ©cisĂ©ment le jour oĂč Dieu m’envoyait une Ăąme d’élite, un ange aux ailes d’or
 Bah ! je vais faire un poĂ«me sublime, et ce hasard renaĂźtra ! Mais est-il heureux, ce petit niais de La BriĂšre, qui s’est pavanĂ© dans mes rayons ?
 Quel plagiat ! Je suis le modĂšle, il sera la statue ! Nous avons jouĂ© la fable de Bertrand et Raton ! Six millions et un ange, une Mignon de La Bastie ! un ange aristocratique aimant la poĂ©sie et le poĂ«te
 Et moi qui montre mes muscles d’homme fort, qui fais des exercices d’Alcide pour Ă©tonner par la force morale ce champion de la force physique, ce brave soldat plein de cƓur, l’ami de cette jeune fille Ă  laquelle il dira que je suis une Ăąme de bronze ! Je joue au NapolĂ©on quand je devais me dessiner en sĂ©raphin !
 Enfin j’aurai peut-ĂȘtre un ami, je l’aurai payĂ© cher ; mais l’amitiĂ©, c’est si beau ! Six millions, voilĂ  le prix d’un ami on ne peut pas en avoir beaucoup Ă  ce prix-là
 La BriĂšre entra dans le cabinet de son ami sur ce dernier point d’exclamation. Il Ă©tait triste. — Eh bien ! qu’as-tu ? lui dit Canalis. — Le pĂšre exige que sa fille soit mise Ă  mĂȘme de choisir entre les deux Canalis
 — Pauvre garçon, s’écria le poĂ«te en riant. Il est trĂšs spirituel, ce pĂšre-là
 — Je suis engagĂ© d’honneur Ă  t’amener au Havre, dit piteusement La BriĂšre. — Mon cher enfant, rĂ©pondit Canalis, du moment oĂč il s’agit de ton honneur, tu peux compter sur moi
 Je vais aller demander un congĂ© d’un mois
 — Ah ! Modeste est bien belle ! s’écria La BriĂšre au dĂ©sespoir, et tu m’écraseras facilement ! J’étais aussi bien Ă©tonnĂ© de voir le bonheur s’occupant de moi, et je me disais Il se trompe ! — Bah ! nous verrons ! dit Canalis avec une atroce gaietĂ©. Le soir, aprĂšs dĂźner, Charles Mignon et son caissier volaient, Ă  raison de trois francs de guides, de Paris au Havre. Le pĂšre avait complĂ©tement rassurĂ© le chien de garde sur les amours de Modeste, en le relevant de sa consigne et le rassurant sur le compte de Butscha. — Tout est pour le mieux, mon vieux Dumay, dit Charles qui avait pris des renseignements auprĂšs de Mongenod et sur Canalis et sur La BriĂšre. Nous allons avoir deux personnages pour un rĂŽle, s’écria-t-il gaiement ! Il recommanda nĂ©anmoins Ă  son vieux camarade une discrĂ©tion absolue sur la comĂ©die qui devait se jouer au Chalet, la plus douce des vengeances ou, si vous le voulez, des leçons d’un pĂšre Ă  sa fille. De Paris au Havre, ce fut entre les deux amis une longue causerie qui mit le colonel au fait des plus lĂ©gers incidents arrivĂ©s Ă  sa famille pendant ces quatre annĂ©es, et Charles apprit Ă  Dumay que Desplein, le grand chirurgien, devait, avant la fin du mois, venir examiner la cataracte de la comtesse, afin de dire s’il Ă©tait possible de lui rendre la vue. Un moment avant l’heure Ă  laquelle on dĂ©jeunait au Chalet, les claquements de fouet d’un postillon comptant sur un large pourboire apprirent le retour des deux soldats Ă  leurs familles. La joie d’un pĂšre revenant aprĂšs une si longue absence pouvait seule avoir de tels Ă©clats ; aussi les femmes se trouvĂšrent-elles toutes Ă  la petite porte. Il y a tant de pĂšres, tant d’enfants, et peut-ĂȘtre plus de pĂšres que d’enfants, pour comprendre l’ivresse d’une pareille fĂȘte que la littĂ©rature n’a jamais eu besoin de la peindre, heureusement ! car les plus belles paroles, la poĂ©sie est au-dessous de ces Ă©motions. Peut-ĂȘtre les Ă©motions douces sont-elles peu littĂ©raires. Pas un mot qui pĂ»t troubler les joies de la famille Mignon ne fut prononcĂ© dans cette journĂ©e. Il y eut trĂȘve entre le pĂšre, la mĂšre et la fille relativement au soi-disant mystĂ©rieux amour qui pĂąlissait Modeste levĂ©e pour la premiĂšre fois. Le colonel, avec l’admirable dĂ©licatesse qui distingue les vrais soldats, se tint pendant tout le temps Ă  cĂŽtĂ© de sa femme dont la main ne quitta pas la sienne, et il regardait Modeste sans se lasser d’admirer cette beautĂ© fine, Ă©lĂ©gante, poĂ©tique. N’est-ce pas Ă  ces petites choses que se reconnaissent les gens de cƓur ? Modeste, qui craignait de troubler la joie mĂ©lancolique de son pĂšre et de sa mĂšre, venait, de moment en moment, embrasser le front du voyageur ; et, en l’embrassant trop, elle semblait vouloir l’embrasser pour deux. — Oh ! chĂšre petite ! je te comprends ! dit le colonel en serrant la main de Modeste Ă  un moment oĂč elle l’assaillait de caresses. — Chut ! lui rĂ©pondit Modeste Ă  l’oreille en lui montrant sa mĂšre. Le silence un peu finaud de Dumay rendit Modeste inquiĂšte sur les rĂ©sultats du voyage Ă  Paris, elle regardait parfois le lieutenant Ă  la dĂ©robĂ©e, sans pouvoir pĂ©nĂ©trer au delĂ  de ce dur Ă©piderme. Le colonel voulait, en pĂšre prudent, Ă©tudier le caractĂšre de sa fille unique, et consulter surtout sa femme avant d’avoir une confĂ©rence d’oĂč dĂ©pendait le bonheur de toute la famille. — Demain, mon enfant chĂ©ri, dit-il le soir, lĂšve-toi de bonne heure, nous irons ensemble, s’il fait beau, nous promener au bord de la mer
 Nous avons Ă  causer de vos poĂ«mes, mademoiselle de La Bastie. Ce mot, accompagnĂ© d’un sourire paternel qui reparut comme un Ă©cho sur les lĂšvres de Dumay, fut tout ce que Modeste put savoir ; mais ce fut assez, et pour calmer ses inquiĂ©tudes, et pour la rendre curieuse Ă  ne s’endormir que tard, tant elle fit de suppositions ! Aussi, le lendemain Ă©tait-elle tout habillĂ©e et prĂȘte avant le colonel. — Vous savez tout, mon bon pĂšre, dit-elle aussitĂŽt qu’elle se trouva sur le chemin de la mer. — Je sais tout, et encore bien des choses que tu ne sais pas, rĂ©pondit-il. Sur ce mot, le pĂšre et la fille firent quelques pas en silence. — Explique-moi, mon enfant, comment une fille adorĂ©e par sa mĂšre a pu faire une dĂ©marche aussi capitale que celle d’écrire Ă  un inconnu, sans la consulter ? — HĂ© ! papa, parce que maman ne l’aurait pas permis. — Crois-tu, ma fille, que ce soit raisonnable ? Si tu t’es fatalement instruite toute seule, comment ta raison ou ton esprit, Ă  dĂ©faut de la pudeur, ne t’ont-ils pas dit qu’agir ainsi c’était te jeter Ă  la tĂȘte d’un homme ? Ma fille, ma seule et unique enfant serait sans fiertĂ©, sans dĂ©licatesse ?
 Oh ! Modeste, tu as fait passer Ă  ton pĂšre deux heures d’enfer Ă  Paris ; car enfin, tu as tenu moralement la mĂȘme conduite que Bettina, sans avoir l’excuse de la sĂ©duction ; tu as Ă©tĂ© coquette Ă  froid, et cette coquetterie-lĂ , c’est l’amour de tĂȘte, le vice le plus affreux de la Française. — Moi, sans fiertĂ© ?
 disait Modeste en pleurant, mais il ne m’a pas encore vue !
 — Il sait ton nom
 — Je ne lui ai dit qu’au moment oĂč les yeux ont donnĂ© raison Ă  trois mois de correspondance pendant lesquels nos Ăąmes se sont parlĂ© ! — Oui, mon cher ange Ă©garĂ©, vous avez mis une espĂšce de raison dans une folie qui compromettait et votre bonheur et votre famille
 — Eh ! aprĂšs tout, papa, le bonheur est l’absolution de cette tĂ©mĂ©ritĂ©, dit-elle avec un mouvement d’humeur. — Ah ! c’est de la tĂ©mĂ©ritĂ© seulement ? s’écria le pĂšre. — Une tĂ©mĂ©ritĂ© que ma mĂšre s’est permise, rĂ©pliqua-t-elle vivement. — Enfant mutinĂ© ! votre mĂšre, aprĂšs m’avoir vu pendant un bal, a dit le soir Ă  son pĂšre, qui l’adorait, qu’elle croyait devoir ĂȘtre heureuse avec moi
 Sois franche, Modeste, y a-t-il quelque similitude entre un amour conçu rapidement, il est vrai, mais sous les yeux d’un pĂšre, et la folle action d’écrire Ă  un inconnu ?
 — Un inconnu ?
 dites, papa, l’un de nos plus grands poĂ«tes, dont le caractĂšre et la vie sont exposĂ©s au grand jour, Ă  la mĂ©disance, Ă  la calomnie, un homme vĂȘtu de gloire, et pour qui, mon cher pĂšre, je suis restĂ©e Ă  l’état de personnage dramatique et littĂ©raire, une fille de Shakspeare, jusqu’au moment oĂč j’ai voulu savoir si l’homme est aussi bien que son Ăąme est belle
 — Mon Dieu ! ma pauvre enfant, tu fais de la poĂ©sie Ă  propos de mariage ; mais, si de tout temps on a cloĂźtrĂ© les filles dans l’intĂ©rieur de la famille ; si Dieu, si la loi sociale les mettent sous le joug sĂ©vĂšre du consentement paternel, c’est prĂ©cisĂ©ment pour leur Ă©viter tous les malheurs de ces poĂ©sies qui vous charment, qui vous Ă©blouissent, et qu’alors vous ne pouvez apprĂ©cier Ă  leur juste valeur. La poĂ©sie est un des agrĂ©ments de la vie, elle n’est pas toute la vie. — Papa, c’est un procĂšs encore pendant devant le tribunal des faits, car il y a lutte constante entre nos cƓurs et la famille. — Malheur Ă  l’enfant qui serait heureuse par cette rĂ©sistance !
 dit gravement le colonel. En 1813, j’ai vu l’un de mes camarades, le marquis d’Aiglemont, Ă©pousant sa cousine contre l’avis du pĂšre, et ce mĂ©nage a payĂ© cher l’entĂȘtement qu’une jeune fille prenait pour de l’amour
 La Famille est en ceci souveraine
 — Mon fiancĂ© m’a dit tout cela, rĂ©pondit-elle. Il s’est fait Orgon pendant quelque temps, et il a eu le courage de me dĂ©nigrer le personnel des poĂ«tes. — J’ai lu vos lettres, dit Charles Mignon en laissant Ă©chapper un malicieux sourire, qui rendit Modeste inquiĂšte ; mais, Ă  ce propos, je dois te faire observer que ta derniĂšre serait Ă  peine permise Ă  une fille sĂ©duite, Ă  une Julie d’Étanges ! Mon Dieu, quel mal nous font les romans !
 — On ne les Ă©crirait pas, mon cher pĂšre, nous les ferions, il vaut mieux les lire
 Il y a moins d’aventures dans ce temps-ci que sous Louis XIV et Louis XV, oĂč l’on publiait moins de romans
 D’ailleurs, si vous avez lu les lettres, vous avez dĂ» voir que je vous ai trouvĂ© pour gendre le fils le plus respectueux, l’ñme la plus angĂ©lique, la probitĂ© la plus sĂ©vĂšre, et que nous nous aimons au moins autant que vous et ma mĂšre vous vous aimiez
 Eh bien ! je vous accorde que tout ne s’est pas exactement passĂ© selon l’étiquette ; j’ai fait, si vous voulez, une faute
 — J’ai lu vos lettres, rĂ©pĂ©ta le pĂšre en interrompant sa fille, ainsi je sais comment il t’a justifiĂ©e Ă  tes propres yeux d’une dĂ©marche que pourrait se permettre une femme Ă  qui la vie est connue et qu’une passion entraĂźnerait, mais qui chez une jeune fille de vingt ans est une faute monstrueuse
 — Une faute pour des bourgeois, pour des Gobenheim compassĂ©s, qui mesurent la vie Ă  l’équerre
 Ne sortons pas du monde artiste et poĂ©tique, papa
 Nous sommes, nous autres jeunes filles, entre deux systĂšmes laisser voir par des minauderies Ă  un homme que nous l’aimons, ou aller franchement Ă  lui
 Ce dernier parti n’est-il pas bien grand, bien noble ? Nous autres jeunes filles françaises, nous sommes livrĂ©es par nos familles comme des marchandises, Ă  trois mois, quelquefois fin courant, comme mademoiselle Vilquin ; mais en Angleterre, en Suisse, en Allemagne, on se marie Ă  peu prĂšs d’aprĂšs le systĂšme que j’ai suivi
 Qu’avez-vous Ă  rĂ©pondre ? Ne suis-je pas un peu Allemande ? — Enfant ! s’écria le colonel en regardant sa fille, la supĂ©rioritĂ© de la France vient de son bon sens, de la logique Ă  laquelle sa belle langue y condamne l’esprit ; elle est la Raison du monde ! l’Angleterre et l’Allemagne sont romanesques en ce point de leurs mƓurs ; et, encore, les grandes familles y suivent-elles nos lois. Vous ne voudrez donc jamais penser que vos parents, Ă  qui la vie est bien connue, ont la charge de vos Ăąmes et de votre bonheur, qu’ils doivent vous faire Ă©viter les Ă©cueils du monde !
 Mon Dieu ! dit-il, est-ce leur faute, est-ce la nĂŽtre ? Doit-on tenir ses enfants sous un joug de fer ? Devons-nous ĂȘtre punis de cette tendresse qui nous les fait rendre heureux, qui les met malheureusement Ă  mĂȘme notre cƓur ?
 Modeste observa son pĂšre du coin de l’Ɠil, en entendant cette espĂšce d’invocation dite avec des larmes dans la voix. — Est-ce une faute, Ă  une fille libre de son cƓur, de se choisir pour mari, non seulement un charmant garçon, mais encore un homme de gĂ©nie, noble, et dans une belle position ?
 Un gentilhomme doux comme moi, dit-elle. — Tu l’aimes ?
 demanda le pĂšre. — Tenez, mon pĂšre, dit-elle en posant sa tĂȘte sur le sein du colonel, si vous ne voulez pas me voir mourir
 — Assez, dit le vieux soldat, ta passion est, je le vois, inĂ©branlable ! — InĂ©branlable. — Rien ne peut te faire changer ?
 — Rien au monde ! — Tu ne supposes aucun Ă©vĂ©nement, aucune trahison, reprit le vieux soldat, tu l’aimes quand mĂȘme, Ă  cause de son charme personnel, et ce serait un d’Estourny, tu l’aimerais encore ?
 — Oh ! mon pĂšre
 vous ne connaissez pas votre fille. Pourrais-je aimer un lĂąche, un homme sans foi, sans honneur, un gibier de potence ?
 — Et si tu avais Ă©tĂ© trompĂ©e ?
 — Par ce charmant et candide garçon, presque mĂ©lancolique ?
 Vous riez, ou vous ne l’avez pas vu. — Enfin, fort heureusement ton amour n’est plus absolu, comme tu le disais. Je te fais apercevoir des circonstances qui modifieraient ton poĂ«me
 Eh bien ! comprends-tu que les pĂšres soient bons Ă  quelque chose
 — Vous voulez donner une leçon Ă  votre enfant, papa. Ceci tourne au Berquin
 — Pauvre Ă©garĂ©e ! reprit sĂ©vĂšrement le pĂšre, la leçon ne vient pas de moi, je n’y suis pour rien, si ce n’est pour t’adoucir le coup
 — Assez, mon pĂšre ne jouez pas avec ma vie
 dit Modeste en pĂąlissant. — Allons, ma fille, rassemble ton courage. C’est toi qui as jouĂ© avec la vie, et la vie se joue de toi. Modeste regarda son pĂšre d’un air hĂ©bĂ©tĂ©. — Voyons, si le jeune homme que tu aimes, que tu as vu dans l’église du Havre, il y a quatre jours, Ă©tait un misĂ©rable
 — Cela n’est pas ! dit-elle, cette tĂȘte brune et pĂąle, cette noble figure pleine de poĂ©sie
 — Est un mensonge ! dit le colonel en interrompant sa fille. Ce n’est pas plus monsieur de Canalis que je ne suis ce pĂȘcheur qui lĂšve sa voile pour partir
 — Savez-vous ce que vous tuez en moi ?
 dit-elle. — Rassure-toi, mon enfant, si le hasard a mis ta punition dans ta faute mĂȘme, le mal n’est pas irrĂ©parable. Le garçon que tu as vu, avec qui tu as Ă©changĂ© ton cƓur par correspondance, est un loyal garçon, il est venu me confier son embarras ; il t’aime et je ne le dĂ©savouerais pas pour gendre. — Si ce n’est pas Canalis, qui est-ce donc ?
 dit Modeste d’une voix profondĂ©ment altĂ©rĂ©e. — Le secrĂ©taire !
 Il se nomme Ernest de La BriĂšre. Il n’est pas gentilhomme ; mais c’est un de ces hommes ordinaires, Ă  vertus positives, d’une moralitĂ© sĂ»re, qui plaisent aux parents. Qu’est-ce que cela nous fait, d’ailleurs, tu l’as vu, rien ne peut changer ton cƓur, tu l’as choisi, tu connais son Ăąme, elle est aussi belle qu’il est joli garçon !
 Le comte de La Bastie eut la parole coupĂ©e par un soupir de Modeste. La pauvre fille, pĂąle, les yeux attachĂ©s sur la mer, roide comme une morte, fut atteinte, comme d’un coup de pistolet, par ces mots c’est un de ces hommes ordinaires, Ă  vertus positives, d’une moralitĂ© sĂ»re, qui plaisent aux parents. — TrompĂ©e !
 dit-elle enfin. — Comme ta pauvre sƓur, mais moins gravement. — Retournons, mon pĂšre ! dit-elle en se levant du tertre oĂč tous deux ils s’étaient assis. Tiens, papa, je te jure, devant Dieu, de suivre ta volontĂ©, quelle qu’elle soit, dans l’affaire de mon mariage. — Tu n’aimes donc dĂ©jĂ  plus ?
 demanda railleusement le pĂšre. — J’aimais un homme vrai, sans mensonge au front, probe comme vous l’ĂȘtes, incapable de se dĂ©guiser comme un acteur, de se mettre Ă  la joue le fard de la gloire d’un autre
 — Tu disais que rien ne pouvait te faire changer ? dit ironiquement le colonel. — Oh ! ne vous jouez pas de moi ?
 dit-elle en joignant les mains et regardant son pĂšre dans une anxiĂ©tĂ© cruelle, vous ne savez pas que vous maniez mon cƓur et mes plus chĂšres croyances avec vos plaisanteries
 — Dieu m’en garde ! je t’ai dit l’exacte vĂ©ritĂ©. — Vous ĂȘtes bien bon, mon pĂšre ! rĂ©pondit-elle aprĂšs une pause et avec une sorte de solennitĂ©. — Et il a tes lettres ! reprit Charles Mignon. Hein ?
 Si ces folles caresses de ton Ăąme Ă©taient tombĂ©es entre les mains de ces poĂ«tes qui, selon Dumay, en font des allumettes Ă  cigare ! — Oh !
 vous allez trop loin
 — Canalis le lui a dit
 — Il a vu Canalis ?
 — Oui, rĂ©pondit le colonel. Ils marchĂšrent tous les deux en silence. — VoilĂ  donc pourquoi, reprit Modeste aprĂšs quelques pas, ce monsieur me disait tant de mal de la poĂ©sie et des poĂ«tes ? pourquoi ce petit secrĂ©taire parlait de
 Mais, dit-elle en s’interrompant, ses vertus, ses qualitĂ©s, ses beaux sentiments ne sont-ils pas un costume Ă©pistolaire ?
 Celui qui vole une gloire et un nom peut bien
 — Crocheter des serrures, voler le TrĂ©sor, assassiner sur le grand chemin !
 s’écria Charles Mignon en souriant. Vous voilĂ  bien, vous autres jeunes filles avec vos sentiments absolus et votre ignorance de la vie ! un homme capable de tromper une femme descend nĂ©cessairement de l’échafaud ou doit y monter
 Cette raillerie arrĂȘta l’effervescence de Modeste ; et, de nouveau le silence rĂ©gna. — Mon enfant, reprit le colonel, les hommes dans la sociĂ©tĂ©, comme dans la nature d’ailleurs, doivent chercher Ă  s’emparer de vos cƓurs, et vous devez vous dĂ©fendre. Tu as interverti les rĂŽles. Est-ce bien ? Tout est faux dans une fausse position. À toi donc le premier tort. Non, un homme n’est pas un monstre quand il essaie de plaire Ă  une femme, et notre droit, Ă  nous, nous permet l’agression dans toutes ses consĂ©quences, hors le crime et la lĂąchetĂ©. Un homme peut avoir encore des vertus, aprĂšs avoir trompĂ© une femme, ce qui veut tout bonnement dire qu’il ne reconnaĂźt pas en elle les trĂ©sors qu’il y cherchait ; tandis qu’il n’y a qu’une reine, une actrice, ou une femme placĂ©e tellement au-dessus d’un homme qu’elle soit pour lui comme une reine, qui puissent aller au-devant de lui, sans trop de blĂąme. Mais une jeune fille !
 elle ment alors Ă  tout ce que Dieu a fait fleurir de saint, de beau, de grand en elle, quelque grĂące, quelque poĂ©sie, quelques prĂ©cautions qu’elle mette Ă  cette faute. — Rechercher le maĂźtre et trouver le domestique !
 Avoir rejouĂ© les Jeux de l’Amour et du Hasard de mon cĂŽtĂ© seulement ! dit-elle avec amertume oh ! je ne m’en relĂšverai jamais
 — Folle !
 Monsieur Ernest de La BriĂšre est, Ă  mes yeux, un personnage au moins Ă©gal Ă  monsieur le baron de Canalis il a Ă©tĂ© le secrĂ©taire particulier d’un premier ministre, il est Conseiller rĂ©fĂ©rendaire Ă  la Cour des Comptes, il a du cƓur, il t’adore ; mais il ne compose pas de vers
 Non, j’en conviens, il n’est pas poĂ«te ; mais il peut avoir le cƓur plein de poĂ©sie. Enfin, ma pauvre enfant, dit-il Ă  un geste de dĂ©goĂ»t que fit Modeste, tu les verras l’un et l’autre, le faux et le vrai Canalis
 — Oh ! papa ! — Ne m’as-tu pas jurĂ© de m’obĂ©ir en tout, dans l’affaire de ton mariage ? Eh bien ! tu pourras choisir entre eux celui qui te plaira pour mari. Tu as commencĂ© par un poĂ«me, tu finiras par une idylle bucolique en essayant de surprendre le vrai caractĂšre de ces messieurs dans quelques aventures champĂȘtres, la chasse ou la pĂȘche ! Modeste baissa la tĂȘte, elle revint au Chalet avec son pĂšre en l’écoutant, en rĂ©pondant par des monosyllabes. Elle Ă©tait tombĂ©e au fond de la boue, et humiliĂ©e, de cette alpe oĂč elle avait cru voler jusqu’au nid d’un aigle. Pour employer les poĂ©tiques expressions d’un auteur de ce temps aprĂšs s’ĂȘtre senti la plante des pieds trop tendre pour cheminer sur les tessons de verre de la RĂ©alitĂ©, la Fantaisie, qui, dans cette frĂȘle poitrine rĂ©unissait tout de la femme, depuis les rĂȘveries semĂ©es de violettes de la jeune fille pudique jusqu’aux dĂ©sirs insensĂ©s de la courtisane, l’avait amenĂ©e au milieu de ses jardins enchantĂ©s, oĂč, surprise amĂšre ! elle voyait au lieu de sa fleur sublime, sortir de terre les jambes velues et entortillĂ©es de la noire mandragore. » Des hauteurs mystiques de son amour, Modeste se trouvait dans le chemin uni, plat, bordĂ© de fossĂ©s et de labours, sur la route pavĂ©e de la VulgaritĂ© ! Quelle fille Ă  l’ñme ardente ne se serait brisĂ©e dans une chute pareille ? Aux pieds de qui donc avait-elle semĂ© ses paroles ? La Modeste qui revint au Chalet ne ressemblait pas plus Ă  celle qui sortit deux heures auparavant que l’actrice dans la rue ne ressemble Ă  l’hĂ©roĂŻne en scĂšne. Elle tomba dans un engourdissement pĂ©nible Ă  voir. Le soleil Ă©tait obscur, la nature se voilait, les fleurs ne lui disaient plus rien. Comme toutes les filles Ă  caractĂšre extrĂȘme, elle but quelques gorgĂ©es de trop Ă  la coupe du DĂ©senchantement. Elle se dĂ©battit avec la RĂ©alitĂ© sans vouloir tendre encore le cou au joug de la Famille et de la SociĂ©tĂ©, elle le trouvait lourd, dur, pesant ! Elle n’écouta mĂȘme pas les consolations de son pĂšre et de sa mĂšre, elle goĂ»ta je ne sais quelle sauvage voluptĂ© Ă  se laisser aller Ă  ses souffrances d’ñme. — Le pauvre Butscha, dit-elle un soir, a donc raison ! Ce mot indique le chemin qu’elle fit en peu de temps dans les plaines arides du RĂ©el, conduite par une morne tristesse. La tristesse, engendrĂ©e par le renversement de toutes nos espĂ©rances, est une maladie ; elle donne souvent la mort. Ce ne sera pas une des moindres occupations de la Physiologie actuelle que de rechercher par quelles voies, par quels moyens une pensĂ©e arrive Ă  produire la mĂȘme dĂ©sorganisation qu’un poison ; comment le dĂ©sespoir ĂŽte l’appĂ©tit, dĂ©truit le pylore, et change toutes les conditions de la plus forte vie. Telle fut Modeste. En trois jours, elle offrit le spectacle d’une mĂ©lancolie morbide, elle ne chantait plus, on ne pouvait pas la faire sourire ; elle effraya ses parents et ses amis. Charles Mignon, inquiet de ne pas voir arriver les deux amis, pensait Ă  les aller chercher ; mais le quatriĂšme jour, monsieur Latournelle en eut des nouvelles. Voici comment. Canalis, excessivement allĂ©chĂ© par un si riche mariage, ne voulut rien nĂ©gliger pour l’emporter sur La BriĂšre, sans que La BriĂšre pĂ»t lui reprocher d’avoir violĂ© les lois de l’amitiĂ©. Le poĂ«te pensa que rien ne dĂ©considĂ©rait plus un amant aux yeux d’une jeune fille que de le lui montrer dans une situation subalterne, et il proposa, de la maniĂšre la plus simple Ă  La BriĂšre, de faire mĂ©nage ensemble et de prendre pour un mois, Ă  Ingouville, une petite maison de campagne oĂč ils se logeraient tous deux sous prĂ©texte de santĂ© dĂ©labrĂ©e. Une fois que La BriĂšre, qui dans le premier moment n’aperçut rien que de naturel Ă  cette proposition, y eut consenti, Canalis se chargea de mener son ami gratuitement et fit Ă  lui seul les prĂ©paratifs du voyage ; il envoya son valet de chambre au Havre, et lui recommanda de s’adresser Ă  monsieur Latournelle pour la location d’une maison de campagne Ă  Ingouville en pensant que le notaire serait bavard avec la famille Mignon. Ernest et Canalis avaient, chacun le prĂ©sume, causĂ© de toutes les circonstances de cette aventure, et le prolixe La BriĂšre avait donnĂ© mille renseignements Ă  son rival. Le valet de chambre, au fait des intentions de son maĂźtre, les remplit Ă  merveille ; il trompetta l’arrivĂ©e au Havre du grand poĂ«te Ă  qui les mĂ©decins ordonnaient quelques bains de mer pour rĂ©parer ses forces Ă©puisĂ©es dans les doubles travaux de la politique et de la littĂ©rature. Ce grand personnage voulait une maison composĂ©e d’au moins tant de piĂšces, car il amenait son secrĂ©taire, un cuisinier, deux domestiques et un cocher, sans compter monsieur Germain Bonnet, son valet de chambre. La calĂšche choisie par le poĂ«te et louĂ©e pour un mois, Ă©tait assez jolie, elle pouvait servir Ă  quelques promenades ; aussi Germain chercha-t-il Ă  louer dans les environs du Havre deux chevaux Ă  deux fins, monsieur le baron et son secrĂ©taire aimant l’exercice du cheval. Devant le petit Latournelle, Germain, en visitant les maisons de campagne, appuyait beaucoup sur le secrĂ©taire, et il en refusa deux, en objectant que monsieur La BriĂšre n’y serait pas convenablement logĂ©. ─ Monsieur le baron, disait-il, a fait de son secrĂ©taire son meilleur ami. Ah ! je serais joliment grondĂ© si monsieur de La BriĂšre n’était pas traitĂ© comme monsieur le baron lui-mĂȘme ! Et, aprĂšs tout, monsieur de La BriĂšre est RĂ©fĂ©rendaire Ă  la Cour des Comptes. » Germain ne se montra jamais que vĂȘtu tout de drap noir, des gants propres aux mains, des bottes, et costumĂ© comme un maĂźtre. Jugez quel effet il produisit, et quelle idĂ©e on prit du grand poĂ«te, sur cet Ă©chantillon ? Le valet d’un homme d’esprit finit par avoir de l’esprit, car l’esprit de son maĂźtre finit par dĂ©teindre sur lui. Germain ne chargea pas son rĂŽle, il fut simple, il fut bonhomme, selon la recommandation de Canalis. Le pauvre La BriĂšre ne se doutait pas du tort que lui faisait Germain, et de la dĂ©prĂ©ciation Ă  laquelle il avait consenti ; car, des sphĂšres infĂ©rieures, il remonta vers Modeste quelques Ă©clats de la rumeur publique. Ainsi, Canalis allait mener son ami Ă  sa suite, dans sa voiture, et le caractĂšre d’Ernest ne lui permettait pas de reconnaĂźtre la faussetĂ© de sa position assez Ă  temps pour y remĂ©dier. Le retard contre lequel pestait Charles Mignon provenait de la peinture des armes de Canalis sur les panneaux de la calĂšche et des commandes au tailleur, car le poĂ«te embrassa le monde immense de ces dĂ©tails dont le moindre influence une jeune fille. — Soyez tranquille, dit Latournelle Ă  Charles Mignon le cinquiĂšme jour, le valet de chambre de monsieur Canalis a terminĂ© ce matin ; il a louĂ© le pavillon de madame Amaury Ă  Sanvic, tout meublĂ©, pour sept cents francs, et il a Ă©crit Ă  son maĂźtre qu’il pouvait partir, il trouverait tout prĂȘt Ă  son arrivĂ©e. Ainsi, ces messieurs seront ici dimanche. J’ai mĂȘme reçu la lettre que voici de Butscha
 Tenez, elle n’est pas longue Mon cher patron, je ne puis ĂȘtre de retour avant dimanche. J’ai, d’ici lĂ , quelques renseignements extrĂȘmement importants Ă  prendre, et qui concernent le bonheur d’une personne Ă  qui vous vous intĂ©ressez. » L’annonce de l’arrivĂ©e de ces deux personnages ne rendit pas Modeste moins triste le sentiment de sa chute, sa confusion, la dominaient encore, et elle n’était pas si coquette que son pĂšre le croyait. Il est une charmante coquetterie permise, celle de l’ñme, et qui peut s’appeler la politesse de l’amour ; or, Charles Mignon, en grondant sa fille, n’avait pas distinguĂ© entre le dĂ©sir de plaire et l’amour de tĂȘte, entre la soif d’aimer et le calcul. En vrai colonel de l’Empire, il avait vu dans cette correspondance, rapidement lue, une fille qui se jetait Ă  la tĂȘte d’un poĂ«te ; mais, dans les lettres supprimĂ©es pour Ă©viter les longueurs, un connaisseur eĂ»t admirĂ© la rĂ©serve pudique et gracieuse que Modeste avait promptement substituĂ©e au ton agressif et lĂ©ger de ses premiĂšres lettres, par une transition assez naturelle Ă  la femme. Le pĂšre avait eu cruellement raison sur un point. La derniĂšre lettre oĂč Modeste, saisie par un triple amour, avait parlĂ© comme si dĂ©jĂ  le mariage Ă©tait conclu, cette lettre causait sa honte ; aussi trouvait-elle son pĂšre bien dur, bien cruel de la forcer Ă  recevoir un homme indigne d’elle, vers qui son Ăąme avait volĂ© presque Ă  nu. Elle avait questionnĂ© Dumay sur son entrevue avec le poĂ«te ; elle lui en avait finement fait raconter les moindres dĂ©tails, et elle ne trouvait pas Canalis si barbare que le disait le lieutenant. Elle souriait Ă  cette belle cassette papale qui contenait les lettres des mille et trois femmes de ce don Juan littĂ©raire. Elle fut plusieurs fois tentĂ©e de dire Ă  son pĂšre ─ Je ne suis pas la seule Ă  lui Ă©crire, et l’élite des femmes envoie des feuilles Ă  la couronne de laurier du poĂ«te ! Le caractĂšre de Modeste subit pendant cette semaine une transformation. Cette catastrophe, et c’en fut une grande chez une nature si poĂ©tique, Ă©veilla la perspicacitĂ©, la malice, latentes chez cette jeune fille en qui ses prĂ©tendus allaient rencontrer un terrible adversaire. En effet, quand, chez une jeune personne, le cƓur se refroidit, la tĂȘte devient saine ; elle observe alors tout avec une certaine rapiditĂ© de jugement, avec un ton de plaisanterie que Shakspeare a trĂšs admirablement peint dans son personnage de BĂ©atrix de Beaucoup de bruit pour rien. Modeste fut saisie d’un profond dĂ©goĂ»t pour les hommes dont les plus distinguĂ©s trompaient ses espĂ©rances. En amour ce que la femme prend pour le dĂ©goĂ»t, c’est tout simplement voir juste ; mais, en fait de sentiment, elle n’est jamais, surtout la jeune fille, dans le vrai. Si elle n’admire pas, elle mĂ©prise. Or, aprĂšs avoir subi des douleurs d’ñme inouĂŻes, Modeste arriva nĂ©cessairement Ă  revĂȘtir cette armure sur laquelle elle avait dit avoir gravĂ© le mot mĂ©pris ; et elle pouvait dĂšs lors assister, en personne dĂ©sintĂ©ressĂ©e, Ă  ce qu’elle nommait le vaudeville des prĂ©tendus, quoiqu’elle y jouĂąt le rĂŽle de la jeune premiĂšre. Elle se proposait surtout d’humilier constamment monsieur de La BriĂšre. — Modeste est sauvĂ©e, dit en souriant madame Mignon Ă  son mari. Elle veut se venger du faux Canalis, en essayant d’aimer le vrai. Tel fut en effet le plan de Modeste. C’était si vulgaire, que sa mĂšre, Ă  qui elle confia ses chagrins, lui conseilla de ne marquer Ă  monsieur de La BriĂšre que la plus accablante bontĂ©. — VoilĂ  deux garçons, dit madame Latournelle le samedi soir, qui ne se doutent pas du nombre d’espions qu’ils auront Ă  leurs trousses, car nous serons huit Ă  les dĂ©visager. — Que dis-tu, deux, bonne amie ? s’écria le petit Latournelle, ils seront trois. Gobenheim n’est pas encore venu, je puis parler. Modeste avait levĂ© la tĂȘte, et tout le monde, imitant Modeste, regardait le petit notaire. — Un troisiĂšme amoureux, et il l’est, se met sur les rangs
 — Ah ! bah !
 dit Charles Mignon. — Mais il ne s’agit de rien moins, reprit fastueusement le notaire, que de Sa Seigneurie monsieur le duc d’HĂ©rouville, marquis de Saint-Sever, duc de Nivron, comte de Bayeux, vicomte d’Essigny, Grand-Écuyer de France et Pair, chevalier de l’Ordre de l’Éperon et de la Toison d’or, Grand d’Espagne, fils du dernier gouverneur de Normandie. Il a vu mademoiselle Modeste pendant son sĂ©jour chez les Vilquin, et il regrettait alors, dit son notaire arrivĂ© de Bayeux hier, qu’elle ne fĂ»t pas assez riche pour lui, dont le pĂšre n’a retrouvĂ© que son chĂąteau d’HĂ©rouville, ornĂ© d’une sƓur, Ă  son retour en France. Le jeune duc a trente-trois ans. Je suis chargĂ© positivement de vous faire des ouvertures, monsieur le comte, dit le notaire en se tournant respectueusement vers le colonel. — Demandez Ă  Modeste, rĂ©pondit le pĂšre, si elle veut avoir un oiseau de plus dans sa voliĂšre ; car, en ce qui me concerne, je consens Ă  ce que monssu le Grand-Écuyer lui rende des soins
 MalgrĂ© le soin que Charles Mignon mettait Ă  ne voir personne, Ă  rester au Chalet, Ă  ne jamais sortir sans Modeste, Gobenheim, qu’il eĂ»t Ă©tĂ© difficile de ne plus recevoir au Chalet, avait parlĂ© de la fortune de Dumay, car Dumay, ce second pĂšre de Modeste, avait dit Ă  Gobenheim, en le quittant ─ Je serai l’intendant de mon colonel, et toute ma fortune, hormis ce qu’en gardera ma femme, sera pour les enfants de ma petite Modeste
 Chacun, au Havre, avait donc rĂ©pĂ©tĂ© cette question si simple que dĂ©jĂ  Latournelle s’était faite ─ Ne faut-il pas que monsieur Charles Mignon ait une fortune colossale pour que la part de Dumay soit de six cent mille francs, et pour que Dumay se fasse son intendant ? ─ Monsieur Mignon est arrivĂ© sur un vaisseau Ă  lui, chargĂ© d’indigo, disait-on Ă  la Bourse. Ce chargement vaut dĂ©jĂ  plus ; sans compter le navire, que ce qu’il se donne de fortune. » Le colonel ne voulut pas renvoyer ses domestiques, choisis avec tant de soin pendant ses voyages, et il fut obligĂ© de louer pour six mois une maison au bas d’Ingouville, car il avait un valet de chambre, un cuisinier et un cocher, nĂšgres tous deux, une mulĂątresse et deux mulĂątres sur la fidĂ©litĂ© desquels il pouvait compter. Le cocher cherchait des chevaux de selle pour mademoiselle, pour son maĂźtre, et des chevaux pour la calĂšche dans laquelle le colonel et le lieutenant Ă©taient revenus. Cette voiture, achetĂ©e Ă  Paris, Ă©tait Ă  la derniĂšre mode, et portait les armes de La Bastie, surmontĂ©es d’une couronne comtale. Ces choses, minimes aux yeux d’un homme qui, depuis quatre ans, vivait au milieu du luxe effrĂ©nĂ© des Indes, des marchands hongs et des Anglais de Canton, furent commentĂ©es par les nĂ©gociants du Havre, par les gens de Graville et d’Ingouville. En cinq jours, ce fut une rumeur Ă©clatante qui fit en Normandie l’effet d’une traĂźnĂ©e de poudre quand elle prend feu. ─ Monsieur Mignon est revenu de la Chine avec des millions, disait-on Ă  Rouen, et il paraĂźt qu’il est devenu comte en voyage ? ─ Mais il Ă©tait comte de La Bastie avant la RĂ©volution, rĂ©pondait un interlocuteur. ─ Ainsi, on appelle monsieur le comte un libĂ©ral qui s’est nommĂ© pendant vingt-cinq ans Charles Mignon oĂč allons-nous ? » Modeste passa donc, malgrĂ© le silence de ses parents et de ses amis, pour ĂȘtre la plus riche hĂ©ritiĂšre de la Normandie, et tous les yeux aperçurent alors ses mĂ©rites. La tante et la sƓur de monsieur le duc d’HĂ©rouville confirmĂšrent, en plein salon, Ă  Bayeux, le droit de monsieur Charles Mignon au titre et aux armes de comte dus au cardinal Mignon dont, par reconnaissance, les glands et le chapeau furent pris pour sommier et pour supports. Elles avaient entrevu, de chez les Vilquin, mademoiselle de La Bastie, et leur sollicitude pour le chef de leur maison appauvrie fut aussitĂŽt rĂ©veillĂ©e. ─ Si mademoiselle de La Bastie est aussi riche qu’elle est belle, dit la tante du jeune duc, ce serait le plus beau parti de la province. Et, elle est noble, au moins, celle-lĂ  ! » Ce dernier mot fut dit contre les Vilquin avec lesquels on n’avait pas pu s’entendre, aprĂšs avoir eu l’humiliation d’aller chez eux. Tels sont les petits Ă©vĂ©nements qui devaient introduire un personnage de plus dans cette scĂšne domestique, contrairement aux lois d’Aristote et d’Horace ; mais le portrait et la biographie de ce personnage, si tardivement venu, n’y causeront pas de longueur, vu son exiguĂŻtĂ©. Monsieur le duc ne tiendra pas plus de place ici qu’il n’en tiendra dans l’Histoire. Sa Seigneurie monsieur le duc d’HĂ©rouville, un fruit de l’automne matrimonial du dernier gouverneur de Normandie, est nĂ© pendant l’émigration, en 1796, Ă  Vienne. Revenu avec le Roi en 1814, le vieux marĂ©chal, pĂšre du duc actuel, mourut en 1819 sans avoir pu marier son fils, quoiqu’il fĂ»t duc de Nivron ; il ne lui laissa que l’immense chĂąteau d’HĂ©rouville, le parc, quelques dĂ©pendances et une ferme assez pĂ©niblement rachetĂ©e, en tout quinze mille francs de rente. Louis XVIII donna la charge de Grand-Écuyer au fils, qui, sous Charles X, eut les douze mille francs de pension accordĂ©s aux pairs de France pauvres. Qu’étaient les appointements de Grand-Écuyer et vingt-sept mille francs de rente pour cette famille ? À Paris, le jeune duc avait, il est vrai, les voitures du Roi, son hĂŽtel rue Saint-Thomas-du-Louvre, Ă  la Grande Écurie ; mais ses appointements dĂ©frayaient son hiver et les vingt-sept mille francs dĂ©frayaient l’étĂ© dans la Normandie. Si ce grand seigneur restait encore garçon, il y avait moins de sa faute que de celle de sa tante, qui ne connaissait pas les fables de La Fontaine. Mademoiselle d’HĂ©rouville eut des prĂ©tentions Ă©normes, en dĂ©saccord avec l’esprit du siĂšcle, car les grands noms sans argent ne pouvaient guĂšre trouver de riches hĂ©ritiĂšres dans la haute noblesse française, dĂ©jĂ  bien embarrassĂ©e d’enrichir ses fils ruinĂ©s par le partage Ă©gal des biens. Pour marier avantageusement le jeune duc d’HĂ©rouville, il aurait fallu caresser les grandes maisons de Banque, et la hautaine fille des d’HĂ©rouville les froissa toutes par des mots sanglants. Pendant les premiĂšres annĂ©es de la Restauration, de 1817 Ă  1825, tout en cherchant des millions, mademoiselle d’HĂ©rouville refusa mademoiselle Mongenod, fille du banquier, de qui se contenta monsieur de Fontaine. Enfin, aprĂšs de belles occasions manquĂ©es par sa faute, elle trouvait en ce moment la fortune des Nucingen trop turpidement ramassĂ©e pour se prĂȘter Ă  l’ambition de madame de Nucingen, qui voulait faire de sa fille une duchesse. Le Roi, dans le dĂ©sir de rendre aux d’HĂ©rouville leur splendeur, avait presque mĂ©nagĂ© ce mariage, et il taxa publiquement mademoiselle d’HĂ©rouville de folie. La tante rendit ainsi son neveu ridicule, et le duc prĂȘtait au ridicule. En effet, quand les grandes choses humaines s’en vont, elles laissent des miettes, des frusteaux, dirait Rabelais, et la Noblesse française nous montre en ce siĂšcle beaucoup trop de restes. Certes, dans cette longue histoire des mƓurs, ni le ClergĂ© ni la Noblesse n’ont Ă  se plaindre. Ces deux grandes et magnifiques nĂ©cessitĂ©s sociales y sont bien reprĂ©sentĂ©es ; mais ne serait-ce pas renoncer au beau titre d’historien que de n’ĂȘtre pas impartial, que de ne pas montrer ici la dĂ©gĂ©nĂ©rescence de la race, comme vous trouverez ailleurs la figure de l’ÉmigrĂ© dans le comte de Mortsauf Voyez le Lis dans la VallĂ©e, et toutes les noblesses de la Noblesse dans le marquis d’Espard Voyez l’Interdiction. Comment la race des forts et des vaillants, comment la maison de ces fiers d’HĂ©rouville, qui donnĂšrent le fameux marĂ©chal Ă  la RoyautĂ©, des cardinaux Ă  l’Église, des capitaines aux Valois, des preux Ă  Louis XIV, aboutissait-elle Ă  un ĂȘtre frĂȘle, et plus petit que Butscha ? C’est une question qu’on peut se faire dans plus d’un salon de Paris, en entendant annoncer plus d’un grand nom de France et voyant entrer un homme petit, fluet, mince ; qui semble n’avoir que le souffle, ou de hĂątifs vieillards, ou quelque crĂ©ation bizarre chez qui l’observateur recherche Ă  grand’peine un trait oĂč l’imagination puisse retrouver les signes d’une ancienne grandeur. Les dissipations du rĂšgne de Louis XV, les orgies de ce temps Ă©goĂŻste et funeste, ont produit la gĂ©nĂ©ration Ă©tiolĂ©e chez laquelle les maniĂšres seules survivent aux grandes qualitĂ©s Ă©vanouies. Les formes, voilĂ  le seul hĂ©ritage que conservent les nobles. Aussi, Ă  part quelques exceptions, peut-on expliquer l’abandon dans lequel Louis XVI a pĂ©ri, par le pauvre reliquat du rĂšgne de madame de Pompadour. Blond, pĂąle et mince, le Grand-Écuyer, jeune homme aux yeux bleus, ne manquait pas d’une certaine dignitĂ© dans la pensĂ©e ; mais sa petite taille et les fautes de sa tante qui l’avaient conduit Ă  courtiser vainement les Vilquin, lui donnaient une excessive timiditĂ©. DĂ©jĂ  la famille d’HĂ©rouville avait failli pĂ©rir par le fait d’un avorton voyez l’Enfant Maudit, Études philosophiques. Le Grand-MarĂ©chal, car on appelait ainsi dans la famille celui que Louis XIII avait fait duc, s’était mariĂ© Ă  quatre-vingt-deux ans, et naturellement la famille avait continuĂ©. NĂ©anmoins le jeune duc aimait les femmes ; mais il les mettait trop haut, il les respectait trop, il les adorait, et il n’était Ă  son aise qu’avec celles qu’on ne respecte pas. Ce caractĂšre l’avait conduit Ă  mener une vie en partie double. Il prenait sa revanche avec les femmes faciles des adorations auxquelles il se livrait dans les salons, ou, si vous voulez, dans les boudoirs du faubourg Saint-Germain. Ces mƓurs et sa petite taille, sa figure souffrante, ses yeux bleus tournĂ©s Ă  l’extase, avaient ajoutĂ©, trĂšs injustement d’ailleurs, au ridicule versĂ© sur sa personne, car il Ă©tait plein de dĂ©licatesse et d’esprit ; mais son esprit sans petillement ne se manifestait que quand il se sentait Ă  l’aise. Aussi Fanny-BeauprĂ©, l’actrice qui passait pour ĂȘtre Ă  prix d’or sa meilleure amie, disait-elle de lui ─ C’est un bon vin, mais si bien bouchĂ©, qu’on y casse ses tire-bouchons ! » La belle duchesse de Maufrigneuse, que le Grand-Écuyer ne pouvait qu’adorer, l’accabla par un mot qui, malheureusement, se rĂ©pĂ©ta comme toutes les jolies mĂ©disances. ─ Il me fait l’effet, dit-elle, d’un bijou finement travaillĂ© qu’on montre beaucoup plus qu’on ne s’en sert, et qui reste dans du coton. » Il n’y eut pas jusqu’au nom de la charge de Grand-Écuyer qui ne fit rire, par le contraste, le bon Charles X, quoique le duc d’HĂ©rouville fĂ»t un excellent cavalier. Les hommes sont comme les livres, ils sont quelquefois apprĂ©ciĂ©s trop tard. Modeste avait entrevu le duc d’HĂ©rouville pendant le sĂ©jour infructueux qu’il fit chez les Vilquin ; et, en le voyant passer, toutes ces rĂ©flexions lui vinrent presque involontairement Ă  l’esprit. Mais, dans les circonstances oĂč elle se trouvait, elle comprit combien la recherche du duc d’HĂ©rouville Ă©tait importante pour n’ĂȘtre Ă  la merci d’aucun Canalis. — Je ne vois pas pourquoi, dit-elle Ă  Latournelle, le duc d’HĂ©rouville ne serait pas admis ? Je passe, malgrĂ© notre indigence, reprit-elle en regardant son pĂšre avec malice, Ă  l’état d’hĂ©ritiĂšre. Aussi finirai-je par publier un programme
 N’avez-vous pas vu combien les regards de Gobenheim ont changĂ© depuis une semaine ? il est au dĂ©sespoir de ne pas pouvoir mettre ses parties de whist sur le compte d’une adoration muette de ma personne. — Chut ! mon cƓur, dit madame Latournelle, le voici. — Le pĂšre Althor est au dĂ©sespoir, dit Gobenheim Ă  monsieur Mignon en entrant. — Et pourquoi ?
 demanda le comte de La Bastie. — Vilquin, dit-on, va manquer, et la Bourse vous croit riche de plusieurs millions
 — On ne sait pas, rĂ©pliqua Charles Mignon trĂšs sĂšchement, quels sont mes engagements aux Indes, et je ne me soucie pas de mettre le public dans la confidence de mes affaires. ─ Dumay, dit-il Ă  l’oreille de son ami, si Vilquin est gĂȘnĂ©, nous pourrions rentrer dans ma campagne, en lui rendant le prix qu’il en a donnĂ©, comptant. Telles furent les prĂ©parations dues au hasard, au milieu desquelles, le dimanche matin, Canalis et La BriĂšre arrivĂšrent, un courrier en avant, au pavillon de madame Amaury. On apprit que le duc d’HĂ©rouville, sa sƓur et sa tante devaient arriver le mardi, sous prĂ©texte de santĂ©, dans une maison louĂ©e Ă  Graville. Ce concours fit dire Ă  la Bourse que, grĂące Ă  mademoiselle Mignon, les loyers allaient hausser Ă  Ingouville. ─ Elle en fera, si cela continue, un hĂŽpital, dit mademoiselle Vilquin la cadette, au dĂ©sespoir de ne pas ĂȘtre duchesse. L’éternelle comĂ©die de l’HĂ©ritiĂšre, qui devait se jouer au Chalet, pourrait certes, dans les dispositions oĂč se trouvait Modeste, et d’aprĂšs sa plaisanterie, se nommer le programme d’une jeune fille, car elle Ă©tait bien dĂ©cidĂ©e, aprĂšs la perte de ses illusions, Ă  ne donner sa main qu’à l’homme dont les qualitĂ©s la satisferaient pleinement. Le lendemain de leur arrivĂ©e, les deux rivaux, encore amis intimes, se prĂ©parĂšrent Ă  faire leur entrĂ©e, le soir, au Chalet. Ils avaient donnĂ© tout leur dimanche et le lundi matin Ă  leurs dĂ©ballages, Ă  la prise de possession du pavillon de madame Amaury et aux arrangements que nĂ©cessite un sĂ©jour d’un mois. D’ailleurs, autorisĂ© par son Ă©tat d’apprenti ministre Ă  se permettre bien des roueries, le poĂ«te calculait tout ; il voulut donc mettre Ă  profit le tapage probable que devait faire son arrivĂ©e au Havre, et dont quelques Ă©chos retentiraient au Chalet. En sa qualitĂ© d’homme fatiguĂ©, Canalis ne sortit pas. La BriĂšre alla deux fois se promener devant le Chalet, car il aimait avec une sorte de dĂ©sespoir, il avait une terreur profonde d’avoir dĂ©plu, son avenir lui semblait couvert de nuages Ă©pais. Les deux amis descendirent pour dĂźner le lundi, tous deux habillĂ©s pour la premiĂšre visite, la plus importante de toutes. La BriĂšre s’était mis comme il l’était le fameux dimanche Ă  l’église ; mais il se regardait comme le satellite d’un astre, et s’abandonnait aux hasards de sa situation. Canalis, lui, n’avait pas nĂ©gligĂ© l’habit noir, ni ses ordres, ni cette Ă©lĂ©gance de salon, perfectionnĂ©e dans ses relations avec la duchesse de Chaulieu, sa protectrice, et avec le plus beau monde du faubourg Saint-Germain. Toutes les minuties du dandysme, Canalis les avait observĂ©es, tandis que le pauvre La BriĂšre allait se montrer dans le laissez-aller de l’homme sans espĂ©rance. En servant ses deux maĂźtres Ă  table, Germain ne put s’empĂȘcher de sourire de ce contraste. Au second service, il entra d’un air assez diplomatique, ou, pour mieux dire, inquiet. — Monsieur le baron, dit-il Ă  Canalis et Ă  demi-voix, sait-il que monsieur le Grand-Écuyer arrive Ă  Graville pour se guĂ©rir de la mĂȘme maladie qui tient monsieur de La BriĂšre et monsieur le baron ? — Le petit duc d’HĂ©rouville ? s’écria Canalis. — Oui, monsieur. — Il viendrait pour mademoiselle de La Bastie ? demanda La BriĂšre en rougissant. — Pour mademoiselle Mignon ! rĂ©pondit Germain. — Nous sommes jouĂ©s ! s’écria Canalis en regardant La BriĂšre. — Ah ! rĂ©pliqua vivement Ernest, voilĂ  le premier nous que tu dis depuis notre dĂ©part. Jusqu’à prĂ©sent tu disais, je ! — Tu me connais, rĂ©pondit Melchior en laissant Ă©chapper un Ă©clat de rire. Mais nous ne sommes pas en Ă©tat de lutter contre une Charge de la couronne, contre le titre de duc et pair, ni contre les marais que le Conseil d’État vient d’attribuer, sur mon rapport, Ă  la maison d’HĂ©rouville. — Sa Seigneurie, dit La BriĂšre avec une malice pleine de sĂ©rieux, t’offre une fiche de consolation dans la personne de sa sƓur. En ce moment on annonça monsieur le comte de La Bastie les deux jeunes gens se levĂšrent en l’entendant, et La BriĂšre alla vivement au-devant de lui pour lui prĂ©senter Canalis. — J’avais Ă  vous rendre la visite que vous m’avez faite Ă  Paris, dit Charles Mignon au jeune RĂ©fĂ©rendaire, et je savais en venant ici que j’aurais le double plaisir de voir l’un de nos grands poĂ«tes actuels. — Grand ?
 Monsieur, rĂ©pondit le poĂ«te en souriant, il ne peut plus y avoir rien de grand dans un siĂšcle Ă  qui le rĂšgne de NapolĂ©on sert de prĂ©face. Nous sommes d’abord une peuplade de soi-disant grands poĂ«tes !
 Puis, les talents secondaires jouent si bien le gĂ©nie, qu’ils ont rendu toute grande illustration impossible. — Est-ce la raison qui vous jette dans la politique ? demanda le comte de La Bastie. — MĂȘme chose dans cette sphĂšre, dit le poĂ«te. Il n’y aura plus de grands hommes d’État, il y aura seulement des hommes qui toucheront plus ou moins aux Ă©vĂ©nements. Tenez, monsieur, sous le rĂ©gime que nous a fait la Charte qui prend la cote des contributions pour une cotte d’armes, il n’y a de solide que ce que vous ĂȘtes allĂ© chercher en Chine, la fortune ! Satisfait de lui-mĂȘme et content de l’impression qu’il faisait sur le futur beau-pĂšre, Melchior se tourna vers Germain. — Vous servirez le cafĂ© dans le salon, dit-il en invitant le nĂ©gociant Ă  quitter la salle Ă  manger. — Je vous remercie, monsieur le comte, dit alors La BriĂšre, de me sauver ainsi l’embarras oĂč j’étais pour introduire chez vous mon ami. Avec beaucoup d’ñme, vous avez encore de l’esprit
 — Bah ! l’esprit qu’ont tous les Provençaux, dit Charles Mignon. — Ah ! vous ĂȘtes de la Provence ?
 s’écria Canalis. — Excusez mon ami, dit La BriĂšre, il n’a pas, comme moi, Ă©tudiĂ© l’histoire des La Bastie. À cette observation d’ami, Canalis jeta sur Ernest un regard profond. — Si votre santĂ© vous le permet, dit le Provençal au grand poĂ«te, je rĂ©clame l’honneur de vous recevoir ce soir sous mon toit, ce sera une journĂ©e Ă  marquer, comme dit l’ancien, albo notanda lapillo. Quoique nous soyons assez embarrassĂ©s de recevoir une si grande gloire dans une si petite maison, vous satisferez l’impatience de ma fille dont l’admiration pour vous va jusqu’à mettre vos vers en musique. — Vous avez mieux que la gloire, dit Canalis, vous y possĂ©dez la beautĂ©, s’il faut en croire Ernest. — Oh ! une bonne fille que vous trouverez bien provinciale, dit Charles. — Une provinciale recherchĂ©e, dit-on, par le duc d’HĂ©rouville, s’écria Canalis d’un ton sec. — Oh ! reprit monsieur Mignon avec la perfide bonhomie du mĂ©ridional, je laisse ma fille libre. Les ducs, les princes, les simples particuliers, tout m’est indiffĂ©rent, mĂȘme un homme de gĂ©nie. Je ne veux prendre aucun engagement, et le garçon que ma Modeste choisira sera mon gendre, ou, plutĂŽt, mon fils, dit-il en regardant La BriĂšre. Que voulez-vous ? madame de La Bastie est Allemande, elle n’admet pas notre Ă©tiquette, et moi je me laisse mener par mes deux femmes. J’ai toujours aimĂ© mieux ĂȘtre dans la voiture que sur le siĂ©ge. Nous pouvons parler de ces choses sĂ©rieuses en riant, car nous n’avons pas encore vu le duc d’HĂ©rouville, et je ne crois pas plus aux mariages faits par procuration qu’aux prĂ©tendus imposĂ©s par les parents. — C’est une dĂ©claration aussi dĂ©sespĂ©rante qu’encourageante pour deux jeunes gens qui veulent chercher la pierre philosophale du bonheur dans le mariage, dit Canalis. — Ne croyez-vous pas utile, nĂ©cessaire et politique, de stipuler la parfaite libertĂ© des parents, de la fille et des prĂ©tendus ? demanda Charles Mignon. Canalis, sur un regard de La BriĂšre, garda le silence, la conversation devint banale ; et, aprĂšs quelques tours de jardin, le pĂšre se retira, comptant sur la visite des deux amis. — C’est notre congĂ©, s’écria Canalis, tu l’as compris comme moi. D’ailleurs, Ă  sa place, moi je ne balancerais pas entre le Grand-Écuyer et nous deux, quelque charmants que nous puissions ĂȘtre. — Je ne le pense pas, rĂ©pondit La BriĂšre. Je crois que ce brave soldat est venu pour satisfaire son impatience de te voir, et nous dĂ©clarer sa neutralitĂ©, tout en nous ouvrant sa maison. Modeste, Ă©prise de ta gloire et trompĂ©e par ma personne, se trouve tout simplement entre la PoĂ©sie et le Positif. J’ai le malheur d’ĂȘtre le Positif. — Germain, dit Canalis au valet de chambre qui vint desservir le cafĂ©, faites atteler. Dans une demi-heure nous partons, nous nous promĂšnerons avant d’aller au Chalet. Les deux jeunes gens Ă©taient aussi impatients l’un que l’autre de voir Modeste, mais La BriĂšre redoutait cette entrevue, et Canalis y marchait avec une confiance pleine de fatuitĂ©. L’élan d’Ernest vers le pĂšre et la flatterie par laquelle il venait de caresser l’orgueil nobiliaire du nĂ©gociant en faisant apercevoir la maladresse de Canalis, dĂ©terminĂšrent le poĂ«te Ă  prendre un rĂŽle. Melchior rĂ©solut, tout en dĂ©ployant ses sĂ©ductions, de jouer l’indiffĂ©rence, de paraĂźtre dĂ©daigner Modeste, et de piquer ainsi l’amour-propre de la jeune fille. ÉlĂšve de la belle duchesse de Chaulieu, il se montrait en ceci digne de sa rĂ©putation d’homme connaissant bien les femmes, qu’il ne connaissait pas, comme il arrive Ă  ceux qui sont les heureuses victimes d’une passion exclusive. Pendant que le pauvre Ernest, confinĂ© dans son coin de calĂšche, abĂźmĂ© dans les terreurs du vĂ©ritable amour et pressentant la colĂšre, le mĂ©pris, le dĂ©dain, toutes les foudres d’une jeune fille blessĂ©e et offensĂ©e, gardait un morne silence. Canalis se prĂ©parait non moins silencieusement, comme un acteur prĂȘt Ă  jouer un rĂŽle important dans quelque piĂšce nouvelle. Certes ni l’un ni l’autre, ils ne ressemblaient Ă  deux hommes heureux. Il s’agissait d’ailleurs pour Canalis d’intĂ©rĂȘts graves. Pour lui, la seule vellĂ©itĂ© du mariage emportait la rupture de l’amitiĂ© sĂ©rieuse qui le liait, depuis dix ans bientĂŽt, Ă  la duchesse de Chaulieu. Quoiqu’il eĂ»t colorĂ© son voyage par le vulgaire prĂ©texte de ses fatigues auquel les femmes ne croient jamais, mĂȘme quand il est vrai, sa conscience le tourmentait un peu ; mais le mot conscience parut si jĂ©suitique Ă  La BriĂšre, qu’il haussa les Ă©paules quand le poĂ«te lui fit part de ses scrupules. — Ta conscience, mon ami, me semble tout bonnement la crainte de perdre des plaisirs de vanitĂ©, des avantages trĂšs rĂ©els et une habitude, en perdant l’affection de madame de Chaulieu ; car, si tu rĂ©ussis auprĂšs de Modeste, tu renonceras sans regret aux fades regains d’une passion trĂšs fauchĂ©e depuis huit ans. Dis que tu trembles de dĂ©plaire Ă  ta protectrice, si elle apprend le motif de ton sĂ©jour ici, je te croirai facilement. Renoncer Ă  la duchesse et ne pas rĂ©ussir au Chalet c’est jouer trop gros jeu. Tu prends l’effet de cette alternative pour des remords. — Tu ne comprends rien aux sentiments, dit Canalis impatientĂ© comme un homme Ă  qui l’on dit la vĂ©ritĂ© quand il demande un compliment. — C’est ce qu’un bigame devrait rĂ©pondre Ă  douze jurĂ©s, rĂ©pliqua La BriĂšre en riant. Cette Ă©pigramme fit encore une impression dĂ©sagrĂ©able sur Canalis ; il trouva La BriĂšre trop spirituel et trop libre pour un secrĂ©taire. L’arrivĂ©e d’une calĂšche splendide, conduite par un cocher Ă  la livrĂ©e de Canalis, fit d’autant plus de sensation au Chalet que l’on attendait les deux prĂ©tendants, et que tous les personnages de cette histoire, moins le duc et Butscha, s’y trouvaient. — Lequel est le poĂ«te ? demanda madame Latournelle Ă  Dumay dans l’embrasure de la croisĂ©e oĂč elle vint se poster au bruit de la voiture. — Celui qui marche en tambour-major, rĂ©pondit le caissier. — Ah ! dit la notaresse en examinant Melchior qui se balançait en homme regardĂ©. Quoique trop sĂ©vĂšre, l’apprĂ©ciation de Dumay, homme simple s’il en fut jamais, a quelque justesse. Par la faute de la grande dame qui le flattait excessivement et le gĂątait comme toutes les femmes plus ĂągĂ©es que leurs adorateurs les flatteront et les gĂąteront toujours, Canalis Ă©tait alors au moral une espĂšce de Narcisse. Une femme d’un certain Ăąge, qui veut s’attacher Ă  jamais un homme, commence par en diviniser les dĂ©fauts, afin de rendre impossible toute rivalitĂ© ; car une rivale n’est pas de prime abord dans le secret de cette superfine flatterie Ă  laquelle un homme s’habitue assez facilement. Les fats sont le produit de ce travail fĂ©minin, quand ils ne sont pas fats de naissance. Canalis, pris jeune par la belle duchesse de Chaulieu, se justifia donc Ă  lui-mĂȘme ses affectations en se disant qu’elles plaisaient Ă  cette femme dont le goĂ»t faisait loi. Quoique ces nuances soient d’une excessive dĂ©licatesse, il n’est pas impossible de les indiquer. Ainsi, Melchior possĂ©dait un talent de lecture fort admirĂ© que de trop complaisants Ă©loges avaient amenĂ© dans une voie d’exagĂ©ration oĂč ni le poĂ«te ni l’acteur ne s’arrĂȘtent, et qui fit dire de lui toujours par de Marsay qu’il ne dĂ©clamait pas, mais qu’il bramait ses vers, tant il allongeait les sons en s’écoutant lui-mĂȘme. En argot de coulisse, Canalis prenait des temps un peu longuets. Il se permettait des Ɠillades interrogatives Ă  son public, des poses de satisfaction, et ces ressources de jeu appelĂ©es par les acteurs des balançoires, expression pittoresque comme tout ce que crĂ©e le peuple artiste. Canalis eut d’ailleurs des imitateurs et fut chef d’école en ce genre. Cette emphase de mĂ©lopĂ©e avait lĂ©gĂšrement atteint sa conversation, il y portait un ton dĂ©clamatoire, ainsi qu’on l’a vu dans son entretien avec Dumay. Une fois l’esprit devenu comme ultra coquet, les maniĂšres s’en ressentirent. Aussi Canalis avait-il fini par scander sa dĂ©marche, inventer des attitudes, se regarder Ă  la dĂ©robĂ©e dans les glaces, et faire concorder ses discours Ă  la façon dont il se campait. Il se prĂ©occupait tant de l’effet Ă  produire, que plus d’une fois, un railleur, Blondet, avait pariĂ© l’interloquer, et avec succĂšs, en dirigeant un regard obstinĂ© sur la frisure du poĂ«te, sur ses bottes ou sur les basques de son habit. AprĂšs dix annĂ©es, ces grĂąces, qui commencĂšrent par avoir pour passe-port une jeunesse florissante, Ă©taient devenues d’autant plus vieillottes que Melchior paraissait usĂ©. La vie du monde est aussi fatigante pour les hommes que pour les femmes, et peut-ĂȘtre les vingt annĂ©es que la duchesse avait de plus que Canalis pesaient-elles plus sur lui que sur elle, car le monde la voyait toujours belle, sans rides, sans rouge et sans cƓur. HĂ©las ! ni les hommes ni les femmes n’ont d’ami pour les avertir au moment oĂč le parfum de leur modestie se rancit, oĂč la caresse de leur regard est comme une tradition de théùtre, oĂč l’expression de leur visage se change en minauderie, et oĂč les artifices de leur esprit laissent apercevoir leurs carcasses roussies. Il n’y a que le gĂ©nie qui sache se renouveler comme le serpent ; et, en fait de grĂące comme en tout, il n’y a que le cƓur qui ne vieillisse pas. Les gens de cƓur sont simples. Or, Canalis, vous le savez, a le cƓur sec. Il abusait de la beautĂ© de son regard en lui donnant, hors de propos, la fixitĂ© que la mĂ©ditation prĂȘte aux yeux. Enfin, pour lui, les Ă©loges Ă©taient un commerce oĂč il voulait trop gagner. Sa maniĂšre de complimenter, charmante pour les gens superficiels, pouvait aux gens dĂ©licats paraĂźtre insultante par sa banalitĂ©, par l’aplomb d’une flatterie oĂč l’on devinait un parti pris. En effet, Melchior mentait comme un courtisan. Il avait dit sans pudeur au duc de Chaulieu qui fit peu d’effet Ă  la tribune quand il fut obligĂ© d’y monter comme ministre des Affaires ÉtrangĂšres ─ Votre Excellence a Ă©tĂ© sublime ! Combien d’hommes eussent Ă©tĂ©, comme Canalis, opĂ©rĂ©s de leurs affectations par l’insuccĂšs administrĂ© par petites doses !
 Ces dĂ©fauts, assez lĂ©gers dans les salons dorĂ©s du faubourg Saint-Germain, oĂč chacun apporte avec exactitude sa quote part de ridicules, et oĂč cette espĂšce de jactance, d’apprĂȘt, de tension, si vous voulez, a pour cadre un luxe excessif, des toilettes somptueuses qui peut-ĂȘtre en sont l’excuse, devait trancher Ă©normĂ©ment au fond de la province dont les ridicules appartiennent Ă  un genre opposĂ©. Canalis, Ă  la fois tendu et maniĂ©rĂ©, ne pouvait d’ailleurs point se mĂ©tamorphoser, il avait eu le temps de se refroidir dans le moule oĂč l’avait jetĂ© la duchesse ; et, de plus, il Ă©tait trĂšs Parisien, ou, si vous voulez, trĂšs Français. Le Parisien s’étonne que tout ne soit pas partout comme Ă  Paris, et le Français, comme en France. Le bon goĂ»t consiste Ă  se conformer aux maniĂšres des Ă©trangers sans nĂ©anmoins trop perdre de son caractĂšre propre, comme le faisait Alcibiade, ce modĂšle des gentlemen. La vĂ©ritable grĂące est Ă©lastique. Elle se prĂȘte Ă  toutes les circonstances, elle est en harmonie avec tous les milieux sociaux, elle sait mettre une robe de petite Ă©toffe, remarquable seulement par la façon, pour aller dans la rue, au lieu d’y traĂźner les plumes et les ramages Ă©clatants que certaines bourgeoises y promĂšnent. Or, Canalis, conseillĂ© par une femme qui l’aimait plus pour elle que pour lui-mĂȘme, voulait faire loi, ĂȘtre partout ce qu’il Ă©tait. Il croyait, erreur que partagent quelques-uns des grands hommes de Paris, porter son public particulier avec lui. Tandis que le poĂ«te accomplissait au salon une entrĂ©e Ă©tudiĂ©e, La BriĂšre s’y glissa comme un chien qui craint de recevoir des coups. — Eh ! voilĂ  mon soldat ! dit Canalis en apercevant Dumay aprĂšs avoir adressĂ© un compliment Ă  madame Mignon et saluĂ© les femmes. Vos inquiĂ©tudes sont calmĂ©es, n’est-ce pas ? reprit-il en lui tendant la main avec emphase ; mais Ă  l’aspect de mademoiselle, on les conçoit dans toute leur Ă©tendue. Je parlais des crĂ©atures terrestres, et non des anges. Chacun, par son attitude, demandait le mot de cette Ă©nigme. — Ah ! je compterai comme un triomphe, reprit le poĂ«te en comprenant l’explication que chacun dĂ©sirait, d’avoir Ă©mu l’un de ces hommes de fer que NapolĂ©on avait su trouver pour en faire le pilotis sur lequel il essaya de fonder un empire trop colossal pour ĂȘtre durable. À de telles choses, le temps seul peut servir de ciment ! Mais est-ce bien un triomphe dont je doive m’enorgueillir ? Je n’y suis pour rien. Ce fut le triomphe de l’idĂ©e sur le fait. Vos batailles, mon cher monsieur Dumay, vos charges hĂ©roĂŻques, monsieur le comte, enfin la guerre fut la forme qu’empruntait la pensĂ©e de NapolĂ©on. De toutes ces choses, qu’en reste-t-il ? l’herbe qui les couvre n’en sait rien, les moissons n’en diraient pas la place ; et, sans l’historien, sans notre Ă©criture, l’avenir ignorerait ce temps hĂ©roĂŻque ! Ainsi vos quinze ans de luttes ne sont plus que des idĂ©es, et c’est ce qui sauvera l’Empire, les poĂ«tes en feront un poĂ«me ! Un pays qui sait gagner de telles batailles doit savoir les chanter ! Canalis s’arrĂȘta pour recueillir, par un regard jetĂ© sur les figures, le tribut d’étonnement que lui devaient des provinciaux. — Vous ne pouvez pas douter, monsieur, du chagrin que j’ai de ne pas vous voir, dit madame Mignon, Ă  la maniĂšre dont vous me dĂ©dommagez par le plaisir que vous me donnez Ă  vous Ă©couter. DĂ©cidĂ©e Ă  trouver Canalis sublime, Modeste, mise comme elle l’était le jour oĂč cette histoire commença, restait Ă©bahie, et avait lĂąchĂ© sa broderie qui ne tenait plus Ă  ses doigts que par l’aiguillĂ©e de coton. — Modeste, voici monsieur de La BriĂšre. Monsieur Ernest, voici ma fille, dit Charles en trouvant le secrĂ©taire un peu trop humblement placĂ©. La jeune fille salua froidement Ernest, en lui jetant un regard qui devait prouver Ă  tout le monde qu’elle le voyait pour la premiĂšre fois. — Pardon monsieur, lui dit-elle sans rougir, la vive admiration que je professe pour le plus grand de nos poĂ«tes est, aux yeux de mes amis, une excuse suffisante de n’avoir aperçu que lui. Cette voix fraĂźche et accentuĂ©e comme celle, si cĂ©lĂšbre, de mademoiselle Mars, charma le pauvre RĂ©fĂ©rendaire, dĂ©jĂ  Ă©bloui de la beautĂ© de Modeste, et il rĂ©pondit dans sa surprise un mot sublime, s’il eĂ»t Ă©tĂ© vrai ─ Mais c’est mon ami, dit-il. — Alors, vous m’avez pardonnĂ©, rĂ©pliqua-t-elle. — C’est plus qu’un ami, s’écria Canalis en prenant Ernest par l’épaule et s’y appuyant comme Alexandre sur Éphestion, nous nous aimons comme deux frĂšres
 Madame Latournelle coupa net la parole au grand poĂ«te, en montrant Ernest au petit notaire, et lui disant ─ Monsieur n’est-il pas l’inconnu que nous avons vu Ă  l’église ? — Et pourquoi pas ?
 rĂ©pliqua Charles Mignon en voyant rougir Ernest. Modeste demeura froide, et reprit sa broderie. — Madame peut avoir raison, je suis venu deux fois au Havre, rĂ©pondit La BriĂšre qui s’assit Ă  cĂŽtĂ© de Dumay. Canalis, Ă©merveillĂ© de la beautĂ© de Modeste, se mĂ©prit Ă  l’admiration qu’elle exprimait, et se flatta d’avoir complĂ©tement rĂ©ussi dans ses effets. — Je croirais un homme de gĂ©nie sans cƓur s’il n’avait pas auprĂšs de lui quelque amitiĂ© dĂ©vouĂ©e, dit Modeste pour relever la conversation interrompue par la maladresse de madame Latournelle. — Mademoiselle, le dĂ©vouement d’Ernest pourrait me faire croire que je vaux quelque chose, dit Canalis, car ce cher Pylade est rempli de talent, il a Ă©tĂ© la moitiĂ© du plus grand ministre que nous ayons eu depuis la paix. Quoiqu’il occupe une magnifique position, il a consenti Ă  ĂȘtre mon prĂ©cepteur en politique ; il m’apprend les affaires, il me nourrit de son expĂ©rience, tandis qu’il pourrait aspirer Ă  de plus hautes destinĂ©es. Oh ! il vaut mieux que moi
 À un geste que fit Modeste, Melchior dit avec grĂące ─ La poĂ©sie que j’exprime, il l’a dans le cƓur ; et si je parle ainsi devant lui, c’est qu’il a la modestie d’une religieuse. — Assez, assez, dit La BriĂšre qui ne savait quelle contenance tenir, tu as l’air, mon cher, d’une mĂšre qui veut marier sa fille. — Et comment, monsieur, dit Charles Mignon en s’adressant Ă  Canalis, pouvez-vous penser Ă  devenir un homme politique ? — Pour un poĂ«te, c’est abdiquer, dit Modeste, la politique est la ressource des hommes positifs
 — Ah ! mademoiselle, aujourd’hui la tribune est le plus grand théùtre du monde, elle a remplacĂ© le champ clos de la chevalerie ; elle sera le rendez-vous de toutes les intelligences, comme l’armĂ©e Ă©tait naguĂšre celui de tous les courages. Canalis enfourcha son cheval de bataille, il parla pendant dix minutes sur la vie politique ─ La poĂ©sie Ă©tait la prĂ©face de l’homme d’État. ─ Aujourd’hui, l’orateur devenait un gĂ©nĂ©ralisateur sublime, le pasteur des idĂ©es. ─ Quand le poĂ«te pouvait indiquer Ă  son pays le chemin de l’avenir, cessait-il donc d’ĂȘtre lui-mĂȘme ? ─ Il cita Chateaubriand, en prĂ©tendant qu’il serait un jour plus considĂ©rable par le cĂŽtĂ© politique que par le cĂŽtĂ© littĂ©raire. ─ La tribune française allait ĂȘtre le phare de l’HumanitĂ©. ─ Maintenant les luttes orales avaient remplacĂ© celles du champ du bataille. ─ Telle sĂ©ance de la Chambre valait Austerlitz, et les orateurs s’y montraient Ă  la hauteur des gĂ©nĂ©raux, ils y perdaient autant d’existence, de courage, de force, ils s’y usaient autant que ceux-ci Ă  faire la guerre. ─ La parole n’était-elle pas une des plus effrayantes prodigalitĂ©s de fluide vital que l’homme pouvait se permettre etc, etc. Cette improvisation composĂ©e des lieux communs modernes, mais revĂȘtus d’expressions sonores, de mots nouveaux, et destinĂ©e Ă  prouver que le baron de Canalis devait ĂȘtre un jour une des gloires de la tribune, produisit une profonde impression sur le notaire, sur Gobenbeim, sur madame de la Tournelle et sur madame Mignon. Modeste Ă©tait comme Ă  un spectacle et enthousiaste de l’acteur, absolument comme Ernest devant elle ; car, si le RĂ©fĂ©rendaire savait toutes ces phrases par cƓur, il Ă©coutait par les yeux de la jeune fille en s’en Ă©prenant Ă  devenir fou. Pour cet amoureux vrai, Modeste venait d’éclipser les diffĂ©rentes Modestes qu’il avait créées en lisant ses lettres ou en y rĂ©pondant. Cette visite, dont la durĂ©e fut dĂ©terminĂ©e Ă  l’avance par Canalis, qui ne voulait pas laisser Ă  ses admirateurs le temps de se blaser, finit par une invitation Ă  dĂźner pour le lundi suivant. — Nous ne serons plus au Chalet, dit le comte de La Bastie, il redevient l’habitation de Dumay. Je rentre dans mon ancienne maison par un contrat Ă  rĂ©mĂ©rĂ©, de six mois de durĂ©e, que j’ai signĂ© tout Ă  l’heure avec monsieur Vilquin, chez mon ami Latournelle
 — Je souhaite, dit Dumay, que Vilquin ne puisse pas vous rendre la somme que vous venez de lui prĂȘter
 — Vous serez lĂ , dit Canalis dans une demeure en harmonie avec votre fortune
 — Avec la fortune qu’on me suppose, rĂ©pondit vivement Charles Mignon. — Il serait malheureux, dit Canalis en se retournant vers Modeste et en faisant un salut charmant, que cette madone n’eĂ»t pas un cadre digne de ses divines perfections. Ce fut tout ce que Canalis dit de Modeste, car il avait affectĂ© de ne pas la regarder, et de se comporter en homme Ă  qui toute idĂ©e de mariage Ă©tait interdite. — Ah ! ma chĂšre madame Mignon, il a bien de l’esprit, dit la notaresse au moment oĂč les deux Parisiens faisaient crier le sable du jardinet sous leurs pieds. — Est-il riche ? voilĂ  la question, rĂ©pondit Gobenheim. Modeste Ă©tait Ă  la fenĂȘtre, ne perdant pas un seul des mouvements du grand poĂ«te, et n’ayant pas un regard pour Ernest de La BriĂšre. Quand monsieur Mignon rentra, quand Modeste, aprĂšs avoir reçu le dernier salut des deux amis lorsque la calĂšche tourna, se fut remise Ă  sa place, il y eut une de ces profondes discussions comme en font les gens de la province sur les gens de Paris, Ă  une premiĂšre entrevue. Gobenheim rĂ©pĂ©ta son mot ─ Est-il riche ? au concert d’éloges que firent madame Latournelle, Modeste et sa mĂšre. — Riche ? rĂ©pondit Modeste. Et qu’importe ! ne voyez-vous pas que monsieur de Canalis est un de ces hommes destinĂ©s Ă  occuper les plus hautes places dans l’État ; il a plus que de la fortune, il possĂšde les moyens de la fortune. — Il sera ministre ou ambassadeur, dit monsieur Mignon. — Les contribuables pourraient tout de mĂȘme avoir Ă  payer les frais de son enterrement, dit le petit Latournelle. — Eh ! pourquoi ? dit Charles Mignon. — Il me paraĂźt homme Ă  manger toutes les fortunes dont les moyens lui sont si libĂ©ralement accordĂ©s par mademoiselle Modeste. — Comment Modeste ne serait-elle pas libĂ©rale envers un poĂ«te qui la traite de madone ? dit le petit Dumay, fidĂšle Ă  la rĂ©pulsion que Canalis lui avait inspirĂ©e. Gobenheim apprĂȘtait la table de whist avec d’autant plus de persistance que, depuis le retour de monsieur Mignon, Latournelle et Dumay s’étaient laissĂ©s aller Ă  jouer dix sous la fiche. — Eh bien ! mon petit ange, dit le pĂšre Ă  sa fille dans l’embrasure d’une fenĂȘtre, avoue que papa pense Ă  tout. En huit jours, si tu donnes tes ordres ce soir Ă  ton ancienne couturiĂšre de Paris et Ă  tous tes fournisseurs, tu pourras te montrer dans toute la splendeur d’une hĂ©ritiĂšre, de mĂȘme que j’aurai le temps de nous installer dans notre maison. Tu as un joli poney, songe Ă  te faire faire un costume de cheval, le Grand-Écuyer mĂ©rite cette attention
 — D’autant plus que nous avons du monde Ă  promener, dit Modeste sur les joues de qui reparaissaient les couleurs de la santĂ©. — Le secrĂ©taire, dit madame Mignon, n’a pas dit grand’chose. — C’est un petit sot, rĂ©pondit madame Latournelle. Le poĂ«te a eu des attentions pour tout le monde. Il a su remercier Latournelle de ses soins pour la location de son pavillon en me disant qu’il semblait avoir consultĂ© le goĂ»t d’une femme. Et l’autre restait lĂ , sombre comme un Espagnol, les yeux fixes, avant l’air de vouloir avaler Modeste. S’il m’avait regardĂ©e il m’aurait fait peur. — Il a un joli son de voix, rĂ©pondit madame Mignon. — Il sera sans doute venu prendre des renseignements sur la maison Mignon, pour le compte du poĂ«te, dit Modeste en guignant son pĂšre, car c’est bien lui que nous avons vu dans l’église. Madame Dumay, madame et monsieur Latournelle, acceptĂšrent cette façon d’expliquer le voyage d’Ernest. — Sais-tu, Ernest, s’écria Canalis Ă  vingt pas du Chalet, que je ne vois pas dans le monde, Ă  Paris, une seule personne Ă  marier comparable Ă  cette adorable fille ! — Eh ! tout est dit, rĂ©pliqua La BriĂšre avec une amertume concentrĂ©e, elle t’aime, ou, si tu le veux, elle t’aimera. Ta gloire a fait la moitiĂ© du chemin. Bref, tout est Ă  ta disposition. Tu retourneras lĂ  seul. Modeste a pour moi le plus profond mĂ©pris, elle a raison, et je ne vois pas pourquoi je me condamnerais au supplice d’aller admirer, dĂ©sirer, adorer ce que je ne puis jamais possĂ©der. AprĂšs quelques propos de condolĂ©ance oĂč perçait la satisfaction d’avoir fait une nouvelle Ă©dition de la phrase de CĂ©sar, Canalis laissa voir le dĂ©sir d’en finir avec la duchesse de Chaulieu. La BriĂšre, ne pouvant supporter cette conversation, allĂ©gua la beautĂ© d’une nuit douteuse pour se faire mettre Ă  terre, et courut comme un insensĂ© vers la cĂŽte oĂč il resta jusqu’à dix heures et demie, en proie Ă  une espĂšce de dĂ©mence, tantĂŽt marchant pas prĂ©cipitĂ©s et se livrant Ă  des monologues, tantĂŽt restant debout ou s’asseyant, sans s’apercevoir de l’inquiĂ©tude qu’il donnait Ă  deux douaniers en observation. AprĂšs avoir aimĂ© la spirituelle instruction et la candeur agressive de Modeste, il venait de joindre l’adoration de la beautĂ©, c’est-Ă -dire l’amour sans raison, l’amour inexplicable, Ă  toutes les raisons qui l’avaient amenĂ©, dix jours auparavant, dans l’église du Havre. Il revint au Chalet, oĂč les chiens des PyrĂ©nĂ©es aboyĂšrent tellement aprĂšs lui qu’il ne put s’adonner au plaisir de contempler les fenĂȘtres de Modeste. En amour, toutes ces choses ne comptent pas plus Ă  l’amant que les travaux couverts par la derniĂšre couche ne comptent au peintre ; mais elles sont tout l’amour, comme les peines enfouies sont l’art tout entier ; il en sort un grand peintre et un amant vĂ©ritable que la femme et le public finissent, souvent trop tard, par adorer. — Eh bien ! s’écria-t-il, je resterai, je souffrirai, je la verrai, je l’aimerai pour moi seul, Ă©goĂŻstement ! Modeste sera mon soleil, ma vie, je respirerai par son souffle, je jouirai de ses joies, je maigrirai de ses chagrins, fĂ»t-elle la femme de cet Ă©goĂŻste de Canalis
 — VoilĂ  ce qui s’appelle aimer ! monsieur, dit une voix qui partit d’un buisson sur le bord du chemin. Ah çà ! tout le monde aime donc mademoiselle de La Bastie ?
 Et Butscha se montra soudain, il regarda La BriĂšre. La BriĂšre rengaĂźna sa colĂšre en toisant le nain Ă  la clartĂ© de la lune, et il fit quelques pas sans lui rĂ©pondre. — Entre soldats qui servent dans la mĂȘme compagnie, on devrait ĂȘtre un peu plus camarades que ça ! dit Butscha. Si vous n’aimez pas Canalis, je n’en suis pas fou non plus. — C’est mon ami, rĂ©pondit Ernest. — Ah ! vous ĂȘtes le petit secrĂ©taire, rĂ©pliqua le nain. — Sachez, monsieur, rĂ©pliqua La BriĂšre, que je ne suis le secrĂ©taire de personne ; j’ai l’honneur d’ĂȘtre Conseiller Ă  l’une des Cours suprĂȘmes du royaume. — J’ai l’honneur de saluer monsieur de La BriĂšre, fit Butscha. Moi, j’ai l’honneur d’ĂȘtre premier clerc de maĂźtre Latournelle, conseiller suprĂȘme du Havre, et j’ai certes une plus belle position que la vĂŽtre. Oui, j’ai eu le bonheur de voir mademoiselle Modeste de La Bastie presque tous les soirs, depuis quatre ans, et je compte vivre auprĂšs d’elle comme un domestique du roi vit aux Tuileries. On m’offrirait le trĂŽne de Russie, je dirais ─ J’aime trop le soleil ! N’est-ce pas vous dire, monsieur, que je m’intĂ©resse Ă  elle plus qu’à moi-mĂȘme, en tout bien, tout honneur. Croyez-vous que l’altiĂšre duchesse de Chaulieu verra d’un bon Ɠil le bonheur de madame de Canalis, quand sa femme de chambre, amoureuse de monsieur Germain, inquiĂšte dĂ©jĂ  du sĂ©jour que fait au Havre ce charmant valet de chambre, se plaindra, tout en coiffant sa maĂźtresse, de
 — Comment savez-vous ces choses-lĂ  ? dit La BriĂšre en interrompant Butscha. — D’abord, je suis clerc de notaire, rĂ©pondit Butscha ; mais vous n’avez donc pas vu ma bosse ? elle est pleine d’inventions, monsieur. Je me suis fait le cousin de mademoiselle PhiloxĂšne Jacmin, nĂ©e Ă  Honfleur, oĂč naquit ma mĂšre, une Jacmin
 il y a onze branches de Jacmin Ă  Honfleur. Donc, ma cousine, allĂ©chĂ©e par un hĂ©ritage improbable, m’a racontĂ© bien des choses
 — La duchesse est vindicative !
 dit La BriĂšre. — Comme une reine, m’a dit PhiloxĂšne ; elle n’a pas encore pardonnĂ© Ă  monsieur le duc de n’ĂȘtre que son mari, rĂ©pliqua Butscha. Elle hait comme elle aime. Je suis au fait de son caractĂšre, de sa toilette, de ses goĂ»ts, de sa religion et de ses petitesses, car PhiloxĂšne me l’a dĂ©shabillĂ©e, Ăąme et corset. Je suis allĂ© Ă  l’OpĂ©ra pour voir madame de Chaulieu, je n’ai pas regrettĂ© mes dix francs je ne parle pas du spectacle ! Si ma prĂ©tendue cousine ne m’avait pas dit que sa maĂźtresse comptait cinquante printemps, j’aurais cru ĂȘtre bien gĂ©nĂ©reux en lui en donnant trente elle n’a pas connu d’hiver, cette duchesse-lĂ  ! — Oui, reprit La BriĂšre, c’est un camĂ©e conservĂ© par son caillou
 Canalis serait bien embarrassĂ© si la duchesse savait ses projets, et j’espĂšre, monsieur, que vous en resterez lĂ  de cet espionnage indigne d’un honnĂȘte homme
 — Monsieur, reprit Butscha fiĂšrement, pour moi, Modeste, c’est l’État ! Je n’espionne pas, je prĂ©vois ! La duchesse viendra, s’il le faut, ou restera dans sa tranquillitĂ©, si je le juge convenable
 ─ Vous ? — Moi !
 — Et par quel moyen ?
 dit La BriĂšre. — Ah ! voilĂ  ! dit le petit bossu qui prit un brin d’herbe. Tenez, voyez !
 Ce gramen prĂ©tend que l’homme construit ses palais pour le loger, et il fait choir un jour les marbres les plus solidement assemblĂ©s, comme le peuple, introduit dans l’édifice de la FĂ©odalitĂ©, l’a jetĂ© par terre. La puissance du faible qui peut se glisser partout est plus grande que celle du fort qui se repose sur ses canons. Nous sommes trois Suisses qui avons jurĂ© que Modeste serait heureuse et qui vendrions notre honneur pour elle. Adieu, monsieur. Si vous aimez mademoiselle de La Bastie, oubliez cette conversation, et donnez-moi une poignĂ©e de main, car vous me semblez avoir du cƓur !
 Il me tardait de voir le Chalet, j’y suis arrivĂ© comme elle soufflait sa bougie, je vous ai vu signalĂ© par les chiens, je vous ai entendu rageant ; aussi ai-je pris la libertĂ© de vous dire que nous servons dans le mĂȘme rĂ©giment, celui de Royal-DĂ©vouement ! — Eh bien ! rĂ©pondit La BriĂšre en serrant la main du bossu, faites-moi l’amitiĂ© de me dire si mademoiselle Modeste a jamais aimĂ© quelqu’un d’amour avant sa correspondance secrĂšte avec Canalis
 — Oh ! s’écria sourdement Butscha. Mais le doute est une injure ?
 Et, maintenant encore, qui sait si elle aime ? le sait-elle elle-mĂȘme ? Elle s’est passionnĂ©e pour l’esprit, pour le gĂ©nie, pour l’ñme de ce marchand de stances, de ce vendeur d’orviĂ©tan littĂ©raire ; mais elle l’étudiera, nous l’étudierons, je saurai bien faire sortir le caractĂšre vrai de dessous la carapace de l’homme Ă  belles maniĂšres, et nous verrons la tĂȘte menue de son ambition, de sa vanitĂ©, dit Butscha qui se frotta les mains. Or, Ă  moins que mademoiselle n’en soit folle Ă  en mourir
 — Oh ! elle est restĂ©e en admiration devant lui comme devant une merveille ! s’écria La BriĂšre en laissant Ă©chapper le secret de sa jalousie. — Si c’est un brave garçon, loyal, et s’il aime, s’il est digne d’elle, reprit Butscha, s’il renonce Ă  la duchesse, c’est la duchesse que j’entortillerai !
 Tenez, mon cher monsieur, suivez ce chemin, vous allez ĂȘtre chez vous en dix minutes. Butscha revint sur ses pas, et hĂ©la le pauvre Ernest qui, en sa qualitĂ© d’amoureux vĂ©ritable, serait restĂ© pendant toute la nuit Ă  causer de Modeste. — Monsieur, lui dit Butscha, je n’ai pas eu l’honneur de voir encore notre grand poĂ«te, je suis curieux d’observer ce magnifique phĂ©nomĂšne dans l’exercice de ses fonctions, rendez-moi le service de venir passer la soirĂ©e aprĂšs demain au Chalet, restez-y longtemps, car ce n’est pas en une heure qu’un homme se dĂ©veloppe. Je saurai, moi le premier, s’il aime, ou s’il peut aimer, ou s’il aimera mademoiselle Modeste. — Vous ĂȘtes bien jeune pour
 — Pour ĂȘtre professeur, reprit Butscha qui coupa la parole Ă  La BriĂšre. Eh ! monsieur, les avortons naissent tous centenaires. Puis, tenez !
 un malade, quand il est longtemps malade, devient plus fort que son mĂ©decin, il s’entend avec la maladie, ce qui n’arrive pas toujours aux docteurs consciencieux. Eh bien ! de mĂȘme un homme qui chĂ©rit la femme, et que la femme doit mĂ©priser sous prĂ©texte de laideur ou de gibbositĂ©, finit par si bien se connaĂźtre en amour, qu’il passe sĂ©ducteur, comme le malade finit par recouvrer la santĂ©. La sottise seule est incurable
 Depuis l’ñge de six ans j’en ai vingt-cinq, je n’ai ni pĂšre ni mĂšre ; j’ai la charitĂ© publique pour mĂšre, et le procureur du roi pour pĂšre. ─ Soyez tranquille, dit-il Ă  un geste d’Ernest, je suis plus gai que ma position
 Eh bien ! depuis six ans que le regard insolent d’une bonne de madame Latournelle m’a dit que j’avais tort de vouloir aimer, j’aime, et j’étudie les femmes ! J’ai commencĂ© par les laides, il faut toujours attaquer le taureau par les cornes. Aussi ai-je pris pour premier objet d’étude ma patronne qui, certes, est un ange pour moi. J’ai peut-ĂȘtre eu tort ; mais, que voulez-vous, je l’ai passĂ©e Ă  mon alambic, et j’ai fini par dĂ©couvrir, tapie au fond de son cƓur, cette pensĂ©e ─ Je ne suis pas si mal qu’on le croit ! Et, malgrĂ© sa piĂ©tĂ© profonde, en exploitant cette idĂ©e, j’aurais pu la conduire jusqu’au bord de l’abĂźme
 pour l’y laisser ! — Et avez-vous Ă©tudiĂ© Modeste ? — Je croyais vous avoir dit, rĂ©pliqua le bossu, que ma vie est Ă  elle, comme la France est au roi ! Comprenez-vous mon espionnage Ă  Paris, maintenant ? Personne que moi ne sait tout ce qu’il y a de noblesse, de fiertĂ©, de dĂ©vouement, de grĂące imprĂ©vue, d’infatigable bontĂ©, de vraie religion, de gaietĂ©, d’instruction, de finesse, d’affabilitĂ© dans l’ñme, dans le cƓur, dans l’esprit de cette adorable crĂ©ature !
 Butscha tira son mouchoir pour Ă©tancher deux larmes, et La BriĂšre lui serra la main longtemps. — Je vivrai dans son rayonnement ! ça commence Ă  elle, et ça finit en moi, voilĂ  comment nous sommes unis, Ă  peu prĂšs comme l’est la nature Ă  Dieu, par la lumiĂšre et le verbe. Adieu, monsieur ! je n’ai jamais de ma vie tant bavardĂ© ; mais, en vous voyant devant ses fenĂȘtres, j’ai devinĂ© que vous l’aimiez Ă  ma maniĂšre ! Sans attendre la rĂ©ponse, Butscha quitta le pauvre amant Ă  qui cette conversation avait mis je ne sais quel baume au cƓur. Ernest rĂ©solut de se faire un ami de Butscha, sans se douter que la loquacitĂ© du clerc avait eu pour but principal de se mĂ©nager des intelligences chez Canalis. Dans quel flux et reflux de pensĂ©es, de rĂ©solutions, de plans de conduite, Ernest ne fut-il pas bercĂ© avant de sommeiller !
 Et son ami Canalis dormait, lui, du sommeil des triomphateurs, le plus doux des sommeils aprĂšs celui des justes. Au dĂ©jeuner, les deux amis convinrent d’aller ensemble passer, le lendemain, la soirĂ©e au Chalet, et de s’initier aux douceurs d’un whist de province ; mais pour brĂ»ler la journĂ©e, ils firent seller les chevaux, tous les deux pris Ă  deux fins, et ils s’aventurĂšrent dans le pays qui, certes, leur Ă©tait inconnu autant que la Chine car ce qu’il y a de plus Ă©tranger en France, pour les Français, c’est la France. En rĂ©flĂ©chissant Ă  sa position d’amant malheureux et mĂ©prisĂ©, le RĂ©fĂ©rendaire fit alors sur lui-mĂȘme un travail quasi semblable Ă  celui que lui avait fait faire la question posĂ©e par Modeste au commencement de leur correspondance. Quoique le malheur passe pour dĂ©velopper les vertus, il ne les dĂ©veloppe que chez les gens vertueux ; car ces sortes de nettoyages de conscience n’ont lieu que chez les gens naturellement propres. La BriĂšre se promit de dĂ©vorer Ă  la spartiate ses douleurs, de rester digne, et de ne se laisser aller Ă  aucune lĂąchetĂ© ; tandis que Canalis, fascinĂ© par l’énormitĂ© de la dot, s’engageait lui-mĂȘme Ă  ne rien nĂ©gliger pour captiver Modeste. L’égoĂŻsme et le dĂ©vouement, le mot de ces deux caractĂšres, arrivĂšrent, par une loi morale assez bizarre dans ses effets, Ă  des moyens contraires Ă  leur nature. L’homme personnel allait jouer l’abnĂ©gation, l’homme tout complaisance allait se rĂ©fugier sur le mont Aventin de l’Orgueil. Ce phĂ©nomĂšne s’observe Ă©galement en politique. On y met frĂ©quemment son caractĂšre Ă  l’envers, et il arrive souvent que le public ne sait plus quel est l’endroit. AprĂšs dĂźner, les deux amis apprirent par Germain l’arrivĂ©e du Grand-Écuyer, qui fut prĂ©sentĂ© dans cette soirĂ©e au Chalet, par monsieur Latournelle. Mademoiselle d’HĂ©rouville trouva moyen de blesser une premiĂšre fois ce digne homme en le faisant prier de venir chez elle par un valet de pied, au lieu d’envoyer son neveu simplement chez le notaire, qui, certes, aurait parlĂ© pendant le reste de ses jours de la visite du Grand-Écuyer. Aussi le petit notaire fit-il observer Ă  Sa Seigneurie, quand elle lui proposa de le conduire en voiture Ă  Ingouville, qu’il devait y mener madame Latournelle. Devinant Ă  l’air gourmĂ© du notaire qu’il y avait quelque faute Ă  rĂ©parer, le duc lui dit gracieusement ─ J’aurai l’honneur d’aller prendre, si vous le permettez, madame de Latournelle. MalgrĂ© un haut-le-corps de la despotique mademoiselle d’HĂ©rouville, le duc sortit avec le petit notaire. Ivre de joie en voyant Ă  sa porte une calĂšche magnifique dont le marchepied fut abaissĂ© par des gens Ă  la livrĂ©e royale, la notaresse ne sut plus oĂč prendre ses gants, son ombrelle, son ridicule et son air digne en apprenant que le Grand-Écuyer la venait chercher. Une fois dans la voiture, tout en se confondant de politesse auprĂšs du petit duc, elle s’écria par un mouvement de bontĂ© ─ Eh bien ! et Butscha ? — Prenons Butscha, dit le duc en souriant. Quand les gens du port attroupĂ©s par l’éclat de cet Ă©quipage virent ces trois petits hommes avec cette grande femme sĂšche, ils se regardĂšrent tous en riant. — En les soudant au bout les uns des autres, ce ferait peut-ĂȘtre un mĂąle pour c’te grande perche ! dit un marin bordelais. — Avez-vous encore quelque chose Ă  emporter, madame ? demanda plaisamment le duc au moment oĂč le valet attendit l’ordre. — Non, monseigneur, rĂ©pondit la notaresse qui devint rouge et qui regarda son mari comme pour lui dire Qu’ai-je fait de si mal ? — Sa Seigneurie, dit Butscha, me fait beaucoup d’honneur en me prenant pour une chose. Un pauvre clerc comme moi n’est qu’un machin ! Quoique ce fĂ»t dit en riant, le duc rougit et ne rĂ©pondit rien. Les grands ont toujours tort de plaisanter avec leurs infĂ©rieurs. La plaisanterie est un jeu, le jeu suppose l’égalitĂ©. Aussi est-ce pour obvier aux inconvĂ©nients de cette Ă©galitĂ© passagĂšre que, la partie finie, les joueurs ont le droit de ne se plus connaĂźtre. La visite du Grand-Écuyer avait pour raison ostensible une affaire colossale, la mise en valeur d’un espace immense laissĂ© par la mer, entre l’embouchure de deux riviĂšres, et dont la propriĂ©tĂ© venait d’ĂȘtre adjugĂ©e par le Conseil d’État Ă  la maison d’HĂ©rouville. Il ne s’agissait de rien moins que d’appliquer des portes de flot et d’ebbe Ă  deux ponts, de dessĂ©cher un kilomĂštre de tangue sur une largeur de trois ou quatre cents arpents, d’y creuser des canaux, et d’y pratiquer des chemins. Quand le duc d’HĂ©rouville eut expliquĂ© les dispositions du terrain, Charles Mignon fit observer qu’il fallait attendre que la nature eĂ»t consolidĂ© ce sol encore mouvant par ses productions spontanĂ©es. — Le temps qui a providentiellement enrichi votre maison, monsieur le duc, peut seul achever son Ɠuvre, dit-il en terminant. Il serait prudent de laisser une cinquantaine d’annĂ©es avant de se mettre Ă  l’ouvrage. — Que ce ne soit pas lĂ  votre dernier mot, monsieur le comte, dit le duc, venez Ă  HĂ©rouville, et voyez-y les choses par vous-mĂȘme. Charles Mignon rĂ©pondit que tout capitaliste devrait examiner cette affaire Ă  tĂȘte reposĂ©e, et donna par cette observation au duc d’HĂ©rouville un prĂ©texte pour venir au Chalet. La vue de Modeste fit une vive impression sur le duc, il demanda la faveur de la recevoir en disant que sa sƓur et sa tante avaient entendu parler d’elle et seraient heureuses de faire sa connaissance. À cette phrase, Charles Mignon proposa de prĂ©senter lui-mĂȘme sa fille en allant inviter les deux demoiselles Ă  dĂźner pour le jour de sa rĂ©intĂ©gration Ă  la villa, ce que le duc accepta. L’aspect du cordon bleu, le titre et surtout les regards extatiques du gentilhomme agirent sur Modeste ; mais elle se montra parfaite de discours, de tenue et de noblesse. Le duc se retira comme Ă  regret en emportant une invitation de venir au Chalet tous les soirs, fondĂ©e sur l’impossibilitĂ© reconnue Ă  un courtisan de Charles X de passer une soirĂ©e sans faire son whist. Ainsi le lendemain soir, Modeste allait voir ses trois amants rĂ©unis. AssurĂ©ment, quoi qu’en disent les jeunes filles, et quoiqu’il soit dans la logique du cƓur de tout sacrifier Ă  la prĂ©fĂ©rence, il est excessivement flatteur de voir autour de soi plusieurs prĂ©tentions rivales, des hommes remarquables ou cĂ©lĂšbres, ou d’un grand nom, tĂąchant de briller ou de plaire. DĂ»t Modeste y perdre, elle avoua plus tard que les sentiments exprimĂ©s dans ses lettres avaient flĂ©chi devant le plaisir de mettre aux prises trois esprits si diffĂ©rents, trois hommes dont chacun, pris sĂ©parĂ©ment, aurait certainement fait honneur Ă  la famille la plus exigeante. NĂ©anmoins cette voluptĂ© d’amour-propre fut dominĂ©e chez elle par la misanthropique malice qu’avait engendrĂ©e la blessure affreuse qui dĂ©jĂ  lui semblait seulement un mĂ©compte. Aussi lorsque le pĂšre fit en souriant ─ Eh bien ! Modeste, veux-tu devenir duchesse ? — Le malheur m’a rendue philosophe, rĂ©pondit-elle en faisant une rĂ©vĂ©rence moqueuse. — Vous ne serez que baronne ?
 lui demanda Butscha. — Ou vicomtesse, rĂ©pliqua le pĂšre. — Comment cela ? dit vivement Modeste. — Mais si tu agrĂ©ais monsieur de la BriĂšre, il aurait bien assez de crĂ©dit pour obtenir du Roi la succession de mes titres et de mes armes
 — Oh ! dĂšs qu’il s’agit de se dĂ©guiser, celui-lĂ  ne fera pas de façons, rĂ©pondit amĂšrement Modeste. Butscha ne comprit rien Ă  cette Ă©pigramme dont le sens ne pouvait ĂȘtre devinĂ© que par madame et monsieur Mignon et par Dumay. — DĂšs qu’il s’agit de mariage, tous les hommes se dĂ©guisent, rĂ©pondit madame Latournelle, et les femmes leur en donnent l’exemple. J’entends dire depuis que je suis au monde Monsieur ou mademoiselle une telle a fait un bon mariage ; » il faut donc que l’autre l’ait fait mauvais ? — Le mariage, dit Butscha, ressemble Ă  un procĂšs, il s’y trouve toujours une partie de mĂ©contente ; et si l’une dupe l’autre, la moitiĂ© des mariĂ©s joue certainement la comĂ©die aux dĂ©pens de l’autre. — Et vous concluez, sire Butscha ? dit Modeste. — À l’attention la plus sĂ©vĂšre sur les manƓuvres de l’ennemi, rĂ©pondit le clerc. — Que t’ai-je dit, ma mignonne ? dit Charles Mignon en faisant allusion Ă  sa scĂšne avec sa fille au bord de la mer. — Les hommes, pour se marier, dit Latournelle, jouent autant de rĂŽles que les mĂšres en font jouer Ă  leurs filles pour s’en dĂ©barrasser. — Vous permettez alors le stratagĂšme, dit Modeste. — De part et d’autre, s’écria Gobenheim, la partie est alors Ă©gale. Cette conversation se faisait, comme on dit familiĂšrement, Ă  bĂątons rompus, Ă  travers la partie et au milieu des apprĂ©ciations que chacun se permettait de monsieur d’HĂ©rouville qui fut trouvĂ© trĂšs bien par le petit notaire, par le petit Dumay, par le petit Butscha. — Je vois, dit madame Mignon avec un sourire, que madame Latournelle et mon pauvre mari sont ici les monstruositĂ©s. — Heureusement pour lui, le colonel n’est pas d’une haute taille, rĂ©pondit Butscha pendant que son patron donnait les cartes, car un homme grand et spirituel est toujours une exception. Sans cette petite discussion sur la lĂ©galitĂ© des ruses matrimoniales, peut-ĂȘtre taxerait-on de longueur le rĂ©cit de la soirĂ©e impatiemment attendue par Butscha ; mais, la fortune pour laquelle tant de lĂąchetĂ©s secrĂštes se commirent prĂȘtera peut-ĂȘtre aux minuties de la vie privĂ©e l’immense intĂ©rĂȘt que dĂ©veloppera toujours le sentiment social si franchement dĂ©fini par Ernest dans sa rĂ©ponse Ă  Modeste. Dans la matinĂ©e, arriva Desplein qui ne resta que le temps d’envoyer chercher les chevaux de la poste du Havre et de les atteler, environ une heure. AprĂšs avoir examinĂ© madame Mignon, il dĂ©cida que la malade recouvrerait la vue, et il fixa le moment opportun pour l’opĂ©ration Ă  un mois de lĂ . Naturellement cette importante consultation eut lieu devant les habitants du Chalet, tous palpitants et attendant l’arrĂȘt du prince de la science. L’illustre membre de l’AcadĂ©mie des Sciences fit Ă  l’aveugle une dizaine de questions brĂšves en Ă©tudiant les yeux au grand jour de la fenĂȘtre. ÉtonnĂ©e de la valeur que le temps avait pour cet homme si cĂ©lĂšbre, Modeste aperçut la calĂšche de voyage pleine de livres que le savant se proposait de lire en retournant Ă  Paris, car il Ă©tait parti la veille au soir, employant ainsi la nuit et Ă  dormir et Ă  voyager. La rapiditĂ©, la luciditĂ© des jugements que Desplein portait sur chaque rĂ©ponse de madame Mignon, son ton bref, ses maniĂšres, tout donna pour la premiĂšre fois Ă  Modeste des idĂ©es justes sur les hommes de gĂ©nie. Elle entrevit d’énormes diffĂ©rences entre Canalis, homme secondaire, et Desplein, homme plus que supĂ©rieur. L’homme de gĂ©nie a dans la conscience de son talent et dans la soliditĂ© de la gloire comme une garenne oĂč son orgueil lĂ©gitime s’exerce et prend l’air sans gĂȘner personne. Puis, sa lutte constante avec les hommes et les choses ne lui laisse pas le temps de se livrer aux coquetteries que se permettent les hĂ©ros de la mode qui se hĂątent de rĂ©colter les moissons d’une saison fugitive, et dont la vanitĂ©, l’amour-propre ont l’exigence et les taquineries d’une douane Ăąpre Ă  percevoir ses droits sur tout ce qui passe Ă  sa portĂ©e. Modeste fut d’autant plus enchantĂ©e de ce grand praticien qu’il parut frappĂ© de l’exquise beautĂ© de Modeste, lui entre les mains de qui tant de femmes passaient et qui, depuis longtemps les examinait en quelque sorte Ă  la loupe et au scalpel. — Ce serait en vĂ©ritĂ© bien dommage, dit-il avec ce ton de galanterie qu’il savait prendre et qui contrastait avec sa prĂ©tendue brusquerie, qu’une mĂšre fĂ»t privĂ©e de voir une si charmante fille. Modeste voulut servir elle-mĂȘme le simple dĂ©jeuner que le grand chirurgien accepta. Elle accompagna, de mĂȘme que son pĂšre et Dumay, le savant attendu par tant de malades jusqu’à la calĂšche qui stationnait Ă  la petite porte, et lĂ , l’Ɠil dorĂ© par l’espĂ©rance, elle dit encore Ă  Desplein ─ Ainsi, ma chĂšre maman me verra ! — Oui, mon petit feu follet, je vous le promets, rĂ©pondit-il en souriant, et je suis incapable de vous tromper, car moi aussi j’ai une fille !
 Les chevaux emportĂšrent Desplein sur ce mot qui fut plein d’une grĂące inattendue. Rien ne charme plus que l’imprĂ©vu particulier aux gens de talent. Cette visite fut l’évĂ©nement du jour, elle laissa dans l’ñme de Modeste une trace lumineuse. La jeune enthousiaste admira naĂŻvement cet homme dont la vie appartenait Ă  tous, et chez qui l’habitude de s’occuper des douleurs physiques avait dĂ©truit les manifestations de l’égoĂŻsme. Le soir, quand Gobenheim, les Latournelle et Butscha, Canalis, Ernest et le duc d’HĂ©rouville furent rĂ©unis, chacun complimenta la famille Mignon de la bonne nouvelle donnĂ©e par Desplein. Naturellement alors la conversation, oĂč domina la Modeste que ses lettres ont rĂ©vĂ©lĂ©e, se porta sur cet homme dont le gĂ©nie Ă©tait, malheureusement pour sa gloire, apprĂ©ciable seulement par la tribu des savants et de la FacultĂ©. Gobenheim laissa Ă©chapper cette phrase qui, de nos jours, est la Sainte-Ampoule du gĂ©nie au sens des Ă©conomistes et des banquiers ─ Il gagne un argent fou ! — On le dit trĂšs intĂ©ressĂ©, rĂ©pondit Canalis. Les louanges donnĂ©es Ă  Desplein par Modeste incommodaient le poĂ«te. La VanitĂ© procĂšde comme la Femme. Toutes deux elles croient perdre quelque chose Ă  l’éloge et Ă  l’amour accordĂ©s Ă  autrui. Voltaire Ă©tait jaloux de l’esprit d’un rouĂ© que Paris admira deux jours, de mĂȘme qu’une duchesse s’offense d’un regard jetĂ© sur sa femme de chambre. L’avarice de ces deux sentiments est telle qu’ils se trouvent volĂ©s de la part faite Ă  un pauvre. — Croyez-vous, monsieur, demanda Modeste en souriant, qu’on doive juger le gĂ©nie avec la mesure ordinaire ? — Il faudrait peut-ĂȘtre avant tout, rĂ©pondit Canalis, dĂ©finir l’homme de gĂ©nie, et l’une de ses conditions est l’invention invention d’une forme, d’un systĂšme ou d’une force. Ainsi NapolĂ©on fut inventeur, Ă  part ses autres conditions de gĂ©nie. Il a inventĂ© sa mĂ©thode de faire la guerre. Walter Scott est un inventeur, LinnĂ© est un inventeur, Geoffroy Saint-Hilaire et Cuvier sont des inventeurs. De tels hommes sont hommes de gĂ©nie au premier chef. Ils renouvellent, augmentent ou modifient la science ou l’art. Mais Desplein est un homme dont l’immense talent consiste Ă  bien appliquer des lois dĂ©jĂ  trouvĂ©es, Ă  observer, par un don naturel, les dĂ©sinences de chaque tempĂ©rament et l’heure marquĂ©e par la nature pour faire une opĂ©ration. Il n’a pas fondĂ©, comme Hippocrate, la science elle-mĂȘme. Il n’a pas trouvĂ© de systĂšme comme Galien, Broussais ou Rasori. C’est un gĂ©nie exĂ©cutant comme MoschelĂšs sur le piano, Paganini sur le violon, comme Farinelli sur son larynx ! gens qui dĂ©veloppent d’immenses facultĂ©s, mais qui ne crĂ©ent pas de musique. Entre Beethowen et la Catalani, vous me permettrez de dĂ©cerner Ă  l’un l’immortelle couronne du gĂ©nie et du martyre, et Ă  l’autre beaucoup de piĂšces de cent sous ; avec l’une nous sommes quittes, tandis que le monde reste toujours le dĂ©biteur de l’autre ! Nous nous endettons chaque jour avec MoliĂšre, et nous avons trop payĂ© Baron. — Je crois, mon ami, que tu fais la part des idĂ©es trop belle, dit La BriĂšre d’une voix douce et mĂ©lodieuse qui produisit un soudain contraste avec le ton pĂ©remptoire du poĂ«te dont l’organe flexible avait quittĂ© le ton de la cĂąlinerie pour le ton magistral de la Tribune. Le gĂ©nie doit ĂȘtre estimĂ©, surtout, en raison de son utilitĂ©. Parmentier, Jacquart et Papin, Ă  qui l’on Ă©lĂšvera des statues quelque jour, sont aussi des gens de gĂ©nie. Ils ont changĂ© ou changeront la face des États en un sens. Sous ce rapport, Desplein se prĂ©sentera toujours aux yeux des penseurs, accompagnĂ© d’une gĂ©nĂ©ration tout entiĂšre dont les larmes, dont les souffrances auront cessĂ© sous sa main puissante. Il suffisait que cette opinion fĂ»t Ă©mise par Ernest pour que Modeste voulĂ»t la combattre. — À ce compte, dit-elle, monsieur, celui qui trouverait le moyen de faucher le blĂ© sans gĂąter la paille, par une machine qui ferait l’ouvrage de dix moissonneurs, serait un homme de gĂ©nie ? — Oh ! oui, ma fille, dit madame Mignon, il serait bĂ©ni du pauvre dont le pain coĂ»terait alors moins cher, et celui que bĂ©nissent les pauvres est bĂ©ni de Dieu ! — C’est donner le pas Ă  l’utile sur l’art, rĂ©pondit Modeste en hochant la tĂȘte. — Sans l’utile, dit Charles Mignon, oĂč prendrait-on l’art ? sur quoi s’appuierait, de quoi vivrait, oĂč s’abriterait et qui payerait le poĂ«te ? — Oh ! mon cher pĂšre, cette opinion est bien capitaine au long cours, Ă©picier, bonnet de coton !
 Que Gobenheim et monsieur le RĂ©fĂ©rendaire, dit-elle en montrant La BriĂšre, qui sont intĂ©ressĂ©s Ă  la solution de ce problĂšme social, le soutiennent, je le conçois ; mais vous, dont la vie a Ă©tĂ© la poĂ©sie la plus inutile de ce siĂšcle, puisque votre sang rĂ©pandu sur l’Europe, et vos Ă©normes souffrances exigĂ©es par un colosse, n’ont pas empĂȘchĂ© la France de perdre dix dĂ©partements acquis par la RĂ©publique, comment donnez-vous dans ce raisonnement excessivement perruque, comme disent les romantiques ?
 On voit bien que vous revenez de la Chine. L’irrĂ©vĂ©rence des paroles de Modeste fut aggravĂ©e par un petit ton mĂ©prisant et dĂ©daigneux qu’elle prit Ă  dessein et dont s’étonnĂšrent Ă©galement madame Latournelle, madame Mignon et Dumay. Madame Latournelle n’y voyait pas clair tout en ouvrant les yeux. Butscha, dont l’attention Ă©tait comparable Ă  celle d’un espion, regarda d’une maniĂšre significative monsieur Mignon en lui voyant le visage colorĂ© par une vive et soudaine indignation. — Encore un peu, mademoiselle, et vous alliez manquer de respect Ă  votre pĂšre, dit en souriant le colonel Ă©clairĂ© par le regard de Butscha. VoilĂ  ce que c’est que de gĂąter ses enfants. — Je suis fille unique !
 rĂ©pondit-elle insolemment. — Unique ! rĂ©pĂ©ta le notaire en accentuant ce mot. — Monsieur, rĂ©pondit sĂšchement Modeste Ă  Latournelle, mon pĂšre est trĂšs heureux que je me fasse son prĂ©cepteur ; il m’a donnĂ© la vie, je lui donne le savoir, il me redevra quelque chose. — Il y a maniĂšre, et surtout l’occasion, dit madame Mignon. — Mais mademoiselle a raison, reprit Canalis en se levant et se posant Ă  la cheminĂ©e dans l’une des plus belles attitudes de sa collection de mines. Dieu, dans sa prĂ©voyance, a donnĂ© des aliments et des vĂȘtements Ă  l’homme, et il ne lui a pas directement donnĂ© l’art ! Il a dit Ă  l’homme ─ Pour vivre, tu te courberas vers la terre ; pour penser, tu t’élĂšveras vers moi ! » Nous avons autant besoin de la vie de l’ñme que de celle du corps. De lĂ , deux utilitĂ©s. Ainsi, bien certainement on ne se chausse pas d’un livre. Un chant d’épopĂ©e ne vaut pas, au point de vue utilitaire, une soupe Ă©conomique du bureau de bienfaisance. La plus belle idĂ©e remplacerait difficilement la voile d’un vaisseau. Certes, une marmite autoclave, en se soulevant de deux pouces sur elle-mĂȘme, nous procure le calicot Ă  cinq sous le mĂštre meilleur marchĂ© ; mais cette machine et les perfections de l’industrie ne soufflent pas la vie Ă  un peuple, et ne diront pas Ă  l’avenir qu’il a existĂ© ; tandis que l’art Ă©gyptien, l’art mexicain, l’art grec, l’art romain avec leurs chefs-d’Ɠuvre taxĂ©s d’inutiles, ont attestĂ© l’existence de ces peuples dans le vaste espace du temps, lĂ  oĂč de grandes nations intermĂ©diaires dĂ©nuĂ©es d’hommes de gĂ©nie ont disparu, sans laisser sur le globe leur carte de visite ! Toutes les Ɠuvres du gĂ©nie sont le summum d’une civilisation, et prĂ©supposent une immense utilitĂ©. Certes, une paire de bottes ne l’emporte pas Ă  vos yeux sur une piĂšce de théùtre, et vous ne prĂ©fĂ©rerez pas un moulin Ă  l’église de Saint-Ouen ? Eh bien, un peuple est animĂ© du mĂȘme sentiment qu’un homme, et l’homme a pour idĂ©e favorite de se survivre Ă  lui-mĂȘme moralement comme il se reproduit physiquement. La survie d’un peuple est l’Ɠuvre de ses hommes de gĂ©nie. En ce moment, la France prouve Ă©nergiquement la vĂ©ritĂ© de cette thĂšse. AssurĂ©ment, elle est primĂ©e en industrie, en commerce, en navigation par l’Angleterre ; et, nĂ©anmoins, elle est, je le crois, Ă  la tĂȘte du monde par ses artistes, par ses hommes de talent, par le goĂ»t de ses produits. Il n’est pas d’artiste ni d’intelligence qui ne vienne demander Ă  Paris ses lettres de maĂźtrise. Il n’y a d’école de peinture en ce moment qu’en France, et nous rĂšgnerons par le Livre peut-ĂȘtre plus sĂ»rement, plus longtemps que par le Glaive. Dans le systĂšme d’Ernest, on supprimerait les fleurs de luxe, la beautĂ© de la femme, la musique, la peinture et la poĂ©sie, assurĂ©ment la SociĂ©tĂ© ne serait pas renversĂ©e, mais je demande qui voudrait accepter la vie ainsi ? Tout ce qui est utile est affreux et laid. La cuisine est indispensable dans une maison ; mais vous vous gardez bien d’y sĂ©journer, et vous vivez dans un salon que vous ornez, comme l’est celui-ci, de choses parfaitement superflues. À quoi ces charmantes peintures, ces bois façonnĂ©s servent-ils ? Il n’y a de beau que ce qui nous semble inutile ! Nous avons nommĂ© le SeiziĂšme siĂšcle, la Renaissance, avec une admirable justesse d’expression. Ce siĂšcle fut l’aurore d’un monde nouveau, les hommes en parleront encore qu’on ne se souviendra plus de quelques siĂšcles antĂ©rieurs, dont tout le mĂ©rite sera d’avoir existĂ©, comme ces millions d’ĂȘtres qui ne comptent pas dans une gĂ©nĂ©ration ! — Guenille, soit ! ma guenille m’est chĂšre ! rĂ©pondit assez plaisamment le duc d’HĂ©rouville pendant le silence qui suivit cette prose pompeusement dĂ©bitĂ©e. — L’art qui, selon vous, dit Butscha en s’attaquant Ă  Canalis, serait la sphĂšre dans laquelle le gĂ©nie est appelĂ© Ă  faire ses Ă©volutions, existe-t-il ? N’est-ce pas un magnifique mensonge auquel l’homme social a la manie de croire ? Qu’ai-je besoin d’avoir un paysage de Normandie dans ma chambre quand je puis l’aller voir trĂšs bien rĂ©ussi par Dieu ? Nous avons dans nos rĂȘves des poĂ«mes plus beaux que l’Iliade. Pour une somme peu considĂ©rable, je puis trouver Ă  Valognes, Ă  Carentan, comme en Provence, Ă  Arles, des VĂ©nus tout aussi belles que celles de Titien. La Gazette des Tribunaux publie des romans autrement faits que ceux de Walter Scott, qui se dĂ©nouent terriblement, avec du vrai sang et non avec de l’encre. Le bonheur et la vertu sont au-dessus de l’art et du gĂ©nie. — Bravo ! Butscha, s’écria madame Latournelle. — Qu’a-t-il dit ? demanda Canalis Ă  La BriĂšre en cessant de recueillir dans les yeux et dans l’attitude de Modeste les charmants tĂ©moignages d’une admiration naĂŻve. Le mĂ©pris qu’avait essuyĂ© La BriĂšre, et surtout l’irrespectueux discours de la fille au pĂšre, contristaient tellement ce pauvre jeune homme, qu’il ne rĂ©pondit pas Ă  Canalis ; ses yeux, douloureusement attachĂ©s sur Modeste, accusaient une mĂ©ditation profonde. L’argumentation du clerc fut reproduite avec esprit par le duc d’HĂ©rouville, qui finit en disant que les extases de sainte ThĂ©rĂšse Ă©taient bien supĂ©rieures aux crĂ©ations de lord Byron. — Oh ! monsieur le duc, rĂ©pondit Modeste, c’est une poĂ©sie entiĂšrement personnelle, tandis que le gĂ©nie de Byron ou celui de MoliĂšre profite au monde
 — Mets-toi donc d’accord avec monsieur le baron, rĂ©pondit vivement Charles Mignon. Tu veux maintenant que le gĂ©nie soit utile, absolument comme le coton ; mais tu trouveras peut-ĂȘtre la logique aussi perruque, aussi vieille que ton pauvre bonhomme de pĂšre. Butscha, La BriĂšre et madame de Latournelle Ă©changĂšrent des regards Ă  demi moqueurs qui poussĂšrent Modeste d’autant plus avant dans la voie de l’irritation qu’elle resta court pendant un moment. — Mademoiselle, rassurez-vous, dit Canalis en lui souriant, nous ne sommes ni battus ni pris en contradiction. Toute Ɠuvre d’art, qu’il s’agisse de la littĂ©rature, de la musique, de la peinture, de la sculpture ou de l’architecture, implique une utilitĂ© sociale positive, Ă©gale Ă  celle de tous les autres produits commerciaux. L’art est le commerce par excellence, il le sous-entend. Un livre, aujourd’hui, fait empocher Ă  son auteur quelque chose comme dix mille francs, et sa fabrication suppose l’imprimerie, la papeterie, la librairie, la fonderie, c’est-Ă -dire des milliers de bras en action. L’exĂ©cution d’une symphonie de Beethoven ou d’un opĂ©ra de Rossini demande tout autant de bras, de machines et de fabrications. Le prix d’un monument rĂ©pond encore plus brutalement Ă  l’objection. Aussi peut-on dire que les Ɠuvres du gĂ©nie ont une base extrĂȘmement coĂ»teuse, et nĂ©cessairement profitable Ă  l’ouvrier. Établi sur cette thĂšse, Canalis parla pendant quelques instants avec un grand luxe d’images et en se complaisant dans sa phrase ; mais il lui arriva, comme Ă  beaucoup de grands parleurs, de se trouver dans sa conclusion au point de dĂ©part de la conversation, et du mĂȘme avis que La BriĂšre, sans s’en apercevoir. — Je vois avec plaisir, mon cher baron, dit finement le petit duc d’HĂ©rouville, que vous serez un grand ministre constitutionnel. — Oh ! dit Canalis avec un geste de grand homme, que prouvons-nous dans toutes nos discussions ? l’éternelle vĂ©ritĂ© de cet axiome Tout est vrai et tout est faux ! Il y a pour les vĂ©ritĂ©s morales, comme pour les crĂ©atures, des milieux oĂč elles changent d’aspect au point d’ĂȘtre mĂ©connaissables. — La sociĂ©tĂ© vit de choses jugĂ©es, dit le duc d’HĂ©rouville. — Quelle lĂ©gĂšretĂ© ! dit tout bas madame Latournelle Ă  son mari. — C’est un poĂ«te, rĂ©pondit Gobenheim qui entendit le mot. Canalis, qui se trouvait Ă  dix lieues au-dessus de ses auditeurs et qui peut-ĂȘtre avait raison dans son dernier mot philosophique, prit pour des symptĂŽmes d’ignorance l’espĂšce de froid peint sur toutes les figures ; mais il se vit compris par Modeste, et il resta content, sans deviner combien le monologue est blessant pour des provinciaux dont la principale occupation est de dĂ©montrer aux Parisiens l’existence, l’esprit et la sagesse de la province. — Y a-t-il longtemps que vous n’avez vu la duchesse de Chaulieu ? demanda le duc Ă  Canalis pour changer de conversation. — Je l’ai quittĂ©e il y a six jours, rĂ©pondit Canalis. — Elle va bien ? reprit le duc. — Parfaitement bien. — Ayez la bontĂ© de me rappeler Ă  son souvenir quand vous lui Ă©crirez. — On la dit charmante ? reprit Modeste en s’adressant au duc. — Monsieur le baron, rĂ©pondit le Grand-Écuyer, peut en parler plus savamment que moi. — Plus que charmante, dit Canalis en acceptant la perfidie de monsieur d’HĂ©rouville ; mais je suis partial, mademoiselle, c’est mon amie depuis dix ans ; je lui dois tout ce que je puis avoir de bon, elle m’a prĂ©servĂ© des dangers du monde. Enfin, monsieur le duc de Chaulieu lui-mĂȘme m’a fait entrer dans la voie oĂč je suis. Sans la protection de cette famille, le roi, les princesses auraient pu souvent oublier un pauvre poĂ«te comme moi ; aussi mon affection sera-t-elle toujours pleine de reconnaissance. Ceci fut dit avec des larmes dans la voix. — Combien nous devons aimer celle qui vous a dictĂ© tant de chants sublimes, et qui vous inspire un si beau sentiment, dit Modeste attendrie. Peut-on concevoir un poĂ«te sans muse ? — Il serait sans cƓur, il ferait des vers secs comme ceux de Voltaire qui n’a jamais aimĂ© que Voltaire, rĂ©pondit Canalis. — Ne m’avez-vous pas fait l’honneur de me dire Ă  Paris, demanda le Breton Ă  Canalis, que vous n’éprouviez aucun des sentiments que vous exprimez ? — La botte est droite, mon brave soldat, rĂ©pondit le poĂ«te en souriant, mais apprenez qu’il est permis d’avoir Ă  la fois beaucoup de cƓur et dans la vie intellectuelle et dans la vie rĂ©elle. On peut exprimer de beaux sentiments sans les Ă©prouver, et les Ă©prouver sans pouvoir les exprimer. La BriĂšre, mon ami que voici, aime Ă  en perdre l’esprit, dit-il avec gĂ©nĂ©rositĂ© en regardant Modeste ; moi, qui certes aime autant que lui, je crois, Ă  moins de me faire illusion, que je pourrais donner Ă  mon amour une forme littĂ©raire en harmonie avec sa puissance ; mais je ne rĂ©ponds pas, mademoiselle, dit-il en se tournant vers Modeste avec une grĂące un peu trop cherchĂ©e, de ne pas ĂȘtre demain sans esprit
 Ainsi, le poĂ«te triomphait de tout obstacle ; il brĂ»lait en l’honneur de son amour les bĂątons qu’on lui jetait entre les jambes, et Modeste restait Ă©bahie de cet esprit parisien qu’elle ne connaissait pas et qui brillantait les dĂ©clamations du discoureur. — Quel sauteur ! dit Butscha dans l’oreille du petit Latournelle aprĂšs avoir entendu la plus magnifique tirade sur la religion catholique et sur le bonheur d’avoir pour Ă©pouse une femme pieuse, servie en rĂ©ponse Ă  un mot de madame Mignon. Modeste eut sur les yeux comme un bandeau ; le prestige du dĂ©bit et l’attention qu’elle prĂȘtait Ă  Canalis, par parti pris, l’empĂȘcha de voir ce que Butscha remarquait soigneusement, la dĂ©clamation, le dĂ©faut de simplicitĂ©, l’emphase substituĂ©e au sentiment et toutes les incohĂ©rences qui dictĂšrent au clerc son mot un peu trop cruel. LĂ  oĂč monsieur Mignon, Dumay, Butscha, Latournelle s’étonnaient de l’inconsĂ©quence de Canalis sans tenir compte de l’inconsĂ©quence d’une conversation, toujours si capricieuse en France, Modeste admirait la souplesse du poĂ«te, et se disait en l’entraĂźnant avec elle dans les chemins tortueux de sa fantaisie Il m’aime ! » Butscha, comme tous les spectateurs de ce qu’il faut appeler cette reprĂ©sentation, fut frappĂ© du dĂ©faut principal des Ă©goĂŻstes que Canalis laisse un peu trop voir, comme tous les gens habituĂ©s Ă  pĂ©rorer dans les salons. Soit qu’il comprĂźt d’avance ce que l’interlocuteur voulait dire, soit qu’il n’écoutĂąt point, ou soit qu’il eĂ»t la facultĂ© d’écouter tout en pensant Ă  autre chose, Melchior offrait ce visage distrait qui dĂ©concerte la parole autant qu’il blesse la vanitĂ©. Ne pas Ă©couter est non-seulement un manque de politesse, mais encore une marque de mĂ©pris. Or Canalis pousse un peu loin cette habitude, car souvent il oublie de rĂ©pondre Ă  un discours qui veut une rĂ©ponse, et passe sans aucune transition polie au sujet dont il se prĂ©occupe. Si d’un homme haut placĂ©, cette impertinence s’accepte sans protĂȘt, elle engendre au fond des cƓurs un levain de haine et de vengeance ; mais d’un Ă©gal, elle va jusqu’à dissoudre l’amitiĂ©. Quand, par hasard, Melchior se force Ă  Ă©couter, il tombe dans un autre dĂ©faut, il ne fait que se prĂȘter, il ne se donne pas. Sans ĂȘtre aussi choquant, ce demi-sacrifice indispose tout autant l’écouteur et le laisse mĂ©content. Rien ne rapporte plus dans le commerce du monde que l’aumĂŽne de l’attention. À bon entendeur, salut ! n’est pas seulement un prĂ©cepte Ă©vangĂ©lique, c’est encore une excellente spĂ©culation ; observez-le, on vous passera tout, jusqu’à des vices. Canalis prit beaucoup sur lui dans l’intention de plaire Ă  Modeste ; mais, s’il fut complaisant pour elle, il redevint souvent lui-mĂȘme avec les autres. Modeste, impitoyable pour les dix martyrs qu’elle faisait, pria Canalis de lire une de ses piĂšces de vers, elle voulait un Ă©chantillon du talent de lecture si vantĂ©. Canalis prit le volume que lui tendit Modeste et roucoula, tel est le mot propre, celle de ses poĂ©sies qui passe pour ĂȘtre la plus belle, une imitation des Amours des anges de Moore, intitulĂ©e Vitalis, que mesdames Latournelle et Dumay, Gobenheim et le caissier accueillirent par quelques bĂąillements. — Si vous jouez bien au whist, monsieur, dit Gobenheim en prĂ©sentant cinq cartes mises en Ă©ventail, je n’aurai jamais vu d’homme aussi accompli que vous
 Cette question fit rire, car elle fut la traduction des idĂ©es de chacun. — Je le joue assez, pour pouvoir vivre en province le reste de mes jours, rĂ©pondit Canalis. Voici sans doute plus de littĂ©rature et de conversation qu’il n’en faut Ă  des joueurs de whist, ajouta-t-il avec impertinence en jetant son volume sur la console. Ce dĂ©tail indique les dangers que court le hĂ©ros d’un salon Ă  sortir, comme Canalis, de sa sphĂšre ; il ressemble alors Ă  l’acteur chĂ©ri d’un certain public, dont le talent se perd en quittant son cadre et abordant un théùtre supĂ©rieur. On mit ensemble le baron et le duc, Gobenheim fut le partenaire de Latournelle. Modeste vint se placer auprĂšs du poĂ«te, au grand dĂ©sespoir du pauvre Ernest qui suivait sur le visage de la capricieuse jeune fille les progrĂšs de la fascination exercĂ©e par Canalis. La BriĂšre ignorait le don de sĂ©duction que possĂ©dait Melchior et que la nature a souvent refusĂ© aux ĂȘtres vrais, assez gĂ©nĂ©ralement timides. Ce don exige une hardiesse, une vivacitĂ© de moyens qu’on pourrait appeler la voltige de l’esprit ; il comporte mĂȘme un peu de mimique ; mais n’y a-t-il pas toujours, moralement parlant, un comĂ©dien dans un poĂ«te ? Entre exprimer des sentiments qu’on n’éprouve pas, mais dont on conçoit toutes les variantes, et les feindre quand on en a besoin pour obtenir un succĂšs sur le théùtre de la vie privĂ©e, la diffĂ©rence est grande ; nĂ©anmoins, si l’hypocrisie nĂ©cessaire Ă  l’homme du monde a gangrenĂ© le poĂ«te, il arrive Ă  transporter les facultĂ©s de son talent dans l’expression d’un sentiment nĂ©cessaire, comme le grand homme vouĂ© Ă  la solitude finit par transborder son cƓur dans son esprit. — Il travaille pour les millions, se disait douloureusement La BriĂšre, et il jouera si bien la passion que Modeste y croira ! Et au lieu de se montrer plus aimable et plus spirituel que son rival, La BriĂšre imita le duc d’HĂ©rouville, il resta sombre, inquiet, attentif ; mais lĂ  oĂč l’homme de cour Ă©tudiait les incartades de la jeune hĂ©ritiĂšre, Ernest fut en proie aux douleurs d’une jalousie noire et concentrĂ©e, il n’avait pas encore obtenu un regard de son idole. Il sortit, pour quelques instants, avec Butscha. — C’est fini, dit-il, elle est folle de lui, je suis plus que dĂ©sagrĂ©able, et d’ailleurs elle a raison ! Canalis est charmant, il a de l’esprit dans son silence, de la passion dans les yeux, de la poĂ©sie dans ses amplifications
 — Est-ce un honnĂȘte homme ? demanda Butscha. — Oh ! oui, rĂ©pondit La BriĂšre. Il est loyal, chevaleresque, et capable de perdre, soumis Ă  l’influence d’une Modeste, les petits travers que lui a donnĂ©s madame de Chaulieu
 — Vous ĂȘtes un brave garçon, dit le petit bossu. Mais est-il capable d’aimer, et l’aimera-t-il ? — Je ne sais pas, rĂ©pondit La BriĂšre. A-t-elle parlĂ© de moi ? demanda-t-il aprĂšs un moment de silence. — Oui, dit Butscha qui redit Ă  La BriĂšre le mot Ă©chappĂ© Ă  Modeste sur les dĂ©guisements. Le RĂ©fĂ©rendaire alla se jeter sur un banc, et s’y cacha la tĂȘte dans ses mains ; il ne pouvait retenir ses larmes et ne voulait pas les laisser voir Ă  Butscha ; mais le nain Ă©tait homme Ă  les deviner. — Qu’avez-vous, monsieur ? demanda Butscha. — Elle a raison !
 dit La BriĂšre en se relevant brusquement, je suis un misĂ©rable. Il raconta la tromperie Ă  laquelle l’avait conviĂ© Canalis ; mais en faisant observer Ă  Butscha qu’il avait voulu dĂ©tromper Modeste avant qu’elle ne se fĂ»t dĂ©masquĂ©e, et il se rĂ©pandit en apostrophes assez enfantines sur le malheur de sa destinĂ©e. Butscha reconnut sympathiquement l’amour dans sa vigoureuse et sapide naĂŻvetĂ©, dans ses vraies, dans ses profondes anxiĂ©tĂ©s. — Mais pourquoi, dit-il au RĂ©fĂ©rendaire, ne vous dĂ©veloppez-vous pas devant mademoiselle Modeste, et laissez-vous votre rival faire ses exercices
 — Ah ! vous n’avez donc pas senti, lui dit La BriĂšre, votre gorge se serrer dĂšs qu’il s’agit de lui parler
 Vous ne sentez donc rien dans la racine de vos cheveux, rien Ă  la surface de la peau, quand elle vous regarde, ne fĂ»t-ce que d’un Ɠil distrait
 — Mais vous avez eu assez de jugement pour ĂȘtre d’une tristesse morne quand elle a, en quelque sorte, dit Ă  son digne pĂšre ─ Vous ĂȘtes une ganache. — Monsieur, je l’aime trop pour ne pas avoir senti comme la lame d’un poignard entrer dans mon cƓur, en l’entendant ainsi donner un dĂ©menti aux perfections que je lui trouve. — Canalis, lui, l’a justifiĂ©e, rĂ©pondit Butscha. — Si elle avait plus d’amour-propre que de cƓur, elle ne serait pas regrettable, rĂ©pliqua La BriĂšre. En ce moment Modeste, suivie de Canalis qui venait de perdre, sortit avec son pĂšre et madame Dumay, pour respirer l’air d’une nuit Ă©toilĂ©e. Pendant que sa fille se promenait avec le poĂ«te, Charles Mignon se dĂ©tacha d’elle pour venir auprĂšs de La BriĂšre. — Votre ami, monsieur, aurait dĂ» se faire avocat, dit-il en souriant et regardant le jeune homme avec attention. — Ne vous hĂątez pas de juger un poĂ«te avec la sĂ©vĂ©ritĂ© que vous pourriez avoir pour un homme ordinaire, comme moi par exemple, monsieur le comte, rĂ©pondit La BriĂšre. Le poĂ«te a sa mission. Il est destinĂ© par sa nature Ă  voir la poĂ©sie des questions, de mĂȘme qu’il exprime celle de toute chose ; aussi, lĂ  oĂč vous le croyez en opposition avec lui-mĂȘme, est-il fidĂšle Ă  sa vocation. C’est le peintre, faisant Ă©galement bien une madone et une courtisane. MoliĂšre a raison dans ses personnages de vieillard et dans ceux de ses jeunes gens, et MoliĂšre avait certes le jugement sain. Ces jeux de l’esprit, corrupteurs chez les hommes secondaires, n’ont aucune influence sur le caractĂšre chez les vrais grands hommes. Charles Mignon serra la main Ă  La BriĂšre, en lui disant ─ Cette facilitĂ© pourrait nĂ©anmoins servir Ă  se justifier Ă  soi-mĂȘme des actions diamĂ©tralement opposĂ©es, surtout en politique. — Ah ! mademoiselle, rĂ©pondait en ce moment Canalis d’une voix cĂąline Ă  une malicieuse observation de Modeste, ne croyez pas que la multiplicitĂ© des sensations ĂŽte la moindre force aux sentiments. Les poĂ«tes, plus que les autres hommes, doivent aimer avec constance et foi. D’abord ne soyez pas jalouse de ce qu’on appelle la Muse. Heureuse la femme d’un homme occupĂ© ! Si vous entendiez les plaintes des femmes qui subissent le poids de l’oisivetĂ© des maris sans fonctions ou Ă  qui la richesse laisse de grands loisirs, vous sauriez que le principal bonheur d’une Parisienne est la libertĂ©, la royautĂ© chez elle. Or, nous autres, nous laissons prendre Ă  une femme le sceptre chez nous, car il nous est impossible de descendre Ă  la tyrannie exercĂ©e par les petits esprits. Nous avons mieux Ă  faire
 Si jamais je me mariais, ce qui, je vous le jure, est une catastrophe trĂšs Ă©loignĂ©e pour moi, je voudrais que ma femme eĂ»t la libertĂ© morale que garde une maĂźtresse et qui peut-ĂȘtre est la source oĂč elle puise toutes ses sĂ©ductions. Canalis dĂ©ploya sa verve et ses grĂąces en parlant amour, mariage, adoration de la femme, en controversant avec Modeste jusqu’à ce que monsieur Mignon, qui vint les rejoindre, eĂ»t trouvĂ© dans un moment de silence l’occasion de prendre sa fille par le bras et de l’amener devant Ernest Ă  qui le digne soldat avait conseillĂ© de tenter une explication. — Mademoiselle, dit Ernest d’une voix altĂ©rĂ©e, il m’est impossible de rester sous le poids de votre mĂ©pris. Je ne me dĂ©fends pas, je ne cherche pas Ă  me justifier, je veux seulement vous faire observer qu’avant de lire votre flatteuse lettre adressĂ©e Ă  la personne, et non plus au poĂ«te, la derniĂšre enfin, je voulais, et je vous l’ai fait savoir par un mot Ă©crit du Havre, dissiper l’erreur oĂč vous Ă©tiez. Tous les sentiments que j’ai eu le bonheur de vous exprimer sont sincĂšres. Une espĂ©rance a lui pour moi quand, Ă  Paris, monsieur votre pĂšre s’est dit pauvre ; mais, maintenant, si tout est perdu, si je n’ai plus que des regrets Ă©ternels, pourquoi resterais-je ici oĂč tout est supplice pour moi ?
 Laissez-moi donc emporter un sourire de vous, il sera gravĂ© dans mon cƓur. — Monsieur, rĂ©pondit Modeste qui parut froide et distraite, je ne suis pas la maĂźtresse ici ; mais, certes, je serais au dĂ©sespoir d’y retenir ceux qui n’y trouvent ni plaisir ni bonheur. Elle laissa le RĂ©fĂ©rendaire en prenant le bras de madame Dumay pour rentrer. Quelques instants aprĂšs tous les personnages de cette scĂšne domestique, de nouveau rĂ©unis au salon, furent assez surpris de voir Modeste assise auprĂšs du duc d’HĂ©rouville, et coquetant avec lui comme aurait pu le faire la plus rusĂ©e Parisienne ; elle s’intĂ©ressait Ă  son jeu, lui donnait les conseils qu’il demandait, et trouva l’occasion de lui dire des choses flatteuses en Ă©levant le hasard de la noblesse sur la mĂȘme ligne que les hasards du talent et de la beautĂ©. Canalis savait ou croyait savoir la raison de ce changement, il avait voulu piquer Modeste en traitant le mariage de catastrophe et en s’en montrant Ă©loignĂ© ; mais, comme tous ceux qui jouent avec le feu, ce fut lui qui se brĂ»la. La fiertĂ© de Modeste, son dĂ©dain alarmĂšrent le poĂ«te, il revint Ă  elle en donnant le spectacle d’une jalousie d’autant plus visible qu’elle Ă©tait jouĂ©e. Modeste, implacable comme les anges, savoura le plaisir que lui causait l’exercice de son pouvoir, et naturellement elle en abusa. Le duc d’HĂ©rouville n’avait jamais connu pareille fĂȘte une femme lui souriait ! À onze heures du soir, heure indue au Chalet, les trois prĂ©tendus sortirent, le duc en trouvant Modeste charmante, Canalis en la trouvant excessivement coquette, et La BriĂšre navrĂ© de sa duretĂ©. Pendant huit jours l’hĂ©ritiĂšre fut avec ses trois prĂ©tendus ce qu’elle avait Ă©tĂ© durant cette soirĂ©e, en sorte que le poĂ«te parut l’emporter sur ses rivaux, malgrĂ© les boutades et les fantaisies qui donnaient de temps en temps de l’espoir au duc d’HĂ©rouville. Les irrĂ©vĂ©rences de Modeste envers son pĂšre, les libertĂ©s excessives qu’elle prenait avec lui ; ses impatiences avec sa mĂšre aveugle en lui rendant comme Ă  regret ces petits services qui naguĂšre Ă©taient le triomphe de sa piĂ©tĂ© filiale, semblaient ĂȘtre l’effet d’un caractĂšre fantasque et d’une gaietĂ© tolĂ©rĂ©e dĂšs l’enfance. Quand Modeste allait trop loin, elle se faisait de la morale Ă  elle-mĂȘme, et attribuait ses lĂ©gĂšretĂ©s, ses incartades Ă  son esprit d’indĂ©pendance. Elle avouait au duc et Ă  Canalis son peu de goĂ»t pour l’obĂ©issance, et le regardait comme un obstacle rĂ©el Ă  son Ă©tablissement, en interrogeant ainsi le moral de ses prĂ©tendus, Ă  la maniĂšre de ceux qui trouent la terre pour en ramener de l’or, du charbon, du tuf ou de l’eau. — Je ne trouverai jamais, disait-elle la veille du jour oĂč l’installation de la famille Ă  la Villa devait avoir lieu, de mari qui supportera mes caprices avec la bontĂ© de mon pĂšre qui ne s’est jamais dĂ©menti, avec l’indulgence de mon adorable mĂšre. — Ils se savent aimĂ©s, mademoiselle, dit La BriĂšre. — Soyez sĂ»re, mademoiselle, que votre mari connaĂźtra toute la valeur de son trĂ©sor, ajouta le duc. — Vous avez plus d’esprit et de rĂ©solution qu’il n’en faut pour discipliner un mari, dit Canalis en riant. Modeste sourit comme Henri IV dut sourire aprĂšs avoir rĂ©vĂ©lĂ©, par trois rĂ©ponses Ă  une question insidieuse, le caractĂšre de ses trois principaux ministres Ă  un ambassadeur Ă©tranger. Le jour du dĂźner, Modeste, entraĂźnĂ©e par la prĂ©fĂ©rence qu’elle accordait Ă  Canalis, se promena longtemps seule avec lui sur le terrain sablĂ© qui se trouvait entre la maison et le boulingrin ornĂ© de fleurs. Aux gestes du poĂ«te, Ă  l’air de la jeune hĂ©ritiĂšre, il Ă©tait facile de voir qu’elle Ă©coutait favorablement Canalis ; aussi les deux demoiselles d’HĂ©rouville vinrent-elles interrompre ce scandaleux tĂȘte-Ă -tĂȘte ; et, avec l’adresse naturelle aux femmes en semblable occurrence, elles mirent la conversation sur la cour, sur l’éclat d’une charge de la couronne, en expliquant la diffĂ©rence qui existait entre les charges de la maison du roi et celles de la couronne ; elles tĂąchĂšrent de griser Modeste en s’adressant Ă  son orgueil et lui montrant une des plus hautes destinĂ©es Ă  laquelle une femme pouvait alors aspirer. — Avoir pour fils un duc, s’écria la vieille demoiselle, est un avantage positif. Ce titre est une fortune, hors de toute atteinte, qu’on donne Ă  ses enfants. — À quel hasard, dit Canalis assez mĂ©content d’avoir vu son entretien rompu, devons-nous attribuer le peu de succĂšs que monsieur le Grand-Écuyer a eu jusqu’à prĂ©sent dans l’affaire oĂč ce titre peut le plus servir les prĂ©tentions d’un homme ? Les deux demoiselles jetĂšrent Ă  Canalis un regard chargĂ© d’autant de venin qu’en insinue la morsure d’une vipĂšre, et furent si dĂ©contenancĂ©es par le sourire railleur de Modeste, qu’elles se trouvĂšrent sans un mot de rĂ©ponse. — Monsieur le Grand-Écuyer, dit Modeste Ă  Canalis, ne vous a jamais reprochĂ© l’humilitĂ© que vous inspire votre gloire pourquoi lui en vouloir de sa modestie ? — Il ne s’est d’ailleurs pas encore rencontrĂ©, dit la vieille demoiselle, une femme digne du rang de mon neveu. Nous en avons vu qui n’avaient que la fortune de cette position ; d’autres qui, sans la fortune, en avaient tout l’esprit ; et j’avoue que nous avons bien fait d’attendre que Dieu nous offrĂźt l’occasion de connaĂźtre une personne en qui se rencontrent et la noblesse et l’esprit et la fortune d’une duchesse d’HĂ©rouville. — Il y a, ma chĂšre Modeste, dit HĂ©lĂšne d’HĂ©rouville en emmenant sa nouvelle amie Ă  quelques pas de lĂ , mille barons de Canalis dans le royaume comme il y a cent poĂ«tes Ă  Paris qui le valent ; et il est si peu grand homme que, moi, pauvre fille destinĂ©e Ă  prendre le voile faute d’une dot, je ne voudrais pas de lui ! Vous ne savez d’ailleurs pas ce que c’est qu’un jeune homme exploitĂ© depuis dix ans par la duchesse de Chaulieu. Il n’y a vraiment qu’une vieille femme de soixante ans bientĂŽt qui puisse se soumettre aux petites indispositions dont est, dit-on, affligĂ© le grand poĂ«te, et dont la moindre fut, chez Louis XIV, un dĂ©faut insupportable ; mais la duchesse n’en souffre pas autant, il est vrai, qu’en souffrirait une femme, elle ne l’a pas toujours chez elle comme on a un mari
 Et, pratiquant l’une des manƓuvres particuliĂšres aux femmes entre elles, HĂ©lĂšne d’HĂ©rouville rĂ©pĂ©ta d’oreille Ă  oreille les calomnies que les femmes jalouses de madame de Chaulieu colportaient sur le poĂ«te. Ce petit dĂ©tail, assez commun dans les conversations des jeunes personnes, montre avec quel acharnement on se disputait dĂ©jĂ  la fortune du comte de la Bastie. En dix jours, les opinions du Chalet avaient beaucoup variĂ© sur les trois personnages qui prĂ©tendaient Ă  la main de Modeste. Ce changement, tout au dĂ©savantage de Canalis, se basait sur des considĂ©rations de nature Ă  faire profondĂ©ment rĂ©flĂ©chir les porteurs d’une gloire quelconque. On ne peut nier, Ă  voir la passion avec laquelle on poursuit un autographe, que la curiositĂ© publique ne soit vivement excitĂ©e par la CĂ©lĂ©britĂ©. La plupart des gens de province ne se rendent Ă©videmment pas un compte exact des procĂ©dĂ©s que les gens illustres emploient pour mettre leur cravate, marcher sur le boulevard, bayer aux corneilles ou manger une cĂŽtelette ; car, lorsqu’ils aperçoivent un homme vĂȘtu des rayons de la mode ou resplendissant d’une faveur plus ou moins passagĂšre, mais toujours enviĂ©e, les uns disent ─ Oh ! c’est ça ! » ou bien ─ C’est drĂŽle ! » et autres exclamations bizarres. En un mot, le charme Ă©trange que cause toute espĂšce de gloire, mĂȘme justement acquise, ne subsiste pas. C’est, surtout pour les gens superficiels, moqueurs ou envieux, une sensation rapide comme l’éclair et qui ne se renouvelle point. Il semble que la gloire, de mĂȘme que le soleil, chaude et lumineuse Ă  distance, est, si l’on s’en approche, froide comme la sommitĂ© d’une alpe. Peut-ĂȘtre l’homme n’est-il rĂ©ellement grand que pour ses pairs ; peut-ĂȘtre les dĂ©fauts inhĂ©rents Ă  la condition humaine disparaissent-ils plutĂŽt Ă  leurs yeux qu’à ceux des vulgaires admirateurs. Pour plaire tous les jours, un poĂ«te serait donc tenu de dĂ©ployer les grĂąces mensongĂšres des gens qui savent se faire pardonner leur obscuritĂ© par leurs façons aimables et par leurs complaisants discours ; car, outre le gĂ©nie, chacun lui demande les plates vertus de salon et le berquinisme de famille. Le grand poĂ«te du faubourg Saint-Germain, qui ne voulut pas se plier Ă  cette loi sociale, vit succĂ©der une insultante indiffĂ©rence Ă  l’éblouissement causĂ© par sa conversation des premiĂšres soirĂ©es. L’esprit prodiguĂ© sans mesure produit sur l’ñme l’effet d’une boutique de cristaux sur les yeux ; c’est assez dire que le feu, que le brillant de Canalis fatigua promptement des gens qui, selon leur mot, aimaient le solide. Tenu bientĂŽt de se montrer homme ordinaire, le poĂ«te rencontra de nombreux Ă©cueils sur un terrain oĂč La BriĂšre conquit les suffrages de ceux qui d’abord l’avaient trouvĂ© maussade. On Ă©prouva le besoin de se venger de la rĂ©putation de Canalis en lui prĂ©fĂ©rant son ami. Les meilleures personnes sont ainsi faites. Le simple et bon RĂ©fĂ©rendaire n’offensait aucun amour-propre ; en revenant Ă  lui, chacun lui dĂ©couvrit du cƓur, une grande modestie, une discrĂ©tion de coffre-fort et une excellente tenue. Le duc d’HĂ©rouville mit, comme valeur politique, Ernest beaucoup au-dessus de Canalis. Le poĂ«te, inĂ©gal, ambitieux et mobile comme le Tasse, aimait le luxe, la grandeur, il faisait des dettes ; tandis que le jeune Conseiller, d’un caractĂšre Ă©gal, vivait sagement, utile sans fracas, attendant les rĂ©compenses sans les quĂȘter, et faisait des Ă©conomies. Canalis avait d’ailleurs donnĂ© raison aux bourgeois qui l’observaient. Depuis deux ou trois jours, il se laissait aller Ă  des mouvements d’impatience, Ă  des abattements, Ă  ces mĂ©lancolies sans raison apparente, Ă  ces changements d’humeur, fruits du tempĂ©rament nerveux des poĂ«tes. Ces originalitĂ©s le mot de la province engendrĂ©es par l’inquiĂ©tude que lui causaient ses torts, grossis de jour en jour, envers la duchesse de Chaulieu Ă  laquelle il devait Ă©crire sans pouvoir s’y rĂ©soudre, furent soigneusement remarquĂ©es par la douce AmĂ©ricaine, par la digne madame Latournelle, et devinrent le sujet de plus d’une causerie entre elles et madame Mignon. Canalis ressentit les effets de ces causeries sans se les expliquer. L’attention ne fut plus la mĂȘme, les visages ne lui offrirent plus cet air ravi des premiers jours ; tandis qu’Ernest commençait Ă  se faire Ă©couter. Depuis deux jours, le poĂ«te essayait donc de sĂ©duire Modeste, et profitait de tous les instants oĂč il pouvait se trouver seul avec elle pour l’envelopper dans les filets d’un langage passionnĂ©. Le coloris de Modeste avait appris aux deux filles avec quel plaisir l’hĂ©ritiĂšre Ă©coutait de dĂ©licieux concetti dĂ©licieusement dits ; et, inquiĂštes d’un tel progrĂšs, elles venaient de recourir Ă  l’ultima ratio des femmes en pareil cas, Ă  ces calomnies qui manquent rarement leur effet en s’adressant aux rĂ©pugnances physiques les plus violentes. Aussi, en se mettant Ă  table, le poĂ«te aperçut-il des nuages sur le front de son idole, il y lut les perfidies de mademoiselle d’HĂ©rouville, et jugea nĂ©cessaire de se proposer lui-mĂȘme pour mari dĂšs qu’il pourrait parler Ă  Modeste. En entendant quelques propos aigre-doux, quoique polis, Ă©changĂ©s entre Canalis et les deux nobles filles, Gobenheim poussa le coude Ă  Butscha son voisin pour lui montrer le poĂ«te et le Grand-Écuyer. — Ils se dĂ©moliront l’un par l’autre ! lui dit-il Ă  l’oreille. — Canalis a bien assez de gĂ©nie pour se dĂ©molir Ă  lui tout seul, rĂ©pondit le nain. Pendant le dĂźner, qui fut d’une excessive magnificence et admirablement bien servi, le duc remporta sur Canalis un grand avantage. Modeste, qui la veille avait reçu ses habits de cheval, parla de promenades Ă  faire aux environs. Par le tour que prit la conversation, elle fut amenĂ©e Ă  manifester le dĂ©sir de voir une chasse Ă  courre, plaisir qui lui Ă©tait inconnu. AussitĂŽt le duc proposa de donner Ă  mademoiselle Mignon le spectacle d’une chasse dans une forĂȘt de la Couronne, Ă  quelques lieues du Havre. GrĂące Ă  ses relations avec le prince de Cadignan, Grand-Veneur, il entrevit les moyens de dĂ©ployer aux yeux de Modeste un faste royal, de la sĂ©duire en lui montrant le monde fascinant de la cour et lui faisant souhaiter de s’y introduire par un mariage. Des coups d’Ɠil Ă©changĂ©s entre le duc et les deux demoiselles d’HĂ©rouville que surprit Canalis, disaient assez À nous l’hĂ©ritiĂšre ! » pour que le poĂ«te, rĂ©duit Ă  ses splendeurs personnelles, se hĂątĂąt d’obtenir un gage d’affection. Presque effrayĂ©e de s’ĂȘtre avancĂ©e au delĂ  de ses intentions avec les d’HĂ©rouville, Modeste, en se promenant aprĂšs le dĂźner dans le parc, affecta d’aller un peu en avant de la compagnie avec Melchior. Par une curiositĂ© de jeune fille, et assez lĂ©gitime, elle laissa deviner les calomnies dites par HĂ©lĂšne ; et sur une exclamation de Canalis, elle lui demanda le secret qu’il promit. — Ces coups de langue, dit-il, sont de bonne guerre dans le grand monde ; votre probitĂ© s’en effarouche et moi j’en ris, j’en suis mĂȘme heureux. Ces demoiselles doivent croire les intĂ©rĂȘts de Sa Seigneurie bien en danger pour y avoir recours. Et, profitant aussitĂŽt de l’avantage que donne une communication de ce genre, Canalis mit Ă  sa justification une telle verve de plaisanterie, une passion si spirituellement exprimĂ©e en remerciant Modeste d’une confidence oĂč il se dĂ©pĂȘchait de voir un peu d’amour, qu’elle se vit tout aussi compromise avec le poĂ«te qu’avec le Grand-Écuyer. Canalis, sentant la nĂ©cessitĂ© d’ĂȘtre hardi, se dĂ©clara nettement. Il fit Ă  Modeste des serments oĂč sa poĂ©sie rayonna comme la lune ingĂ©nieusement invoquĂ©e, oĂč brilla la description de la beautĂ© de cette charmante blonde admirablement habillĂ©e pour cette fĂȘte de famille. Cette exaltation de commande, Ă  laquelle le soir, le feuillage, le ciel et la terre, la nature entiĂšre servirent de complices, entraĂźna cet avide amant au delĂ  de toute raison ; car il parla de son dĂ©sintĂ©ressement et sut rajeunir par les grĂąces de son style le fameux thĂšme Quinze cents francs et ma Sophie de Diderot, ou Une chaumiĂšre et ton cƓur ! de tous les amants qui connaissent bien la fortune d’un beau-pĂšre. — Monsieur, dit Modeste aprĂšs avoir savourĂ© la mĂ©lodie de ce concerto si admirablement exĂ©cutĂ© sur un thĂšme connu, la libertĂ© que me laissent mes parents m’a permis de vous entendre ; mais c’est Ă  eux que vous devriez vous adresser. — Eh bien ! s’écria Canalis, dites-moi que, si j’obtiens leur aveu, vous ne demanderez pas mieux que de leur obĂ©ir. — Je sais d’avance, rĂ©pondit-elle, que mon pĂšre a des fantaisies qui peuvent contrarier le juste orgueil d’une vieille maison comme la vĂŽtre, car il dĂ©sire voir porter son titre et son nom par ses petits-fils. — Eh ! chĂšre Modeste, quels sacrifices ne ferait-on pas pour confier sa vie Ă  un ange gardien tel que vous ? — Vous me permettrez de ne pas dĂ©cider en un instant du sort de toute ma vie, dit-elle en rejoignant les demoiselles d’HĂ©rouville. En ce moment ces deux nobles filles caressaient les vanitĂ©s du petit Latournelle, afin de le mettre dans leurs intĂ©rĂȘts. Mademoiselle d’HĂ©rouville, Ă  qui, pour la distinguer de sa niĂšce HĂ©lĂšne, il faut donner exclusivement le nom patrimonial, donnait Ă  entendre au notaire que la place de prĂ©sident du tribunal au Havre, dont disposerait Charles X en leur faveur, Ă©tait une retraite due Ă  son talent de lĂ©giste et Ă  sa probitĂ©. Butscha, qui se promenait avec La BriĂšre et qui s’effrayait des progrĂšs de l’audacieux Melchior, trouva moyen de causer pendant quelques minutes au bas du perron avec Modeste, au moment oĂč l’on rentra pour se livrer aux taquinages de l’inĂ©vitable whist. — Mademoiselle, j’espĂšre que vous ne lui dites pas encore Melchior ?
 lui demanda-t-il Ă  voix basse. — Peu s’en faut ! mon nain mystĂ©rieux, rĂ©pondit-elle en souriant Ă  faire damner un ange. — Grand Dieu ! s’écria le clerc en laissant tomber ses mains qui frĂŽlĂšrent les marches. — Eh bien ! ne vaut-il pas ce haineux et sombre RĂ©fĂ©rendaire Ă  qui vous vous intĂ©ressez ? reprit-elle en prenant pour Ernest un de ces airs hautains dont le secret n’appartient qu’aux jeunes filles, comme si la VirginitĂ© leur prĂȘtait des ailes pour s’envoler si haut. Est-ce votre petit monsieur de La BriĂšre qui m’accepterait sans dot ? dit-elle aprĂšs une pause. — Demandez Ă  monsieur votre pĂšre ? rĂ©pliqua Butscha qui fit quelques pas pour emmener Modeste Ă  une distance respectable des fenĂȘtres. Écoutez-moi, mademoiselle. Vous savez que celui qui vous parle est prĂȘt Ă  vous donner non seulement sa vie, mais encore son honneur, en tout temps, Ă  tout moment ; ainsi vous pouvez croire en lui, vous pouvez lui confier ce que peut-ĂȘtre vous ne diriez pas Ă  votre pĂšre. Eh bien, ce sublime Canalis vous a-t-il tenu le langage dĂ©sintĂ©ressĂ© qui vous fait jeter ce reproche Ă  la face du pauvre Ernest ? — Oui. — Y croyez-vous ? — Ceci, mau-clerc, reprit-elle en lui donnant un des dix ou douze surnoms qu’elle lui avait trouvĂ©s, m’a l’air de mettre en doute la puissance de mon amour-propre. — Vous riez, chĂšre mademoiselle ; ainsi rien n’est sĂ©rieux, et j’espĂšre alors que vous vous moquez de lui. — Que penseriez-vous de moi, monsieur Butscha, si je me croyais le droit de railler quelqu’un de ceux qui me font l’honneur de me vouloir pour femme ? Sachez, maĂźtre Jean, que, mĂȘme en ayant l’air de mĂ©priser le plus mĂ©prisable des hommages, une fille est toujours flattĂ©e de l’obtenir
 — Ainsi, je vous flatte ?
 dit le clerc en montrant sa figure illuminĂ©e comme l’est une ville pour une fĂȘte. — Vous ?
 dit-elle. Vous me tĂ©moignez la plus prĂ©cieuse de toutes les amitiĂ©s, un sentiment dĂ©sintĂ©ressĂ© comme celui d’une mĂšre pour sa fille ! ne vous comparez Ă  personne, car mon pĂšre lui-mĂȘme est obligĂ© de se dĂ©vouer Ă  moi. ─ Elle fit une pause. ─ Je ne puis pas dire que je vous aime, dans le sens que les hommes donnent Ă  ce mot, mais ce que je vous accorde est Ă©ternel, et ne connaĂźtra jamais de vicissitudes. — Eh bien, dit Butscha qui feignit de ramasser un caillou pour baiser le bout des souliers de Modeste en y laissant une larme, permettez-moi donc de veiller sur vous, comme un dragon veille sur un trĂ©sor. Le poĂ«te vous a dĂ©ployĂ© tout Ă  l’heure la dentelle de ses prĂ©cieuses phrases, le clinquant des promesses. Il a chantĂ© son amour sur la plus belle corde de sa lyre, n’est-ce pas ?
 Si dĂšs que ce noble amant aura la certitude de votre peu de fortune, vous le voyez changeant de conduite, embarrassĂ©, froid ; en ferez-vous encore votre mari, lui donnerez-vous toujours votre estime ?
 — Ce serait un Francisque Althor ?
 demanda-t-elle avec un geste oĂč se peignit un amer dĂ©goĂ»t. — Laissez-moi le plaisir de produire ce changement de dĂ©coration, dit Butscha. Non seulement, je veux que ce soit subit ; mais, aprĂšs, je ne dĂ©sespĂšre pas de vous rendre votre poĂ«te amoureux de nouveau, de lui faire souffler alternativement le froid et le chaud sur votre cƓur aussi gracieusement qu’il soutient le pour et le contre dans la mĂȘme soirĂ©e, sans quelquefois s’en apercevoir. — Si vous avez raison, dit-elle, Ă  qui se fier ?
 — À celui qui vous aime vĂ©ritablement. — Au petit duc ?
 Butscha regarda Modeste. Tous deux, ils firent quelques pas en silence. La jeune fille fut impĂ©nĂ©trable, elle ne sourcilla pas. — Mademoiselle, me permettez-vous d’ĂȘtre le traducteur des pensĂ©es tapies au fond de votre cƓur, comme des mousses marines sous les eaux, et que vous ne voulez pas vous expliquer. — Eh ! quoi, dit Modeste, mon conseiller-intime-privĂ©-actuel serait encore un miroir ?
 — Non, mais un Ă©cho, rĂ©pondit-il en accompagnant ce mot d’un geste empreint d’une sublime modestie. Le duc vous aime, mais il vous aime trop. Si j’ai bien compris, moi nain, l’infinie dĂ©licatesse de votre cƓur, il vous rĂ©pugnerait d’ĂȘtre adorĂ©e comme un Saint-Sacrement dans son tabernacle. Mais, comme vous ĂȘtes Ă©minemment femme, vous ne voulez pas plus voir un homme sans cesse Ă  vos pieds et de qui vous seriez Ă©ternellement sĂ»re, que vous ne voudriez d’un Ă©goĂŻste, comme Canalis, qui se prĂ©fĂ©rerait Ă  vous
 Pourquoi ? je n’en sais rien. Je me ferai femme et vieille femme pour savoir la raison de ce programme que j’ai lu dans vos yeux, et qui peut-ĂȘtre est celui de toutes les filles. NĂ©anmoins, vous avez dans votre grande Ăąme un besoin d’adoration. Quand un homme est Ă  vos genoux, vous ne pouvez pas vous mettre aux siens. ─ On ne va pas loin ainsi, disait Voltaire. Le petit duc a donc trop de gĂ©nuflexions dans le moral ; et Canalis pas assez, pour ne pas dire point du tout. Aussi devinĂ©-je la malice cachĂ©e de vos sourires, quand vous vous adressez au Grand-Écuyer, quand il vous parle, quand vous lui rĂ©pondez. Vous ne pouvez jamais ĂȘtre malheureuse avec le duc, tout le monde vous approuvera si vous le choisissez pour mari, mais vous ne l’aimerez point. Le froid de l’égoĂŻsme et la chaleur excessive d’une extase continuelle produisent sans doute dans le cƓur de toutes les femmes une nĂ©gation. Évidemment, ce n’est pas ce triomphe perpĂ©tuel qui vous prodiguera les dĂ©lices infinies du mariage que vous rĂȘvez, oĂč il se rencontre des obĂ©issances qui rendent fiĂšre, oĂč l’on fait de grands petits sacrifices cachĂ©s avec bonheur, oĂč l’on ressent des inquiĂ©tudes sans cause, oĂč l’on attend avec ivresse des succĂšs, oĂč l’on plie avec joie devant des grandeurs imprĂ©vues, oĂč l’on est compris jusque dans ses secrets, oĂč parfois une femme protĂ©ge de son amour son protecteur
 — Vous ĂȘtes sorcier ! dit Modeste. — Vous ne trouverez pas non plus cette douce Ă©galitĂ© de sentiments, ce partage continu de la vie et cette certitude de plaire qui fait accepter le mariage, en Ă©pousant un Canalis, un homme qui ne pense qu’à lui, dont le moi est la note unique, dont l’attention ne s’est pas encore abaissĂ©e jusqu’à se prĂȘter Ă  votre pĂšre ou au Grand-Écuyer !
 un ambitieux du second ordre Ă  qui votre dignitĂ©, votre obĂ©issance importent peu, qui fera de vous une chose nĂ©cessaire dans sa maison, et qui vous insulte dĂ©jĂ  par son indiffĂ©rence en fait d’honneur ! Oui, vous vous permettriez de souffleter votre mĂšre, Canalis fermerait les yeux pour pouvoir se nier votre crime Ă  lui-mĂȘme, tant il a soif de votre fortune. Ainsi, mademoiselle, je ne pensais ni au grand poĂ«te qui n’est qu’un petit comĂ©dien, ni Ă  Sa Seigneurie qui ne serait pour vous qu’un beau mariage et non pas un mari
 — Butscha, mon cƓur est un livre blanc oĂč vous gravez vous-mĂȘme ce que vous y lisez, rĂ©pondit Modeste. Vous ĂȘtes entraĂźnĂ© par votre haine de province contre tout ce qui vous force Ă  regarder plus haut que la tĂȘte. Vous ne pardonnez pas au poĂ«te d’ĂȘtre un homme politique, de possĂ©der une belle parole, d’avoir un immense avenir, et vous calomniez ses intentions
 — Lui ?
 mademoiselle. Il vous tournera le dos du jour au lendemain avec la lĂąchetĂ© d’un Vilquin. — Oh ! faites-lui jouer cette scĂšne de comĂ©die, et
 — Sur tous les tons, dans trois jours, mercredi, souvenez-vous-en. Jusque-lĂ , mademoiselle, amusez-vous Ă  entendre tous les airs de cette serinette, afin que les ignobles dissonances de la contre-partie en ressortent mieux. Modeste rentra gaiement au salon oĂč, seul de tous les hommes, La BriĂšre, assis dans l’embrasure d’une fenĂȘtre, d’oĂč, sans doute, il avait contemplĂ© son idole, se leva comme si quelque huissier eĂ»t criĂ© La Reine ! Ce fut un mouvement respectueux plein de cette vive Ă©loquence particuliĂšre au geste et qui surpasse celle des plus beaux discours. L’amour parlĂ© ne vaut pas l’amour prouvĂ©, toutes les jeunes filles de vingt ans en ont cinquante pour pratiquer cet axiome. LĂ  est le grand argument des sĂ©ducteurs. Au lieu de regarder Modeste en face, comme le fit Canalis qui la salua par un hommage public, l’amant dĂ©daignĂ© la suivit d’un long regard en dessous, humble Ă  la façon de Butscha, presque craintif. La jeune hĂ©ritiĂšre remarqua cette contenance en allant se placer auprĂšs de Canalis au jeu de qui elle parut s’associer. Durant la conversation, La BriĂšre apprit par un mot de Modeste Ă  son pĂšre qu’elle reprendrait mercredi l’exercice du cheval ; elle lui faisait observer qu’il lui manquait une cravache en harmonie avec la somptuositĂ© de ses habits d’écuyĂšre. Le RĂ©fĂ©rendaire lança sur le nain un regard qui pĂ©tilla comme un incendie ; et, quelques instants aprĂšs, ils piĂ©tinaient tous deux sur la terrasse. — Il est neuf heures, dit Ernest Ă  Butscha, je pars pour Paris Ă  franc Ă©trier, j’y puis ĂȘtre demain matin Ă  dix heures. Mon cher Butscha, de vous elle acceptera bien un souvenir, car elle a de l’amitiĂ© pour vous ; laissez-moi lui donner, sous votre nom, une cravache, et sachez que, pour prix de cette immense complaisance, vous aurez en moi non pas un ami, mais un dĂ©vouement. — Allez, vous ĂȘtes bien heureux, dit le clerc, vous avez de l’argent, vous !
 — PrĂ©venez Canalis de ma part que je ne rentrerai pas, et qu’il invente un prĂ©texte pour justifier une absence de deux jours. Une heure aprĂšs, Ernest, parti en courrier, arriva en douze heures Ă  Paris oĂč son premier soin fut de retenir une place Ă  la malle-poste du Havre pour le lendemain. Puis, il alla chez les trois plus cĂ©lĂšbres bijoutiers de Paris, comparant les pommes de cravache, et cherchant ce que l’art pouvait offrir de plus royalement beau. Il trouva, faite pour une Russe qui n’avait pu la payer aprĂšs l’avoir commandĂ©e, une chasse au renard sculptĂ©e dans l’or, et terminĂ©e par un rubis d’un prix exorbitant pour les appointements d’un RĂ©fĂ©rendaire ; toutes ses Ă©conomies y passĂšrent, il s’agissait de sept mille francs. Ernest donna le dessin des armes des La Bastie, et vingt heures pour les exĂ©cuter Ă  la place de celles qui s’y trouvaient. Cette chasse, un chef-d’Ɠuvre de dĂ©licatesse, fut ajustĂ©e Ă  une cravache de caoutchouc, et mise dans un Ă©tui de maroquin rouge doublĂ© de velours sur lequel on grava deux M entrelacĂ©s. Le mercredi matin, La BriĂšre Ă©tait arrivĂ© par la malle, et Ă  temps pour dĂ©jeuner avec Canalis. Le poĂ«te avait cachĂ© l’absence de son secrĂ©taire en le disant occupĂ© d’un travail envoyĂ© de Paris. Butscha, qui se trouvait Ă  la Poste pour tendre la main au RĂ©fĂ©rendaire Ă  l’arrivĂ©e de la malle, courut porter Ă  Françoise Cochet cette Ɠuvre d’art en lui recommandant de la placer sur la toilette de Modeste. — Vous accompagnerez, sans doute, mademoiselle Modeste Ă  sa promenade, dit le clerc qui revint chez Canalis pour annoncer par une Ɠillade Ă  La BriĂšre que la cravache Ă©tait heureusement parvenue Ă  sa destination. — Moi, rĂ©pondit Ernest, je vais me coucher
 — Ah bah ! s’écria Canalis en regardant son ami, je ne te comprends plus. On allait dĂ©jeuner, naturellement le poĂ«te offrit au clerc de se mettre Ă  table. Butscha restait avec l’intention de se faire inviter au besoin par La BriĂšre, en voyant sur la physionomie de Germain le succĂšs d’une malice de bossu que doit faire prĂ©voir sa promesse Ă  Modeste. — Monsieur a bien raison de garder le clerc de monsieur Latournelle, dit Germain Ă  l’oreille de Canalis. Canalis et Germain allĂšrent dans le salon sur un clignotement d’Ɠil du domestique Ă  son maĂźtre. — Ce matin, monsieur, je suis allĂ© voir pĂȘcher, une partie proposĂ©e avant-hier par un patron de barque de qui j’ai fait la connaissance. Germain n’avoua pas avoir eu le mauvais goĂ»t de jouer au billard dans un cafĂ© du Havre oĂč Butscha l’avait enveloppĂ© d’amis pour agir Ă  volontĂ© sur lui. — Eh bien, dit Canalis, au fait, vivement. — Monsieur le baron, j’ai entendu sur monsieur Mignon une discussion Ă  laquelle j’ai poussĂ© de mon mieux, on ne savait pas Ă  qui j’appartenais. Ah ! monsieur le baron, le bruit du port est que vous donnez dans un panneau. La fortune de mademoiselle de La Bastie est, comme son nom, trĂšs modeste. Le vaisseau sur lequel le pĂšre est venu n’est pas Ă  lui, mais Ă  des marchands de la Chine avec lesquels il devra loyalement compter. On dĂ©bite Ă  ce sujet des choses peu flatteuses pour l’honneur du colonel. Ayant entendu dire que vous et monsieur le duc vous vous disputiez mademoiselle de La Bastie, j’ai pris la libertĂ© de vous prĂ©venir ; car, de vous deux, il vaut mieux que ce soit Sa Seigneurie qui la gobe
 En revenant, j’ai fait un tour sur le port, devant la salle de spectacle oĂč se promĂšnent les nĂ©gociants parmi lesquels je me suis faufilĂ© hardiment. Ces braves gens, voyant un homme bien vĂȘtu, se sont mis Ă  causer du Havre ; de fil en aiguille, je les ai mis sur le compte du colonel Mignon, et ils se sont si bien trouvĂ©s d’accord avec les pĂȘcheurs, que je manquerais Ă  mes devoirs en me taisant. VoilĂ  pourquoi j’ai laissĂ© monsieur s’habiller, se lever seul
 — Que faire ? s’écria Canalis en se trouvant engagĂ© de maniĂšre Ă  ne pouvoir plus revenir sur ses promesses Ă  Modeste. — Monsieur connaĂźt mon attachement, dit Germain en voyant le poĂ«te comme foudroyĂ©, il ne s’étonnera pas de me voir lui donner un conseil. Si vous pouviez griser ce clerc, il dirait bien le fin mot lĂ -dessus ; et, s’il ne se dĂ©boutonne pas Ă  la seconde bouteille de vin de Champagne, ce sera toujours bien Ă  la troisiĂšme. Il serait d’ailleurs singulier que monsieur, que nous verrons sans doute un jour ambassadeur, comme PhiloxĂšne l’a entendu dire Ă  madame la duchesse, ne vĂźnt pas Ă  bout d’un clerc du Havre. En ce moment, Butscha, l’auteur inconnu de cette partie de pĂȘche, invitait le RĂ©fĂ©rendaire Ă  se taire sur le sujet de son voyage Ă  Paris, et Ă  ne pas contrarier sa manƓuvre Ă  table. Le clerc avait tirĂ© parti d’une rĂ©action dĂ©favorable Ă  Charles Mignon qui s’opĂ©rait au Havre. Voici pourquoi. Monsieur le comte de La Bastie laissait dans un complet oubli ses amis d’autrefois qui pendant son absence avaient oubliĂ© sa femme et ses enfants. En apprenant qu’il se donnait un grand dĂźner Ă  la villa Mignon, chacun se flatta d’ĂȘtre un des convives et s’attendit Ă  recevoir une invitation ; mais quand on sut que Gobenheim, les Latournelle, le duc et les deux Parisiens Ă©taient les seuls invitĂ©s, il se fit une clameur de haro sur l’orgueil du nĂ©gociant ; son affectation Ă  ne voir personne, Ă  ne pas descendre au Havre, fut alors remarquĂ©e et attribuĂ©e Ă  un mĂ©pris dont se vengea le Havre en mettant en question cette soudaine fortune. En caquetant, chacun sut bientĂŽt que les fonds nĂ©cessaires au rĂ©mĂ©rĂ© de Vilquin avaient Ă©tĂ© fournis par Dumay. Cette circonstance permit aux plus acharnĂ©s de supposer calomnieusement que Charles Ă©tait venu confier au dĂ©vouement absolu de Dumay des fonds pour lesquels il prĂ©voyait des discussions avec ses prĂ©tendus associĂ©s de Canton. Les demi-mots de Charles dont l’intention fut toujours de cacher sa fortune, les dires de ses gens Ă  qui le mot fut donnĂ©, prĂȘtaient un air de vraisemblance Ă  ces fables grossiĂšres, auxquelles chacun crut en obĂ©issant Ă  l’esprit de dĂ©nigrement qui anime les commerçants les uns contre les autres. Autant le patriotisme de clocher avait vantĂ© l’immense fortune d’un des fondateurs du Havre, autant la jalousie de province la diminua. Le clerc, Ă  qui les pĂȘcheurs devaient plus d’un service, leur demanda le secret et un coup de langue. Il fut bien servi. Le patron de la barque dit Ă  Germain qu’un de ses cousins, un matelot, arrivait de Marseille, congĂ©diĂ© par suite de la vente du brick sur lequel le colonel Ă©tait revenu. Le brick se vendait pour le compte d’un nommĂ© Castagnould, et la cargaison, selon le cousin, valait tout au plus trois ou quatre cent mille francs. — Germain, dit Canalis au moment oĂč le valet de chambre sortit, tu nous serviras du vin de Champagne et du vin de Bordeaux. Un membre de la Basoche de Normandie doit remporter des souvenirs de l’hospitalitĂ© d’un poĂ«te
 Et puis, il a de l’esprit autant que le Figaro, dit Canalis en appuyant sa main sur l’épaule du nain, il faut que cet esprit de petit journal jaillisse et mousse avec le vin de Champagne ; nous ne nous Ă©pargnerons pas non plus, Ernest ?
 Il y a bien, ma foi ! deux ans que je ne me suis grisĂ©, reprit-il en regardant La BriĂšre. — Avec du vin ?
 cela se conçoit, rĂ©pondit le clerc. Vous vous grisez tous les jours de vous-mĂȘme ! Vous buvez Ă  mĂȘme, en fait de louanges. Ah ! vous ĂȘtes beau, vous ĂȘtes poĂ«te, vous ĂȘtes illustre de votre vivant, vous avez une conversation Ă  la hauteur de votre gĂ©nie, et vous plaisez Ă  toutes les femmes, mĂȘme Ă  ma patronne. AimĂ© de la plus belle sultane ValidĂ© que j’aie vue je n’ai encore vu que celle-lĂ , vous pouvez, si vous le voulez, Ă©pouser mademoiselle de La Bastie
 Tenez, rien qu’à faire l’inventaire du prĂ©sent sans compter votre avenir un beau titre, la pairie, une ambassade !
 me voilĂ  soĂ»l, comme ces gens qui mettent en bouteilles le vin d’autrui. — Toutes ces magnificences sociales, reprit Canalis, ne sont rien sans ce qui les met en valeur, la fortune !
 Nous sommes ici entre hommes, les beaux sentiments sont charmants en stances. — Et en circonstances, dit le clerc en faisant un geste significatif. — Mais vous, monsieur le faiseur de contrats, dit le poĂ«te en souriant de l’interruption, vous savez aussi bien que moi que chaumiĂšre rime avec misĂšre. À table, Butscha se dĂ©veloppa dans le rĂŽle du Trigaudin de la Maison en loterie, Ă  effrayer Ernest, qui ne connaissait pas les charges d’Étude elles valent les charges d’atelier. Le clerc raconta la chronique scandaleuse du Havre, l’histoire des fortunes, celle des alcĂŽves et les crimes commis le code Ă  la main, ce qu’on appelle, en Normandie, se tirer d’affaire comme on peut. Il n’épargna personne. Sa verve croissait avec le torrent de vin qui passait par son gosier comme un orage par une gouttiĂšre. — Sais-tu, La BriĂšre, que ce brave garçon-lĂ  dit Canalis en versant du vin Ă  Butscha, ferait un fameux secrĂ©taire d’ambassade ?
 — À dĂ©goter son patron ! reprit le nain en jetant Ă  Canalis un regard oĂč l’insolence se noya dans le petillement du gaz acide carbonique. J’ai assez peu de reconnaissance et assez d’intrigue pour vous monter sur les Ă©paules. Un poĂ«te portant un avorton !
 ça se voit quelquefois, et mĂȘme assez souvent
 dans la librairie. Allons, vous me regardez comme un avaleur d’épĂ©es. Eh ! mon cher grand gĂ©nie, vous ĂȘtes un homme supĂ©rieur, vous savez bien que la reconnaissance est un mot d’imbĂ©cile, on le met dans le dictionnaire, mais il n’est pas dans le cƓur humain. La reconnaissance n’a de valeur qu’à certain mont qui n’est ni le Parnasse ni le Pinde. Croyez-vous que je doive beaucoup Ă  ma patronne pour m’avoir Ă©levĂ© ? mais la ville entiĂšre lui a soldĂ© ce compte en estime, en paroles, en admiration, la plus chĂšre des monnaies. Je n’admets pas le bien dont on se constitue des rentes d’amour-propre. Les hommes font entre eux un commerce de services, le mot reconnaissance indique un dĂ©bet, voilĂ  tout. Quant Ă  l’intrigue, elle est ma divinitĂ©. Comment ! dit-il Ă  un geste de Canalis, vous n’adoreriez pas la facultĂ© qui permet Ă  un homme souple de l’emporter sur l’homme de gĂ©nie, qui demande une observation constante des vices, des faiblesses de nos supĂ©rieurs, et la connaissance de l’heure du berger en toute chose. Demandez Ă  la diplomatie si le plus beau de tous les succĂšs n’est pas le triomphe de la ruse sur la force ? Si j’étais votre secrĂ©taire, monsieur le baron, vous seriez bientĂŽt premier ministre, parce que j’y aurais le plus puissant intĂ©rĂȘt !
 Tenez, voulez-vous une preuve de mes petits talents en ce genre ? Oyez ? Vous aimez Ă  l’adoration mademoiselle Modeste, et vous avez raison. L’enfant a mon estime, c’est une vraie Parisienne. Il pousse, par-ci, par-lĂ , des Parisiennes en province !
 Notre Modeste est femme Ă  lancer un homme
 Elle a de ça, dit-il, en donnant en l’air un tour de poignet. Vous avez un concurrent redoutable, le duc que me donnez-vous pour lui faire quitter le Havre avant trois jours ?
 — Achevons cette bouteille, dit le poĂ«te en remplissant le verre de Butscha. — Vous allez me griser ! dit le clerc en lampant un neuviĂšme verre de vin de Champagne. Avez-vous un lit oĂč je puisse dormir une heure ? Mon patron est sobre comme un chameau qu’il est, et madame Latournelle aussi. L’un et l’autre, ils auraient la duretĂ© de me gronder, et ils auraient raison contre moi qui n’en aurais plus, j’ai des actes Ă  faire !
 Puis, reprenant ses idĂ©es antĂ©rieures sans transition, Ă  la maniĂšre des gens gris, il s’écria ─ Et quelle mĂ©moire ?
 Elle Ă©gale ma reconnaissance. — Butscha, s’écria le poĂ«te, tout Ă  l’heure tu te disais sans reconnaissance, tu te contredis. — Du tout, reprit le clerc. Oublier, c’est presque toujours se souvenir ! Allez ! marchez ! je suis taillĂ© pour faire un fameux secrĂ©taire
 — Comment t’y prendrais-tu pour renvoyer le duc ? dit Canalis, charmĂ© de voir la conversation aller d’elle-mĂȘme Ă  son but. — Ça, ne vous regarde pas ! fit le clerc en lĂąchant un hoquet majeur. Butscha roula sa tĂȘte sur ses Ă©paules et ses yeux de Germain Ă  La BriĂšre, de La BriĂšre Ă  Canalis, Ă  la maniĂšre des gens qui, sentant venir l’ivresse, veulent savoir dans quelle estime on les tient ; car, dans le naufrage de l’ivresse, on peut observer que l’amour-propre est le seul sentiment qui surnage. — Dites donc, grand poĂ«te, vous ĂȘtes pas mal farceur ! Vous me prenez donc pour un de vos lecteurs, vous qui envoyez Ă  Paris votre ami Ă  franc Ă©trier pour aller chercher des renseignements sur la maison Mignon
 Je blague, tu blagues, nous blaguons
 Bon ! Mais faites-moi l’honneur de croire que je suis assez calculateur pour toujours me donner la conscience nĂ©cessaire Ă  mon Ă©tat. En ma qualitĂ© de premier clerc de maĂźtre Latournelle, mon cƓur est un carton Ă  cadenas
 Ma bouche ne livre aucun papier relatif aux clients. Je sais tout et je ne sais rien. Et puis, ma passion est connue. J’aime Modeste, elle est mon Ă©lĂšve, elle doit faire un beau mariage
 Et j’emboiserais le duc, s’il le fallait. Mais vous Ă©pousez
 — Germain, le cafĂ©, les liqueurs
 dit Canalis. — Des liqueurs ?
 rĂ©pĂ©ta Butscha levant la main comme une fausse vierge qui veut rĂ©sister Ă  une petite sĂ©duction. Ah ! mes pauvres actes !
 il y a justement un contrat de mariage. Tenez, mon second clerc est bĂȘte comme un avantage matrimonial et capable de f
 f
 flanquer un coup de canif dans les paraphernaux de la future Ă©pouse ; il se croit bel homme parce qu’il a cinq pieds six pouces
 un imbĂ©cile. — Tenez, voici de la crĂšme de thĂ©, une liqueur des Ăźles, dit Canalis. Vous que mademoiselle Modeste consulte
 — Elle me consulte
 — Eh bien ! croyez-vous qu’elle m’aime ? demanda le poĂ«te. — Ui, plus que le duc ! rĂ©pondit le nain en sortant d’une espĂšce de torpeur qu’il jouait Ă  merveille. Elle vous aime Ă  cause de votre dĂ©sintĂ©ressement. Elle me disait que pour vous elle Ă©tait capable des plus grands sacrifices, de se passer de toilette, de ne dĂ©penser que mille Ă©cus par an, d’employer sa vie Ă  vous prouver qu’en l’épousant vous auriez fait une excellente affaire, et elle est crĂąnement un hoquet honnĂȘte, allez ! et instruite, elle n’ignore de rien, cette fille-lĂ  ! — Çà et trois cent mille francs, dit Canalis. — Oh ! il y a peut-ĂȘtre ce que vous dites, reprit avec enthousiasme le clerc. Le papa Mignon
 Voyez-vous, il est mignon comme pĂšre aussi l’estimĂ©-je
 Pour bien Ă©tablir sa fille unique il se dĂ©pouillera de tout
 Ce colonel est habituĂ© par votre Restauration un hoquet Ă  rester en demi-solde, il sera trĂšs heureux de vivre avec Dumay en carottant au Havre, il donnera certainement ses trois cent mille francs Ă  la petite
 Mais n’oublions pas Dumay, qui destine sa fortune Ă  Modeste. Dumay, vous savez, est Breton, son origine est une valeur au contrat, il ne variera pas, et sa fortune vaudra celle de son patron. NĂ©anmoins, comme ils m’écoutent, au moins autant que vous, quoique je ne parle pas tant ni si bien, je leur ai dit Vous mettez trop Ă  votre habitation ; si Vilquin vous la laisse, voilĂ  deux cent mille francs qui ne rapporteront rien
 Il resterait donc cent mille francs Ă  faire boulotter
 ce n’est pas assez, Ă  mon avis
 » En ce moment, le colonel et Dumay se consultent. Croyez-moi ! Modeste est riche. Les gens du port disent des sottises en ville, ils sont jaloux
 Qui donc a pareille dot dans le dĂ©partement ? dit Butscha qui leva les doigts pour compter. ─ Deux Ă  trois cent mille francs comptant, dit-il en inclinant le pouce de sa main gauche qu’il toucha de l’index de la droite, et d’un ! ─ La nue propriĂ©tĂ© de la villa Mignon, reprit-il en renversant l’index gauche, et de deux ! ─ TertiĂČ, la fortune de Dumay ! ajouta-t-il en couchant le doigt du milieu. Mais la petite mĂšre Modeste est une fille d’un million, une fois que les deux militaires seront allĂ©s demander le mot d’ordre au pĂšre Éternel. Cette naĂŻve et brutale confidence, entremĂȘlĂ©e de petits verres, dĂ©grisait autant Canalis qu’elle semblait griser Butscha. Pour le clerc, jeune homme de province, Ă©videmment cette fortune Ă©tait colossale. Il laissa tomber sa tĂȘte dans la paume de sa main droite ; et, accoudĂ© majestueusement sur la table, il clignota des yeux en se parlant Ă  lui-mĂȘme. — Dans vingt ans, au train dont va le Code, qui pile les fortunes avec le Titre des Successions, une hĂ©ritiĂšre d’un million, ce sera rare comme le dĂ©sintĂ©ressement chez un usurier. Vous me direz que Modeste mangera bien douze mille francs par an, l’intĂ©rĂȘt de sa dot ; mais elle est bien gentille
 bien gentille
 bien gentille. C’est, voyez-vous ? Ă  un poĂ«te, il faut des images !
 c’est une hermine malicieuse comme un singe. — Que me disais-tu donc ? s’écria doucement Canalis en regardant La BriĂšre, qu’elle avait six millions ?
 — Mon ami, dit Ernest, permets-moi de te faire observer que j’ai dĂ» me taire, je suis liĂ© par un serment, et c’est peut-ĂȘtre trop en dire dĂ©jĂ , que de
 — Un serment Ă  qui ? — À monsieur Mignon. — Comment ! Ernest, toi qui sais combien la fortune m’est nĂ©cessaire
 Butscha ronflait. —
 Toi qui connais ma position, et tout ce que je perdrais, rue de Grenelle, Ă  me marier, tu me laisserais froidement m’enfoncer ?
 dit Canalis en pĂąlissant. Mais, c’est une affaire entre amis, et notre amitiĂ©, mon cher, comporte un pacte antĂ©rieur Ă  celui que t’a demandĂ© ce rusĂ© provençal
 — Mon cher, dit Ernest, j’aime trop Modeste pour
 — ImbĂ©cile ! je te la laisse, cria le poĂ«te. Ainsi romps ton serment ?
 — Me jures-tu, ta parole d’homme, d’oublier ce que je vais te dire, de te conduire avec moi comme si cette confidence ne t’avait jamais Ă©tĂ© faite, quoiqu’il arrive ?
 — Je le jure, par la mĂ©moire de ma mĂšre. — Eh bien ! Ă  Paris, monsieur Mignon m’a dit qu’il Ă©tait bien loin d’avoir la fortune colossale dont m’ont parlĂ© les Mongenod. L’intention du colonel est de donner deux cent mille francs Ă  sa fille. Maintenant, Melchior, le pĂšre avait-il de la dĂ©fiance ? Ă©tait-il sincĂšre ? Je n’ai pas Ă  rĂ©soudre cette question. Si elle daignait me choisir, Modeste, sans dot, serait toujours ma femme. — Un bas-bleu ! d’une instruction Ă  Ă©pouvanter, qui a tout lu ! qui sait tout
 en thĂ©orie, s’écria Canalis Ă  un geste que fit La BriĂšre, un enfant gĂątĂ©, Ă©levĂ©e dans le luxe dĂšs ses premiĂšres annĂ©es, et qui en est sevrĂ©e depuis cinq ans ?
 Ah ! mon pauvre ami, songes-y bien. — Ode et code ! dit Butscha en se rĂ©veillant, vous faites dans l’Ode et moi dans le Code, il n’y a qu’un C de diffĂ©rence entre nous. Or, code vient de coda, queue ! Vous m’avez rĂ©galĂ©, je vous aime
 ne vous laissez pas faire au code !
 Tenez, un bon conseil vaut bien votre vin et votre crĂšme de thĂ©. Le pĂšre Mignon, c’est aussi une crĂšme, la crĂšme des honnĂȘtes gens
 Eh bien ! montez Ă  cheval, il accompagne sa fille, vous pouvez l’aborder franchement, parlez-lui dot, il vous rĂ©pondra net, et vous verrez le fonds du sac, aussi vrai que je suis gris et que vous ĂȘtes un grand homme ; mais, pas vrai, nous quittons le Havre ensemble ?
 Je serai votre secrĂ©taire, puisque ce petit, qui me croit gris et qui rit de moi, vous quitte
 Allez, marchez, laissez-lui Ă©pouser la fille. Canalis se leva pour aller s’habiller. — Pas un mot
 il court Ă  son suicide, dit posĂ©ment Ă  La BriĂšre Butscha froid comme Gobenheim, et qui fit Ă  Canalis un signe familier aux gamins de Paris. ─ Adieu ! mon maĂźtre, reprit le clerc en criant Ă  tue-tĂȘte, vous me permettez de renarder dans le kiosque de mame Amaury ?
 — Vous ĂȘtes chez vous, rĂ©pondit le poĂ«te. Le clerc, objet des rires des trois domestiques de Canalis, gagna le kiosque en marchant dans les plates-bandes et les corbeilles de fleurs avec la grĂące tĂȘtue des insectes qui dĂ©crivent leurs interminables zigzags quand ils essayent de sortir par une fenĂȘtre fermĂ©e. Lorsqu’il eut grimpĂ© dans le kiosque, et que les domestiques furent rentrĂ©s, il s’assit sur un banc de bois peint et s’abĂźma dans les joies de son triomphe. Il venait de jouer un homme supĂ©rieur ; il venait, non pas de lui arracher son masque, mais de lui en voir dĂ©nouer les cordons, et il riait comme un auteur Ă  sa piĂšce, c’est-Ă -dire avec le sentiment de la valeur immense de ce vis comica. ─ Les hommes sont des toupies, il ne s’agit que de trouver la ficelle qui s’enroule Ă  leur torse ! s’écria-t-il. Ne me ferait-on pas Ă©vanouir en me disant Mademoiselle Modeste vient de tomber de cheval, et s’est cassĂ© la jambe ! Quelques instants aprĂšs, Modeste, vĂȘtue d’une dĂ©licieuse amazone de casimir vert-bouteille, coiffĂ©e d’un petit chapeau Ă  voile vert, gantĂ©e de daim, des bottines de velours aux pieds sur lesquelles badinait la garniture en dentelle de son caleçon, et montĂ©e sur un poney richement harnachĂ©, montrait Ă  son pĂšre et au duc d’HĂ©rouville le joli prĂ©sent qu’elle venait de recevoir, elle en Ă©tait heureuse en y devinant une de ces attentions qui flattent le plus les femmes. — Est-ce de vous, monsieur le duc ?
 dit-elle en lui tendant le bout Ă©tincelant de la cravache. On a mis dessus une carte oĂč se lisait Devine si tu peux » et des points. Françoise et madame Dumay prĂȘtent cette charmante surprise Ă  Butscha ; mais mon cher Butscha n’est pas assez riche pour payer de si beaux rubis ! Or, mon pĂšre, Ă  qui j’ai dit, remarquez-le bien, dimanche soir, que je n’avais pas de cravache, m’a envoyĂ© chercher celle-ci Ă  Rouen. Modeste montrait Ă  la main de son pĂšre une cravache dont le bout Ă©tait un semis de turquoises, une invention alors Ă  la mode, et devenue depuis assez vulgaire. — J’aurais voulu, mademoiselle, pour dix ans Ă  prendre dans ma vieillesse, avoir le droit de vous offrir ce magnifique bijou, rĂ©pondit courtoisement le duc. — Ah ! voici donc l’audacieux, s’écria Modeste en voyant venir Canalis Ă  cheval. Il n’y a qu’un poĂ«te pour savoir trouver de si belles choses
 Monsieur, dit-elle Ă  Melchior, mon pĂšre vous grondera, vous donnez raison Ă  ceux qui vous reprochent ici vos dissipations. — Ah ! s’écria naĂŻvement Canalis, voilĂ  donc pourquoi La BriĂšre est allĂ© du Havre Ă  Paris Ă  franc Ă©trier ? — Votre secrĂ©taire a pris de telles libertĂ©s ? dit Modeste en pĂąlissant et jetant sa cravache Ă  Françoise Cochet avec une vivacitĂ© dans laquelle on devait lire un profond mĂ©pris. Rendez-moi cette cravache, mon pĂšre. — Pauvre garçon qui gĂźt sur son lit, moulu de fatigue ! reprit Melchior en suivant la jeune fille qui s’était lancĂ©e au galop. Vous ĂȘtes dure, mademoiselle. Je n’ai, m’a-t-il dit, que cette chance de me rappeler Ă  son souvenir
 » — Et vous estimeriez une femme capable de garder des souvenirs de toutes les paroisses ? dit Modeste. Modeste, surprise de ne pas recevoir une rĂ©ponse de Canalis, attribua cette inattention au bruit des chevaux. — Comme vous vous plaisez Ă  tourmenter ceux qui vous aiment ! lui dit le duc. Cette noblesse, cette fiertĂ© dĂ©mentent si bien vos Ă©carts que je commence Ă  soupçonner que vous vous calomniez vous-mĂȘme en prĂ©mĂ©ditant vos mĂ©chancetĂ©s. — Ah ! vous ne faites que vous en apercevoir, monsieur le duc, dit-elle en riant. Vous avez prĂ©cisĂ©ment la perspicacitĂ© d’un mari ! On fit presque un kilomĂštre en silence. Modeste s’étonna de ne plus recevoir la flamme des regards de Canalis qui paraissait un peu trop Ă©pris des beautĂ©s du paysage pour que cette admiration fĂ»t naturelle. La veille, Modeste montrant au poĂ«te un admirable effet de coucher de soleil en mer, lui avait dit en le trouvant interdit comme un sourd Eh bien ! vous n’avez donc pas vu ? ─ Je n’ai vu que votre main, » avait-il rĂ©pondu. — Monsieur La BriĂšre sait-il monter Ă  cheval ? demanda Modeste Ă  Canalis pour le taquiner. — Pas trĂšs bien, mais il va, rĂ©pondit le poĂ«te devenu froid comme l’était Gobenheim avant le retour du colonel. Dans une route de traverse que monsieur Mignon fit prendre pour aller, par un joli vallon, sur une colline qui couronnait le cours de la Seine, Canalis laissa passer Modeste et le duc, en ralentissant le pas de son cheval de maniĂšre Ă  pouvoir cheminer de conserve avec le colonel. — Monsieur le comte, vous ĂȘtes un loyal militaire, aussi verrez-vous sans doute dans ma franchise un titre Ă  votre estime. Quand les propositions de mariage, avec toutes leurs discussions sauvages, ou trop civilisĂ©es si vous voulez, passent par la bouche des tiers, tout le monde y perd. Nous sommes l’un et l’autre deux gentilshommes aussi discrets l’un que l’autre, et vous avez, tout comme moi, franchi l’ñge des Ă©tonnements ; ainsi parlons en camarades ? Je vous donne l’exemple. J’ai vingt-neuf ans, je suis sans fortune territoriale, et je suis ambitieux. Mademoiselle Modeste me plaĂźt infiniment, vous avez dĂ» vous en apercevoir. Or, malgrĂ© les dĂ©fauts que votre chĂšre enfant se donne Ă  plaisir
 — Sans compter ceux qu’elle a, dit le colonel en souriant. — Je ferais d’elle avec plaisir ma femme, et je crois pouvoir la rendre heureuse. La question de fortune a toute l’importance de mon avenir, aujourd’hui en question. Toutes les jeunes filles Ă  marier doivent ĂȘtre aimĂ©es quand mĂȘme ! NĂ©anmoins, vous n’ĂȘtes pas homme Ă  vouloir marier votre chĂšre Modeste sans dot, et ma situation ne me permettrait pas plus de faire un mariage dit d’amour que de prendre une femme qui n’apporterait pas une fortune au moins Ă©gale Ă  la mienne. J’ai de traitement, de mes sinĂ©cures, de l’AcadĂ©mie et de mon libraire, environ trente mille francs par an, fortune Ă©norme pour un garçon. En rĂ©unissant soixante mille francs de rentes, ma femme et moi, je reste Ă  peu prĂšs dans les termes d’existence oĂč je suis. Donnez-vous un million Ă  mademoiselle Modeste ? — Ah ! monsieur, nous sommes bien loin de compte, dit jĂ©suitiquement le colonel. — Supposons donc, rĂ©pliqua vivement Canalis, qu’au lieu de parler, nous ayons sifflĂ©. Vous serez content de ma conduite, monsieur le comte on me comptera parmi les malheureux qu’aura faits cette charmante personne. Donnez-moi votre parole de garder le silence envers tout le monde, mĂȘme avec mademoiselle Modeste ; car, ajouta-t-il comme fiche de consolation, il pourrait survenir dans ma position tel changement qui me permettrait de vous la demander sans dot. — Je vous le jure, dit le colonel. Vous savez, monsieur, avec quelle emphase le public, celui de province comme celui de Paris, parle des fortunes qui se font et se dĂ©font. On amplifie Ă©galement le malheur et le bonheur, nous ne sommes jamais ni si malheureux, ni si heureux qu’on le dit. En commerce, il n’y a de sĂ»rs que les capitaux mis en fonds de terre, aprĂšs les comptes soldĂ©s. J’attends avec une vive impatience les rapports de mes agents. La vente des marchandises et de mon navire, le rĂšglement de mes comptes en Chine, rien n’est terminĂ©. Je ne connaĂźtrai ma fortune que dans dix mois. NĂ©anmoins, Ă  Paris, j’ai garanti deux cent mille francs de dot Ă  monsieur de La BriĂšre, et en argent comptant. Je veux constituer un majorat en terres, et assurer l’avenir de mes petits-enfants en leur obtenant la transmission de mes armes et de mes titres. Depuis le commencement de cette rĂ©ponse, Canalis n’écoutait plus. Les quatre cavaliers, se trouvant dans un chemin assez large, allĂšrent de front et gagnĂšrent le plateau d’oĂč la vue planait sur le riche bassin de la Seine, vers Rouen, tandis qu’à l’autre horizon les yeux pouvaient encore apercevoir la mer. — Butscha, je crois, avait raison, Dieu est un grand paysagiste, dit Canalis en contemplant ce point de vue unique parmi ceux qui rendent les bords de la Seine si justement cĂ©lĂšbres. — C’est surtout Ă  la chasse, mon cher baron, rĂ©pondit le duc, quand la nature est animĂ©e par une voix, par un tumulte dans le silence, que les paysages, aperçus alors rapidement, semblent vraiment sublimes avec leurs changeants effets. — Le soleil est une inĂ©puisable palette, dit Modeste en regardant le poĂ«te avec une sorte de stupĂ©faction. À une observation de Modeste sur l’absorption oĂč elle voyait Canalis, il rĂ©pondit qu’il se livrait Ă  ses pensĂ©es, une excuse que les auteurs ont de plus Ă  donner que les autres hommes. — Sommes-nous bien heureux en transportant notre vie au sein du monde, en l’agrandissant de mille besoins factices et de nos vanitĂ©s surexcitĂ©es ? dit Modeste Ă  l’aspect de cette coite et riche campagne qui conseillait une philosophique tranquillitĂ© d’existence. — Cette bucolique, mademoiselle, s’est toujours Ă©crite sur des tables d’or, dit le poĂ«te. — Et peut-ĂȘtre conçue dans les mansardes, rĂ©pliqua le colonel. AprĂšs avoir jetĂ© sur Canalis un regard perçant qu’il ne soutint pas, Modeste entendit un bruit de cloches dans ses oreilles, elle vit tout sombre devant elle, et s’écria d’un accent glacial ─ Ah ! mais, nous sommes Ă  mercredi ! — Ce n’est pas pour flatter le caprice, certes bien passager, de mademoiselle, dit solennellement le duc d’HĂ©rouville Ă  qui cette scĂšne, tragique pour Modeste, avait laissĂ© le temps de penser ; mais je dĂ©clare que je suis si profondĂ©ment dĂ©goĂ»tĂ© du monde, de la cour, de Paris, qu’avec une duchesse d’HĂ©rouville douĂ©e des grĂąces et de l’esprit de mademoiselle, je prendrais l’engagement de vivre en philosophe Ă  mon chĂąteau, faisant du bien autour de moi, dessĂ©chant mes tangues, Ă©levant mes enfants
 — Ceci, monsieur le duc, vous sera comptĂ©, rĂ©pondit Modeste en arrĂȘtant ses yeux assez longtemps sur ce noble gentilhomme. Vous me flattez, reprit-elle, vous ne me croyez pas frivole, et vous me supposez assez de ressources en moi-mĂȘme pour vivre dans la solitude. C’est peut-ĂȘtre lĂ  mon sort, ajouta-t-elle en regardant Canalis avec une expression de pitiĂ©. — C’est celui de toutes les fortunes mĂ©diocres, rĂ©pondit le poĂ«te. Paris exige un luxe babylonien. Par moments, je me demande comment j’y ai jusqu’à prĂ©sent suffi. — Le roi peut rĂ©pondre pour nous deux, dit le duc avec candeur, car nous vivons des bontĂ©s de Sa MajestĂ©. Si, depuis la chute de monsieur le Grand, comme on nommait Cinq-Mars, nous n’avions pas eu toujours sa charge dans notre maison, il nous faudrait vendre HĂ©rouville Ă  la Bande Noire. Ah ! croyez-moi, mademoiselle, c’est une grande humiliation pour moi de mĂȘler des questions financiĂšres Ă  mon mariage
 La simplicitĂ© de cet aveu parti du cƓur, et oĂč la plainte Ă©tait sincĂšre, touchĂšrent Modeste. — Aujourd’hui, dit le poĂ«te, personne en France, monsieur le duc, n’est assez riche pour faire la folie d’épouser une femme pour sa valeur personnelle, pour ses grĂąces, pour son caractĂšre ou pour sa beauté  Le colonel regarda Canalis d’une singuliĂšre maniĂšre aprĂšs avoir examinĂ© Modeste dont le visage ne montrait plus aucun Ă©tonnement. — C’est pour des gens d’honneur, dit alors le colonel, un bel emploi de la richesse que de la destiner Ă  rĂ©parer l’outrage du temps dans de vieilles maisons historiques. — Oui, papa ! rĂ©pondit gravement la jeune fille. Le colonel invita le duc et Canalis Ă  dĂźner chez lui sans cĂ©rĂ©monie, et dans leurs habits de cheval, en leur donnant l’exemple du nĂ©gligĂ©. Quand, Ă  son retour, Modeste alla changer de toilette, elle regarda curieusement le bijou rapportĂ© de Paris et qu’elle avait si cruellement dĂ©daignĂ©. — Comme on travaille, aujourd’hui ! dit-elle Ă  Françoise Cochet devenue sa femme de chambre. — Et ce pauvre garçon, mademoiselle, qui a la fiĂšvre
 — Qui t’a dit cela ?
 — Monsieur Butscha ! Il est venu me prier de vous faire observer que vous vous seriez sans doute aperçue dĂ©jĂ  qu’il vous avait tenu parole au jour dit ! Modeste descendit au salon dans une mise d’une simplicitĂ© royale. — Mon cher pĂšre, dit-elle Ă  haute voix en prenant le colonel par le bras, allez savoir des nouvelles de monsieur de La BriĂšre et reportez-lui, je vous en prie, son cadeau. Vous pouvez allĂ©guer que mon peu de fortune autant que mes goĂ»ts m’interdisent de porter des bagatelles qui ne conviennent qu’à des reines ou Ă  des courtisanes. Je ne puis d’ailleurs rien accepter que d’un promis. Priez ce brave garçon de garder la cravache jusqu’à ce que vous sachiez si vous ĂȘtes assez riche pour la lui racheter. — Ma petite fille est donc pleine de bon sens ? dit le colonel en embrassant Modeste au front. Canalis profita d’une conversation engagĂ©e entre le duc d’HĂ©rouville et madame Mignon pour aller sur la terrasse oĂč Modeste le rejoignit, attirĂ©e par la curiositĂ©, tandis qu’il la crut amenĂ©e par le dĂ©sir d’ĂȘtre madame de Canalis. EffrayĂ© de l’impudeur avec laquelle il venait d’accomplir ce que les militaires appellent un quart de conversion, et que, selon la jurisprudence des ambitieux, tout homme dans sa position aurait fait tout aussi brusquement, il chercha des raisons plausibles Ă  donner en voyant venir l’infortunĂ©e Modeste. — ChĂšre Modeste, lui dit-il en prenant un ton cĂąlin, aux termes oĂč nous en sommes, sera-ce vous dĂ©plaire que de vous faire remarquer combien vos rĂ©ponses Ă  propos de monsieur d’HĂ©rouville sont pĂ©nibles pour un homme qui aime, mais surtout pour un poĂ«te dont l’ñme est femme, est nerveuse, et qui ressent les mille jalousies d’un amour vrai. Je serais un bien triste diplomate si je n’avais pas devinĂ© que vos premiĂšres coquetteries, vos inconsĂ©quences calculĂ©es ont eu pour but d’étudier nos caractĂšres
 Modeste leva la tĂȘte par un mouvement intelligent, rapide et coquet dont le type n’est peut-ĂȘtre que dans les animaux chez qui l’instinct produit des miracles de grĂące. —
 Aussi, rentrĂ© chez moi, n’en Ă©tais-je plus la dupe. Je m’émerveillais de votre finesse en harmonie avec votre caractĂšre et votre physionomie. Soyez tranquille, je n’ai jamais supposĂ© que tant de duplicitĂ© factice ne fĂ»t pas l’enveloppe d’une candeur adorable. Non, votre esprit, votre instruction n’ont rien ravi Ă  cette prĂ©cieuse innocence que nous demandons Ă  une Ă©pouse. Vous ĂȘtes bien la femme d’un poĂ«te, d’un diplomate, d’un penseur, d’un homme destinĂ© Ă  connaĂźtre de chanceuses situations dans la vie, et je vous admire autant que je me sens d’attachement pour vous. Je vous en supplie, si vous n’avez pas jouĂ© la comĂ©die avec moi, hier, quand vous acceptiez la foi d’un homme dont la vanitĂ© va se changer en orgueil en se voyant choisi par vous, dont les dĂ©fauts deviendront des qualitĂ©s Ă  votre divin contact, ne heurtez pas en lui le sentiment qu’il a portĂ© jusqu’au vice ?
 Dans mon Ăąme, la jalousie est un dissolvant, et vous m’en avez rĂ©vĂ©lĂ© toute la puissance, elle est affreuse, elle y dĂ©truit tout. Oh !
 il ne s’agit pas de la jalousie Ă  l’Othello ! reprit-il Ă  un geste que fit Modeste, fi donc!
 il s’agit de moi-mĂȘme ! je suis gĂątĂ© sur ce point. Vous connaissez l’affection unique Ă  laquelle je suis redevable du seul bonheur dont j’aie joui, bien incomplet d’ailleurs ! Il hocha la tĂȘte. L’amour est peint en enfant chez tous les peuples parce qu’il ne se conçoit pas lui-mĂȘme sans toute la vie Ă  lui
 Eh bien ! ce sentiment avait son terme indiquĂ© par la nature. Il Ă©tait mort-nĂ©. La maternitĂ© la plus ingĂ©nieuse a devinĂ©, a calmĂ© ce point douloureux de mon cƓur, car une femme qui se sent, qui se voit mourir aux joies de l’amour, a des mĂ©nagements angĂ©liques ; aussi la duchesse ne m’a-t-elle pas donnĂ© la moindre souffrance en ce genre. En dix ans, il n’y a eu ni une parole, ni un regard dĂ©tournĂ©s de son but. J’attache aux paroles, aux pensĂ©es, aux regards plus de valeur que ne leur en accordent les gens ordinaires. Si, pour moi, un regard est un trĂ©sor immense, le moindre doute est un poison mortel, il agit instantanĂ©ment je n’aime plus. À mon sens, et contrairement Ă  celui de la foule qui aime Ă  trembler, espĂ©rer, attendre, l’amour doit rĂ©sider dans une sĂ©curitĂ© complĂšte, enfantine, infinie
 Pour moi, le dĂ©licieux purgatoire que les femmes aiment Ă  nous faire ici bas avec leur coquetterie est un bonheur atroce auquel je me refuse ; pour moi, l’amour est ou le ciel, ou l’enfer. De l’enfer, je n’en veux pas, et je me sens la force de supporter l’éternel azur du paradis. Je me donne sans rĂ©serve, je n’aurai ni secret, ni doute, ni tromperie dans la vie Ă  venir, je demande la rĂ©ciprocitĂ©. Je vous offense peut-ĂȘtre en doutant de vous ! songez que je ne vous parle, en ceci, que de moi
 — Beaucoup ; mais ce ne sera jamais trop, dit Modeste blessĂ©e par tous les piquants de ce discours oĂč la duchesse de Chaulieu servait de massue, j’ai l’habitude de vous admirer, mon cher poĂ«te. — Eh bien ! me promettez-vous cette fidĂ©litĂ© canine que je vous offre, n’est-ce pas beau ? n’est-ce pas ce que vous vouliez ?
 — Pourquoi, cher poĂ«te, ne recherchez-vous pas en mariage une muette qui serait aveugle et un peu sotte ? Je ne demande pas mieux que de plaire en toute chose Ă  mon mari ; mais vous menacez une fille de lui ravir le bonheur particulier que vous lui arrangez, de le lui ravir au moindre geste, Ă  la moindre parole, au moindre regard ! Vous coupez les ailes Ă  l’oiseau, et vous voulez le voir voltigeant. Je savais bien les poĂ«tes accusĂ©s d’inconsĂ©quence
 Oh ! Ă  tort, dit-elle au geste de dĂ©nĂ©gation que fit Canalis, car ce prĂ©tendu dĂ©faut vient de ce que le vulgaire ne se rend pas compte de la vivacitĂ© des mouvements de leur esprit. Mais je ne croyais pas qu’un homme de gĂ©nie inventĂąt les conditions contradictoires d’un jeu semblable, et l’appelĂąt la vie ? Vous demandez l’impossible pour avoir le plaisir de me prendre en faute, comme ces enchanteurs qui, dans les Contes Bleus, donnent des tĂąches Ă  des jeunes filles persĂ©cutĂ©es que secourent de bonnes fĂ©es
 — Ici la fĂ©e serait l’amour vrai, dit Canalis d’un ton sec en voyant sa cause de brouille devinĂ©e par cet esprit fin et dĂ©licat que Butscha pilotait si bien. — Vous ressemblez, cher poĂ«te, en ce moment, Ă  ces parents qui s’inquiĂštent de la dot de la fille avant de montrer celle de leur fils. Vous faites le difficile avec moi, sans savoir si vous en avez le droit. L’amour ne s’établit point par des conventions sĂšchement dĂ©battues. Le pauvre duc d’HĂ©rouville se laisse faire avec l’abandon de l’oncle Tobie dans Sterne, Ă  cette diffĂ©rence prĂšs que je ne suis pas la veuve Wadman, quoique veuve en ce moment de beaucoup d’illusions sur la poĂ©sie. Oui ! nous ne voulons rien croire, nous autres jeunes filles, de ce qui dĂ©range notre monde fantastique !
 On m’avait tout dit Ă  l’avance ! Ah ! vous me faites une mauvaise querelle indigne de vous, je ne reconnais pas le Melchior d’hier. — Parce que Melchior a reconnu chez vous une ambition avec laquelle vous comptez encore
 Modeste toisa Canalis en lui jetant un regard impĂ©rial. —
 Mais je serai quelque jour ambassadeur et pair de France, tout comme lui. — Vous me prenez pour une bourgeoise, dit-elle en remontant le perron. Mais elle se retourna vivement et ajouta, perdant contenance, tant elle fut suffoquĂ©e ─ C’est moins impertinent que de me prendre pour une sotte. Le changement de vos maniĂšres a sa raison dans les niaiseries que le Havre dĂ©bite, et que Françoise, ma femme de chambre, vient de me rĂ©pĂ©ter. — Ah ! Modeste, pouvez-vous le croire ? dit Canalis en prenant une pose dramatique. Vous me supposeriez donc alors capable de ne vous Ă©pouser que pour votre fortune ! — Si je vous fais cette injure aprĂšs vos Ă©difiants discours au bord de la Seine, il ne tient qu’à vous de me dĂ©tromper, et alors je serai tout ce que vous voudrez que je sois, dit-elle en le foudroyant de son dĂ©dain. — Si tu penses me prendre Ă  ce piĂ©ge, se dit le poĂ«te en la suivant, ma petite, tu me crois plus jeune que je ne le suis. Faut-il donc tant de façons avec une petite sournoise dont l’estime m’importe autant que celle du roi de BornĂ©o ! Mais, en me prĂȘtant un sentiment ignoble, elle donne raison Ă  ma nouvelle attitude. Est-elle rusĂ©e ?
 La BriĂšre sera bĂątĂ©, comme un petit sot qu’il est ; et, dans cinq ans, nous rirons bien de lui avec elle ! La froideur que cette altercation avait jetĂ©e entre Canalis et Modeste fut visible le soir mĂȘme Ă  tous les yeux. Canalis se retira de bonne heure en prĂ©textant de l’indisposition de La BriĂšre, et il laissa le champ libre au Grand-Écuyer. Vers onze heures, Butscha, qui vint chercher sa patronne, dit en souriant tout bas Ă  Modeste. ─ Avais-je raison ? — HĂ©las ! oui, dit-elle. — Mais avez-vous, selon nos conventions, entre-bĂąillĂ© la porte, de maniĂšre qu’il puisse revenir ? — La colĂšre m’a dominĂ©e, rĂ©pondit Modeste. Tant de lĂąchetĂ© m’a fait monter le sang au visage, et je lui ai dit son fait. — Eh bien ! tant mieux. Quand tous deux vous serez brouillĂ©s Ă  ne plus vous parler gracieusement, je me charge de le rendre amoureux et pressant Ă  vous tromper vous-mĂȘme. — Allons, Butscha, c’est un grand poĂ«te, un gentilhomme, un homme d’esprit. — Les huit millions de votre pĂšre sont plus que tout cela. — Huit millions ?
 dit Modeste. — Mon patron, qui vend son Étude, va partir pour la Provence afin de diriger les acquisitions que propose Castagnould, le second de votre pĂšre. Le chiffre des contrats Ă  faire pour reconstituer la terre de la Bastie monte Ă  quatre millions, et votre pĂšre a consenti Ă  tous les achats. Vous avez deux millions en dot, et le colonel en compte un pour votre Ă©tablissement Ă  Paris, un hĂŽtel et le mobilier ! Calculez. — Ah ! je puis ĂȘtre duchesse d’HĂ©rouville, dit Modeste en regardant Butscha. — Sans ce comĂ©dien de Canalis, vous auriez gardĂ© sa cravache, comme venant de moi, dit le clerc en plaidant ainsi la cause de La BriĂšre. — Monsieur Butscha, voudriez-vous par hasard me marier Ă  votre goĂ»t ? dit Modeste en riant. — Ce digne garçon aime autant que moi, vous l’avez aimĂ© pendant huit jours, et c’est un homme de cƓur, rĂ©pondit le clerc. — Et peut-il lutter avec une charge de la Couronne ? il n’y en a que six grand-aumĂŽnier, chancelier, grand-chambellan, grand-maĂźtre, connĂ©table, grand-amiral ; mais on ne nomme plus de connĂ©tables. — Dans six mois, le peuple, mademoiselle, qui se compose d’une infinitĂ© de Butscha mĂ©chants, peut souffler sur toutes ces grandeurs. Et, d’ailleurs, que signifie la noblesse aujourd’hui ? Il n’y a pas mille vrais gentilshommes en France. Les d’HĂ©rouville viennent d’un huissier Ă  verge de Robert de Normandie. Vous aurez bien des dĂ©boires avec ces deux vieilles filles Ă  visage laminĂ© ! Si vous tenez au titre de duchesse, vous ĂȘtes du Comtat, le Pape aura bien autant d’égards pour vous que pour des marchands, il vous vendra quelque duchĂ© en nia ou en agno. Ne jouez donc pas votre bonheur pour une charge de la Couronne. Les rĂ©flexions de Canalis pendant la nuit furent entiĂšrement positives. Il ne vit rien de pis au monde que la situation d’un homme mariĂ© sans fortune. Encore tremblant du danger que lui avait fait courir sa vanitĂ© mise en jeu prĂšs de Modeste, le dĂ©sir de l’emporter sur le duc d’HĂ©rouville, et sa croyance aux millions de monsieur Mignon, il se demanda ce que la duchesse de Chaulieu devait penser de son sĂ©jour au Havre aggravĂ© par un silence Ă©pistolaire de quatorze jours, alors qu’à Paris ils s’écrivaient l’un Ă  l’autre quatre ou cinq lettres par semaine. — Et la pauvre femme qui travaille pour m’obtenir le cordon de commandeur de la LĂ©gion et le poste de ministre auprĂšs du grand-duc de Bade !
 s’écria-t-il. AussitĂŽt, avec cette vivacitĂ© de dĂ©cision qui, chez les poĂ«tes comme chez les spĂ©culateurs, rĂ©sulte d’une vive intuition de l’avenir, il se mit Ă  sa table et composa la lettre suivante. Ă  madame la duchesse de chaulieu. Ma chĂšre ÉlĂ©onore, tu seras sans doute Ă©tonnĂ©e de ne pas avoir encore reçu de mes nouvelles ; mais le sĂ©jour que je fais ici n’a pas eu seulement ma santĂ© pour motif, il s’agissait de m’acquitter en quelque sorte avec notre petit La BriĂšre. Ce pauvre garçon est devenu trĂšs Ă©pris d’une certaine demoiselle Modeste de La Bastie, une petite fille pĂąle, insignifiante et filandreuse, qui, par parenthĂšse, a le vice d’aimer la littĂ©rature et se dit poĂ«te pour justifier les caprices, les boutades et les variations d’un assez mauvais caractĂšre. Tu connais Ernest, il est si facile de l’attraper que je n’ai pas voulu le laisser aller seul. Mademoiselle de La Bastie a singuliĂšrement coquetĂ© avec ton Melchior, elle Ă©tait trĂšs disposĂ©e Ă  devenir ta rivale, quoiqu’elle ait les bras maigres, peu d’épaules comme toutes les jeunes filles, la chevelure plus fade que celle de madame de Rochefide, et un petit Ɠil gris fort suspect. J’ai mis le holĂ , peut-ĂȘtre trop brutalement, aux gracieusetĂ©s de cette Immodeste ; mais l’amour unique est ainsi. Que m’importent les femmes de la terre qui, toutes ensemble, ne te valent pas ? » Les gens avec qui je passe mon temps et qui forment les accompagnements de l’hĂ©ritiĂšre sont bourgeois Ă  faire lever le cƓur. Plains-moi, je passe mes soirĂ©es avec des clercs de notaire, des notaresses, des caissiers, un usurier de province ; et, certes, il y a loin de lĂ  aux soirĂ©es de la rue de Grenelle. La prĂ©tendue fortune du pĂšre qui revient de la Chine nous a valu la prĂ©sence de l’éternel prĂ©tendant, le Grand-Écuyer, d’autant plus affamĂ© de millions qu’il en faut six ou sept, dit-on, pour mettre en valeur les fameux marais d’HĂ©rouville. Le roi ne sait pas combien est fatal le prĂ©sent qu’il a fait au petit duc. Sa GrĂące, qui ne se doute pas du peu de fortune de son dĂ©sirĂ© beau-pĂšre, n’est jaloux que de moi. La BriĂšre fait son chemin auprĂšs de son idole, Ă  couvert de son ami qui lui sert de paravent. Nonobstant les extases d’Ernest, je pense, moi poĂ«te, au solide ; et les renseignements que je viens de prendre sur la fortune assombrissent l’avenir de notre secrĂ©taire, dont la fiancĂ©e a des dents d’un fil inquiĂ©tant pour toute espĂšce de fortune. Si mon ange veut racheter quelques-uns de nos pĂ©chĂ©s, elle tĂąchera de savoir la vĂ©ritĂ© sur cette affaire en faisant venir et questionnant, avec la dextĂ©ritĂ© qui la caractĂ©rise, Mongenod son banquier. Monsieur Mignon, ancien colonel de cavalerie dans la Garde ImpĂ©riale, a Ă©tĂ© pendant sept ans le correspondant de la maison Mongenod. On parle de deux cent mille francs de dot au plus, et je dĂ©sirerais, avant de faire la demande de la demoiselle pour Ernest, avoir des donnĂ©es positives. Une fois nos gens accordĂ©s, je serai de retour Ă  Paris. Je connais le moyen de tout finir au profit de notre amoureux, il s’agit d’obtenir la transmission du titre de comte au gendre de monsieur Mignon, et personne n’est plus qu’Ernest, Ă  raison de ses services, Ă  mĂȘme d’obtenir cette faveur, surtout secondĂ© par nous trois, toi, le duc et moi. Avec ses goĂ»ts, Ernest, qui deviendra facilement MaĂźtre des Comptes, sera trĂšs heureux Ă  Paris en se voyant Ă  la tĂȘte de vingt-cinq mille francs par an, une place inamovible et une femme, le malheureux ! » Oh ! chĂšre, qu’il me tarde de revoir la rue de Grenelle ! Quinze jours d’absence, quand ils ne tuent pas l’amour, lui rendent l’ardeur des premiers jours, et tu sais mieux que moi peut-ĂȘtre, les raisons qui rendent mon amour Ă©ternel. Mes os, dans la tombe, t’aimeront encore ! Aussi n’y tiendrais-je pas ! Si je suis forcĂ© de rester encore dix jours, j’irai pour quelques heures Ă  Paris. » Le duc m’a-t-il obtenu de quoi me pendre ? Et auras-tu, ma chĂšre vie, besoin de prendre les eaux de Baden l’annĂ©e prochaine ? Les roucoulements de notre Beau TĂ©nĂ©breux, comparĂ©s aux accents de l’amour heureux, semblable Ă  lui-mĂȘme dans tous ses instants depuis dix ans bientĂŽt, m’ont donnĂ© beaucoup de mĂ©pris pour le mariage, je n’avais jamais vu ces choses-lĂ  de si prĂšs. Ah ! chĂšre, ce qu’on nomme la faute lie deux ĂȘtres bien mieux que la loi, n’est-ce pas ? » Cette idĂ©e servit de texte Ă  deux pages de souvenirs et d’aspirations un peu trop intimes pour qu’il soit permis de les publier. La veille du jour oĂč Canalis mit cette Ă©pĂźtre Ă  la poste, Butscha, qui rĂ©pondit sous le nom de Jean Jacmin Ă  une lettre de sa prĂ©tendue cousine PhiloxĂšne, donna douze heures d’avance Ă  cette rĂ©ponse sur la lettre du poĂ«te. Au comble de l’inquiĂ©tude depuis quinze jours et blessĂ©e du silence de Melchior, la duchesse, qui avait dictĂ© la lettre de PhiloxĂšne au cousin, venait de prendre des renseignements exacts sur la fortune du colonel Mignon, aprĂšs la lecture de la rĂ©ponse du clerc, un peu trop dĂ©cisive pour un amour-propre quinquagĂ©naire. En se voyant trahie, abandonnĂ©e pour des millions, ÉlĂ©onore Ă©tait en proie Ă  un paroxysme de rage, de haine et de mĂ©chancetĂ© froide. PhiloxĂšne frappa pour entrer dans la somptueuse chambre de sa maĂźtresse, elle la trouva les yeux pleins de larmes et resta stupĂ©faite de ce phĂ©nomĂšne sans prĂ©cĂ©dent depuis quinze ans qu’elle la servait. — On expie le bonheur de dix ans en dix minutes ! s’écriait la duchesse. — Une lettre du Havre, madame. ÉlĂ©onore lut la prose de Canalis sans s’apercevoir de la prĂ©sence de PhiloxĂšne dont l’étonnement s’accrut en voyant renaĂźtre la sĂ©rĂ©nitĂ© sur le visage de la duchesse, Ă  mesure qu’elle avançait dans la lecture de la lettre. Tendez Ă  un homme qui se noie une perche grosse comme une canne, il y voit une route royale de premiĂšre classe ; aussi l’heureuse ÉlĂ©onore croyait-elle Ă  la bonne foi de Canalis en lisant ces quatre pages oĂč l’amour et les affaires, le mensonge et la vĂ©ritĂ© se coudoyaient. Elle, qui, le banquier sorti, venait de faire mander son mari pour empĂȘcher la nomination de Melchior, s’il en Ă©tait encore temps, fut prise d’un sentiment gĂ©nĂ©reux qui monta jusqu’au sublime. — Pauvre garçon ! pensa-t-elle, il n’a pas eu la moindre pensĂ©e mauvaise ! il m’aime comme au premier jour, il me dit tout. ─ PhiloxĂšne ! dit-elle en voyant sa premiĂšre femme de chambre debout et ayant l’air de ranger la toilette. — Madame la duchesse ? — Mon miroir, mon enfant ? ÉlĂ©onore se regarda, vit les lignes de rasoir tracĂ©es sur son front et qui disparaissaient Ă  distance, elle soupira, car elle croyait par ce soupir dire adieu Ă  l’amour. Elle conçut alors une pensĂ©e virile en dehors des petitesses de la femme, une pensĂ©e qui grise pour quelques moments, et dont l’enivrement peut expliquer la clĂ©mence de la SĂ©miramis du Nord quand elle maria sa jeune et belle rivale Ă  Momonoff. — Puisqu’il n’a pas failli, je veux lui faire avoir les millions et la fille, pensa-t-elle, si cette petite demoiselle Mignon est aussi laide qu’il le dit. Trois coups, Ă©lĂ©gamment frappĂ©s, annoncĂšrent le duc Ă  qui sa femme ouvrit elle-mĂȘme. — Ah ! vous allez mieux, ma chĂšre, s’écria-t-il avec cette joie factice que savent si bien jouer les courtisans et Ă  l’expression de laquelle les niais se prennent. — Mon cher Henri, rĂ©pondit-elle, il est vraiment inconcevable que vous n’ayez pas encore obtenu la nomination de Melchior, vous qui vous ĂȘtes sacrifiĂ© pour le roi dans votre ministĂšre d’un an, en sachant qu’il durerait Ă  peine ce temps-lĂ  ? Le duc regarda PhiloxĂšne, et la femme de chambre montra par un signe imperceptible la lettre du Havre posĂ©e sur la toilette. — Vous vous ennuierez bien en Allemagne, et vous en reviendrez brouillĂ©e avec Melchior, dit naĂŻvement le duc. — Et pourquoi ? — Mais ne serez-vous pas toujours ensemble ?
 rĂ©pondit cet ancien ambassadeur avec une comique bonhomie. — Oh ! non, dit-elle, je vais le marier. — S’il faut en croire d’HĂ©rouville, notre cher Canalis n’attend pas vos bons offices, reprit le duc en souriant. Hier, Grandlieu m’a lu des passages d’une lettre que le Grand-Écuyer lui a Ă©crite et qui, sans doute, Ă©tait rĂ©digĂ©e par sa tante Ă  votre adresse, car mademoiselle d’HĂ©rouville, toujours Ă  l’affĂ»t d’une dot, sait que nous faisons le whist presque tous les soirs, Grandlieu et moi. Ce bon petit d’HĂ©rouville demande au prince de Cadignan de venir faire une chasse royale en Normandie en lui recommandant d’y amener le roi pour tourner la tĂȘte Ă  la donzelle, quand elle se verra l’objet d’une pareille chevauchĂ©e. En effet, deux mots de Charles X arrangeraient tout. D’HĂ©rouville dit que cette fille est d’une incomparable beauté  — Henri, allons au Havre ! cria la duchesse en interrompant son mari. — Et sous quel prĂ©texte ? dit gravement cet homme qui fut un des confidents de Louis XVIII. — Je n’ai jamais vu de chasse. — Ce serait bien si le roi y allait, mais c’est un aria que de chasser si loin, et il n’ira pas, je viens de lui en parler. — Madame pourrait y venir
 — Ceci vaut mieux, reprit le duc, et la duchesse de Maufrigneuse peut vous aider Ă  la tirer de Rosny. Le roi ne trouverait pas alors mauvais qu’on se servĂźt de ses Ă©quipages de chasse. N’allez pas au Havre, ma chĂšre, dit paternellement le duc, ce serait vous afficher. Tenez, voici, je crois, un meilleur moyen. Gaspard a de l’autre cĂŽtĂ© de la forĂȘt de Brotonne son chĂąteau de Rosembray, pourquoi ne pas lui faire insinuer de recevoir tout ce monde ? — Par qui ? dit ÉlĂ©onore. — Mais sa femme, la duchesse, qui va de compagnie Ă  la Sainte-Table avec mademoiselle d’HĂ©rouville, pourrait, soufflĂ©e par cette vieille fille, en faire la demande Ă  Gaspard. — Vous ĂȘtes un homme adorable, dit ÉlĂ©onore. Je vais Ă©crire deux mots Ă  la vieille fille et Ă  Diane, car il faut nous faire faire des habits de chasse. Ce petit chapeau, j’y pense, rajeunit excessivement. Avez-vous gagnĂ© hier chez l’ambassadeur d’Angleterre ?
 — Oui, dit le duc, je me suis acquittĂ©. — Surtout, Henri, suspendez tout pour les deux nominations de Melchior
 AprĂšs avoir Ă©crit dix lignes Ă  la belle Diane de Maufrigneuse et un mot d’avis Ă  mademoiselle d’HĂ©rouville, ÉlĂ©onore sangla cette rĂ©ponse Ă  travers les mensonges de Canalis. Ă  monsieur le baron de canalis. Mon cher poĂ«te, mademoiselle de La Bastie est trĂšs belle, Mongenod m’a dĂ©montrĂ© que le pĂšre a huit millions, je pensais vous marier avec elle, je vous en veux donc beaucoup de votre manque de confiance. Si vous aviez l’intention de marier La BriĂšre en allant au Havre, je ne comprends pas pourquoi vous ne me l’avez pas dit avant d’y partir. Et pourquoi rester quinze jours sans Ă©crire Ă  une amie qui s’inquiĂšte aussi facilement que moi ? Votre lettre est venue un peu tard, j’avais dĂ©jĂ  vu notre banquier. Vous ĂȘtes un enfant, Melchior, vous rusez avec nous. Ce n’est pas bien. Le duc lui-mĂȘme est outrĂ© de vos procĂ©dĂ©s, il vous trouve peu gentilhomme, ce qui met en doute l’honneur de madame votre mĂšre. » Maintenant, je dĂ©sire voir les choses par moi-mĂȘme. J’aurai l’honneur, je crois, d’accompagner Madame Ă  la chasse que donne le duc d’HĂ©rouville pour mademoiselle de La Bastie, je m’arrangerai pour que vous soyez invitĂ© Ă  rester Ă  Rosembray, car le rendez-vous de chasse sera probablement chez le duc de Verneuil. » Croyez bien, mon cher poĂ«te, que je n’en suis pas moins pour la vie, Votre amie,» ÉlĂ©onore de M. »— Tiens, Ernest, dit Canalis en jetant au nez de La BriĂšre et Ă  travers la table cette lettre qu’il reçut pendant le dĂ©jeuner, voici le deux-milliĂšme billet doux que je reçois de cette femme, et il n’y a pas un tu ! L’illustre ÉlĂ©onore ne s’est jamais compromise plus qu’elle ne l’est là
 Marie-toi, va ! Le plus mauvais mariage est meilleur que le plus doux de ces licous !
 Ah ! je suis le plus grand NicodĂšme qui soit tombĂ© de la lune. Modeste a des millions, elle est perdue Ă  jamais pour moi, car l’on ne revient pas des pĂŽles oĂč nous sommes, vers le Tropique oĂč nous Ă©tions il y a trois jours ! Ainsi je souhaite d’autant plus ton triomphe sur le Grand-Écuyer que j’ai dit Ă  la duchesse n’ĂȘtre venu ici que dans ton intĂ©rĂȘt ; aussi vais-je travailler pour toi. — HĂ©las ! Melchior, il faudrait Ă  Modeste un caractĂšre si grand, si formĂ©, si noble, pour rĂ©sister au spectacle de la cour et des splendeurs si habilement dĂ©ployĂ©es en son honneur et gloire par le duc, que je ne crois pas Ă  l’existence d’une pareille perfection ; et, cependant, si elle est encore la Modeste de ses lettres, il y aurait de l’espoir
 — Es-tu heureux, jeune Boniface, de voir le monde et ta maĂźtresse avec de pareilles lunettes vertes ! s’écria Canalis en sortant et allant se promener dans le jardin. Le poĂ«te, pris entre deux mensonges, ne savait plus Ă  quoi se rĂ©soudre. — Jouez donc les rĂšgles, et vous perdez ! s’écria-t-il assis dans le kiosque. AssurĂ©ment, tous les hommes sensĂ©s auraient agi comme je l’ai fait, il y a quatre jours, et se seraient retirĂ©s du piĂ©ge oĂč je me croyais pris ; car, dans ces cas-lĂ , l’on ne s’amuse pas Ă  dĂ©nouer, l’on brise !
 Allons, restons froid, calme, digne, offensĂ©. L’honneur ne me permet pas d’ĂȘtre autrement. Et une roideur anglaise est le seul moyen de regagner l’estime de Modeste. AprĂšs tout, si je ne me retire de lĂ  qu’en retournant Ă  mon vieux bonheur, ma fidĂ©litĂ© pendant dix ans sera rĂ©compensĂ©e, ÉlĂ©onore me mariera toujours bien ! La partie de chasse devait ĂȘtre le rendez-vous de toutes les passions mises en jeu par la fortune du colonel et par la beautĂ© de Modeste ; aussi vit-on comme une trĂȘve entre tous les adversaires. Pendant les quelques jours demandĂ©s par les apprĂȘts de cette solennitĂ© forestiĂšre, le salon de la villa Mignon offrit alors le tranquille aspect que prĂ©sente une famille trĂšs unie. Canalis, retranchĂ© dans son rĂŽle d’homme blessĂ© par Modeste, voulut se montrer courtois ; il abandonna ses prĂ©tentions, ne donna plus aucun Ă©chantillon de son talent oratoire, et devint ce que sont les gens d’esprit quand ils renoncent Ă  leurs affectations, charmant. Il causait finances avec Gobenbeim, guerre avec le colonel, Allemagne avec madame Mignon, et mĂ©nage avec madame Latournelle, en essayant de les conquĂ©rir Ă  La BriĂšre. Le duc d’HĂ©rouville laissa le champ libre aux deux amis assez souvent, car il fut obligĂ© d’aller Ă  Rosembray se consulter avec le duc de Verneuil et veiller Ă  l’exĂ©cution des ordres du Grand-Veneur, le prince de Cadignan. Cependant l’élĂ©ment comique ne fit pas dĂ©faut. Modeste se vit entre les attĂ©nuations que Canalis apportait Ă  la galanterie du Grand-Écuyer et les exagĂ©rations des deux demoiselles d’HĂ©rouville qui vinrent tous les soirs. Canalis faisait observer Ă  Modeste qu’au lieu d’ĂȘtre l’hĂ©roĂŻne de la chasse, elle y serait Ă  peine remarquĂ©e. Madame serait accompagnĂ©e de la duchesse de Maufrigneuse, belle-fille du Grand-Veneur, de la duchesse de Chaulieu, de quelques-unes des dames de la cour, parmi lesquelles une petite fille ne produirait aucune sensation. On inviterait sans doute des officiers en garnison Ă  Rouen, etc. HĂ©lĂšne ne cessait de rĂ©pĂ©ter Ă  celle en qui elle voyait dĂ©jĂ  sa belle-sƓur, qu’elle serait prĂ©sentĂ©e Ă  Madame ; certainement le duc de Verneuil l’inviterait, elle et son pĂšre, Ă  rester Ă  Rosembray ; si le colonel voulait obtenir une faveur du Roi, la pairie, cette occasion serait unique, car on ne dĂ©sespĂ©rait pas de la prĂ©sence du Roi pour le troisiĂšme jour ; elle serait surprise par le charmant accueil que lui feraient les plus belles femmes de la cour, les duchesses de Chaulieu, de Maufrigneuse, de Lenoncourt-Chaulieu, etc. Les prĂ©ventions de Modeste contre le faubourg Saint-Germain se dissiperaient, etc., etc. Ce fut une petite guerre excessivement amusante par ses marches, ses contremarches, ses stratagĂšmes, dont jouissaient les Dumay, les Latournelle, Gobenheim et Butscha, qui, tous en petit comitĂ©, disaient un mal effroyable des nobles, en notant leurs lĂąchetĂ©s savamment, cruellement Ă©tudiĂ©es. Les dires du parti d’HĂ©rouville furent confirmĂ©s par une invitation conçue en termes flatteurs du duc de Verneuil et du Grand-Veneur de France Ă  monsieur le comte de La Bastie et Ă  sa fille, de venir assister Ă  une grande chasse Ă  Rosembray, les 7, 8, 9 et 10 novembre prochain. La BriĂšre, plein de pressentiments funestes, jouissait de la prĂ©sence de Modeste avec ce sentiment d’aviditĂ© concentrĂ©e dont les Ăąpres plaisirs ne sont connus que des amoureux sĂ©parĂ©s Ă  terme et fatalement. Ces Ă©clairs de bonheur Ă  soi seul, entremĂȘlĂ©s de mĂ©ditations mĂ©lancoliques, sur ce thĂšme Elle est perdue pour moi ! » rendirent ce jeune homme un spectacle d’autant plus touchant que sa physionomie et sa personne Ă©taient en harmonie avec ce sentiment profond. Il n’y a rien de plus poĂ©tique qu’une Ă©lĂ©gie animĂ©e qui a des yeux, qui marche, et qui soupire sans rimes. Enfin le duc d’HĂ©rouville vint convenir du dĂ©part de Modeste qui, aprĂšs avoir traversĂ© la Seine, devait aller dans la calĂšche du duc en compagnie de mesdemoiselles d’HĂ©rouville. Le duc fut admirable de courtoisie ; il invita Canalis et La BriĂšre, en leur faisant observer, ainsi qu’à monsieur Mignon, qu’il avait eu soin de tenir des chevaux de chasse Ă  leur disposition. Le colonel pria les trois amants de sa fille d’accepter Ă  dĂ©jeuner le matin du dĂ©part. Canalis voulut alors mettre Ă  exĂ©cution un projet mĂ»ri pendant ces derniers jours, celui de reconquĂ©rir sourdement Modeste, de jouer la duchesse, le Grand-Écuyer et La BriĂšre. Un Ă©lĂšve en diplomatie ne pouvait pas rester engravĂ© dans la situation oĂč il se voyait. De son cĂŽtĂ©, La BriĂšre avait rĂ©solu de dire un Ă©ternel adieu Ă  Modeste. Ainsi chaque prĂ©tendant pensait Ă  glisser son dernier mot, comme le plaideur Ă  son juge avant l’arrĂȘt, en pressentant la fin d’une lutte qui durait depuis trois semaines. AprĂšs le dĂźner, la veille, le colonel prit sa fille par le bras et lui fit sentir la nĂ©cessitĂ© de se prononcer. — Notre position avec la famille d’HĂ©rouville serait intolĂ©rable Ă  Rosembray, lui dit-il. Veux-tu devenir duchesse ? demanda-t-il Ă  Modeste. — Non, mon pĂšre, rĂ©pondit-elle. — Aimerais-tu donc Canalis ?
 — AssurĂ©ment, non, mon pĂšre, mille fois non, dit-elle avec une impatience d’enfant. Le colonel regarda Modeste avec une espĂšce de joie. — Ah ! je ne t’ai pas influencĂ©e, s’écria ce bon pĂšre ; je puis maintenant t’avouer que, dĂšs Paris, j’avais choisi mon gendre quand en lui faisant accroire que je n’avais pas de fortune, il m’a sautĂ© au cou en me disant que je lui ĂŽtais un poids de cent livres de dessus le cƓur
 — De qui parlez-vous ? demanda Modeste en rougissant. — De l’homme Ă  vertus positives, d’une moralitĂ© sĂ»re, dit-il railleusement en rĂ©pĂ©tant la phrase qui le lendemain de son retour avait dissipĂ© les rĂȘves de Modeste. — Eh ! je ne pense pas Ă  lui, papa ! Laissez-moi libre de refuser le duc moi-mĂȘme ; je le connais, je sais comment le flatter
 — Ton choix n’est donc pas fait ? — Pas encore. Il me reste encore quelques syllabes Ă  deviner dans la charade de mon avenir ; mais, aprĂšs avoir vu la cour par une Ă©chappĂ©e, je vous dirai mon secret Ă  Rosembray. — Vous irez Ă  la chasse, n’est-ce pas ? cria le colonel en voyant de loin La BriĂšre venant dans l’allĂ©e oĂč il se promenait avec Modeste. — Non, colonel, rĂ©pondit Ernest. Je viens prendre congĂ© de vous et de mademoiselle, je retourne Ă  Paris
 — Vous n’ĂȘtes pas curieux, dit Modeste en interrompant et regardant le timide Ernest. — Il suffirait, pour me faire rester, d’un dĂ©sir que je n’ose espĂ©rer, rĂ©pliqua-t-il. — Si ce n’est que cela, vous me ferez plaisir, Ă  moi, dit le colonel en allant au-devant de Canalis et laissant sa fille et le pauvre Ernest ensemble pour un instant. — Mademoiselle, dit-il en levant les yeux sur elle avec la hardiesse d’un homme sans espoir, j’ai une priĂšre Ă  vous faire. — À moi ? — Que j’emporte votre pardon ! Ma vie ne sera jamais heureuse, j’ai le remords d’avoir perdu mon bonheur, sans doute par ma faute ; mais, au moins
 — Avant de nous quitter pour toujours, rĂ©pondit Modeste d’une voix Ă©mue en interrompant Ă  la Canalis, je ne veux savoir de vous qu’une seule chose ; et, si vous avez une fois pris un dĂ©guisement, je ne pense pas qu’en ceci vous auriez la lĂąchetĂ© de me tromper
 Le mot lĂąchetĂ© fit pĂąlir Ernest, qui s’écria ─ Vous ĂȘtes sans pitiĂ© ! — Serez-vous franc ? — Vous avez le droit de me faire une si dĂ©gradante question, dit-il d’une voix affaiblie par une violente palpitation. — Eh bien ! avez-vous lu mes lettres Ă  monsieur de Canalis ? — Non, mademoiselle ; et si je les ai fait lire au colonel, ce fut pour justifier mon attachement en lui montrant et comment mon affection avait pu naĂźtre, et combien mes tentatives pour essayer de vous guĂ©rir de votre fantaisie avaient Ă©tĂ© sincĂšres. — Mais comment l’idĂ©e de cette ignoble mascarade est-elle venue ? dit-elle avec une espĂšce d’impatience. La BriĂšre raconta dans toute sa vĂ©ritĂ© la scĂšne Ă  laquelle la premiĂšre lettre de Modeste avait donnĂ© lieu, l’espĂšce de dĂ©fi qui en Ă©tait rĂ©sultĂ© par suite de sa bonne opinion, Ă  lui Ernest, en faveur d’une jeune fille amenĂ©e vers la gloire, comme une plante cherchant sa part de soleil. — Assez, rĂ©pondit Modeste avec une Ă©motion contenue. Si vous n’avez pas mon cƓur, monsieur, vous avez toute mon estime. Cette simple phrase causa le plus violent Ă©tourdissement Ă  La BriĂšre. En se sentant chanceler, il s’appuya sur un arbrisseau, comme un homme privĂ© de sa raison. Modeste, qui s’en allait, retourna la tĂȘte et revint prĂ©cipitamment. — Qu’avez-vous ? dit-elle en le prenant par la main et l’empĂȘchant de tomber. Modeste sentit une main glacĂ©e et vit un visage blanc comme un lys, le sang Ă©tait tout au cƓur. — Pardon, mademoiselle. Je me croyais si mĂ©prisé  — Mais, reprit-elle avec une hauteur dĂ©daigneuse, je ne vous ai pas dit que je vous aimasse. Et elle laissa de nouveau La BriĂšre qui, malgrĂ© la duretĂ© de cette parole, crut marcher dans les airs. La terre mollissait sous ses pieds, les arbres lui semblaient ĂȘtre chargĂ©s de fleurs, le ciel avait une couleur rose, et l’air lui parut bleuĂątre, comme dans ces temples d’hymĂ©nĂ©e Ă  la fin des piĂšces fĂ©eries qui finissent heureusement. Dans ces situations, les femmes sont comme Janus, elles voient ce qui se passe derriĂšre elles, sans se retourner ; et Modeste aperçut alors dans la contenance de cet amoureux les irrĂ©cusables symptĂŽmes d’un amour Ă  la Butscha, ce qui, certes, est le nec plus ultrĂ  des dĂ©sirs d’une femme. Aussi le haut prix attachĂ© Ă  son estime par La BriĂšre causa-t-il Ă  Modeste une Ă©motion d’une douceur infinie. — Mademoiselle, dit Canalis en quittant le colonel et venant Ă  Modeste, malgrĂ© le peu de cas que vous faites de mes sentiments, il importe Ă  mon honneur d’effacer une tache que j’y ai trop longtemps soufferte. Cinq jours aprĂšs mon arrivĂ©e ici, voici ce que m’écrivait la duchesse de Chaulieu. Il fit lire Ă  Modeste les premiĂšres lignes de la lettre oĂč la duchesse disait avoir vu Mongenod et vouloir marier Melchior Ă  Modeste ; puis il les lui remit aprĂšs avoir dĂ©chirĂ© le surplus. — Je ne puis vous laisser voir le reste, dit-il en mettant le papier dans sa poche, mais je confie Ă  votre dĂ©licatesse ces quelques lignes afin que vous puissiez en vĂ©rifier l’écriture. La jeune fille qui m’a supposĂ© d’ignobles sentiments est bien capable de croire Ă  quelque collusion, Ă  quelque stratagĂšme. Ceci peut vous prouver combien je tiens Ă  vous dĂ©montrer que la querelle qui subsiste entre nous n’a pas eu chez moi pour base un vil intĂ©rĂȘt. Ah ! Modeste, dit-il avec des larmes dans la voix, votre poĂ«te, le poĂ«te de madame de Chaulieu n’a pas moins de poĂ©sie dans le cƓur que dans la pensĂ©e. Vous verrez la duchesse, suspendez votre jugement sur moi jusque-lĂ . Et il laissa Modeste abasourdie. — Ah çà ! les voilĂ  tous des anges, se dit-elle, ils sont inĂ©pousables, le duc seul appartient Ă  l’humanitĂ©. — Mademoiselle Modeste, cette chasse m’inquiĂšte, dit Butscha qui parut en portant un paquet sous le bras. J’ai rĂȘvĂ© que vous Ă©tiez emportĂ©e par votre cheval, et je suis allĂ© Ă  Rouen vous chercher un mors espagnol, on m’a dit que jamais un cheval ne pouvait le prendre aux dents ; je vous supplie de vous en servir, je l’ai fait voir au colonel qui m’a dĂ©jĂ  plus remerciĂ© que cela ne vaut. — Pauvre cher Butscha ! s’écria Modeste Ă©mue aux larmes par ce soin maternel. Butscha s’en alla sautillant comme un homme Ă  qui l’on vient d’apprendre la mort d’un vieil oncle Ă  succession. — Mon cher pĂšre, dit Modeste en rentrant au salon, je voudrais bien avoir la belle cravache
 si vous proposiez Ă  monsieur de La BriĂšre de l’échanger contre votre tableau de Van Ostade. Modeste regarda sournoisement Ernest pendant que le colonel lui faisait cette proposition devant ce tableau, seule chose qu’il eĂ»t comme souvenir de ses campagnes, et qu’il avait achetĂ©e d’un bourgeois de Ratisbonne. Elle se dit en elle-mĂȘme en voyant avec quelle prĂ©cipitation La BriĂšre quitta le salon ─ Il sera de la chasse ! Chose Ă©trange, les trois amants de Modeste se rendirent Ă  Rosembray, tous le cƓur plein d’espĂ©rance et ravis de ses adorables perfections. Rosembray, terre rĂ©cemment achetĂ©e par le duc de Verneuil avec la somme que lui donna sa part dans le milliard votĂ© pour lĂ©gitimer la vente des biens nationaux, est remarquable par un chĂąteau d’une magnificence comparable Ă  celle de MesniĂšre et de Balleroy. On arrive Ă  cet imposant et noble Ă©difice par une immense allĂ©e de quatre rangs d’ormes sĂ©culaires, et l’on traverse une immense cour d’honneur en pente, comme celle de Versailles, Ă  grilles magnifiques, Ă  deux pavillons de concierge, et ornĂ©e de grands orangers dans leurs caisses. Sur la cour, le chĂąteau prĂ©sente, entre deux corps de logis en retour, deux rangs de dix-neuf hautes croisĂ©es Ă  cintres sculptĂ©s et Ă  petits carreaux, sĂ©parĂ©es entre elles par une colonnade engagĂ©e et cannelĂ©e. Un entablement Ă  balustres cache un toit Ă  l’indienne d’oĂč sortent des cheminĂ©es en pierres de taille masquĂ©es par des trophĂ©es d’armes, Rosembray ayant Ă©tĂ© bĂąti, sous Louis XIV, par un fermier-gĂ©nĂ©ral nommĂ© Cottin. Sur le parc, la façade se distingue de celle sur la cour par un avant-corps de cinq croisĂ©es Ă  colonnes au-dessus duquel se voit un magnifique fronton. La famille de Marigny, Ă  qui les biens de ce Cottin furent apportĂ©s par mademoiselle Cottin, unique hĂ©ritiĂšre de son pĂšre, y fit sculpter un lever de soleil par Coysevox. Au-dessous, deux anges dĂ©roulent un ruban oĂč se lit cette devise substituĂ©e Ă  l’ancienne en l’honneur du Grand Roi Sol nobis benignus. Le Grand Roi avait fait duc le marquis de Marigny, l’un de ses plus insignifiants favoris. Du perron Ă  grands escaliers circulaires et Ă  balustres, la vue s’étend sur un immense Ă©tang, long et large comme le grand canal de Versailles, et qui commence au bas d’une pelouse digne des boulingrins les plus britanniques, bordĂ©e de corbeilles oĂč brillaient alors les fleurs de l’automne. De chaque cĂŽtĂ©, deux jardins Ă  la française Ă©talent leurs carrĂ©s, leurs allĂ©es, leurs belles pages Ă©crites du plus majestueux style LenĂŽtre. Ces deux jardins sont encadrĂ©s dans toute leur longueur par une marge de bois, d’environ trente arpents, oĂč, sous Louis XV, on a dessinĂ© des parcs Ă  l’anglaise. De la terrasse, la vue s’arrĂȘte, au fond, sur une forĂȘt dĂ©pendant de Rosembray et contiguĂ« Ă  deux forĂȘts, l’une Ă  l’État, l’autre Ă  la Couronne. Il est difficile de trouver un plus beau paysage. L’arrivĂ©e de Modeste fit une certaine sensation dans l’avenue, oĂč l’on aperçut une voiture Ă  la livrĂ©e de France, accompagnĂ©e du Grand-Écuyer, du colonel, de Canalis, de La BriĂšre, tous Ă  cheval, prĂ©cĂ©dĂ©s d’un piqueur en grande livrĂ©e, suivis de dix domestiques parmi lesquels se remarquaient le mulĂątre, le nĂšgre et l’élĂ©gant briska du colonel pour les deux femmes de chambre et les paquets. La voiture Ă  quatre chevaux Ă©tait menĂ©e par des tigres mis avec une coquetterie ordonnĂ©e par le Grand-Écuyer, souvent mieux servi que le roi. En entrant et voyant ce petit Versailles, Modeste, Ă©blouie par la magnificence des grands seigneurs, pensa soudain Ă  son entrevue avec les cĂ©lĂšbres duchesses, elle eut peur de paraĂźtre empruntĂ©e, provinciale ou parvenue ; elle perdit complĂ©tement la tĂȘte et se repentit d’avoir voulu cette partie de chasse. Quand la voiture eut arrĂȘtĂ©, fort heureusement Modeste aperçut un vieillard en perruque blonde, frisĂ©e Ă  petites boucles, dont la figure calme, pleine, lisse, offrait un sourire paternel et l’expression d’un enjouement monastique rendu presque digne par un regard Ă  demi voilĂ©. La duchesse, femme d’une haute dĂ©votion, fille unique d’un premier prĂ©sident richissime et mort en 1800, sĂšche et droite, mĂšre de quatre enfants, ressemblait Ă  madame Latournelle si l’imagination consent Ă  embellir la notaresse de toutes les grĂąces d’un maintien vraiment abbatial. — Eh ! bonjour, chĂšre Hortense, dit mademoiselle d’HĂ©rouville qui embrassa la duchesse avec toute la sympathie qui rĂ©unissait ces deux caractĂšres hautains, laissez-moi vous prĂ©senter ainsi qu’à notre cher duc ce petit ange, mademoiselle de La Bastie. — On nous a tant parlĂ© de vous, mademoiselle, dit la duchesse, que nous avions grand’hĂąte de vous possĂ©der ici
 — On regrettera le temps perdu, dit le duc de Verneuil en inclinant la tĂȘte avec une galante admiration. — Monsieur le comte de La Bastie, dit le Grand-Écuyer en prenant le colonel par le bras et le montrant au duc et Ă  la duchesse avec une teinte de respect dans son geste et sa parole. Le colonel salua la duchesse, le duc lui tendit la main. — Soyez le bienvenu, monsieur le comte, dit monsieur de Verneuil, vous possĂ©dez bien des trĂ©sors, ajouta-t-il en regardant Modeste. La duchesse prit Modeste par-dessous le bras, et la conduisit dans un immense salon oĂč se trouvaient groupĂ©es devant la cheminĂ©e une dizaine de femmes. Les hommes, emmenĂ©s par le duc, se promenĂšrent sur la terrasse, Ă  l’exception de Canalis qui se rendit respectueusement auprĂšs de la superbe ÉlĂ©onore. La duchesse, assise Ă  un mĂ©tier de tapisserie, donnait des conseils Ă  mademoiselle de Verneuil pour nuancer. Modeste se serait traversĂ© le doigt d’une aiguille en mettant la main sur une pelote, elle n’aurait pas Ă©tĂ© si vivement atteinte qu’elle le fut par le coup d’Ɠil glacial, hautain, mĂ©prisant, que lui jeta la duchesse de Chaulieu. Dans le premier moment, elle ne vit que cette femme, elle la devina. Pour savoir jusqu’oĂč va la cruautĂ© de ces charmants ĂȘtres que nos passions grandissent tant, il faut voir les femmes entre elles. Modeste aurait dĂ©sarmĂ© toute autre qu’ÉlĂ©onore par sa stupide et involontaire admiration ; car sans sa connaissance de l’ñge, elle eĂ»t cru voir une femme de trente-six ans, mais elle Ă©tait rĂ©servĂ©e Ă  bien d’autres Ă©tonnements ! Le poĂ«te se heurtait alors contre une colĂšre de grande dame. Une pareille colĂšre est le plus atroce des sphinx le visage est radieux, tout le reste est farouche. Les rois eux-mĂȘmes ne savent comment faire capituler la politesse exquise de froideur qui cache une armure d’acier. La dĂ©licieuse tĂȘte de femme sourit, et en mĂȘme temps l’acier mord, la main est d’acier, le bras, le corps, tout est d’acier. Canalis essayait de se cramponner Ă  cet acier, mais ses doigts y glissaient comme ses paroles sur le cƓur ; et la tĂȘte gracieuse, et la phrase gracieuse, et le maintien gracieux dĂ©guisaient Ă  tous les regards l’acier de cette colĂšre descendue Ă  vingt-cinq degrĂ©s au-dessous de zĂ©ro. L’aspect de la sublime beautĂ© de Modeste embellie par le voyage, la vue de cette jeune fille mise aussi bien que Diane de Maufrigneuse, avait enflammĂ© les poudres amassĂ©es par la rĂ©flexion dans la tĂȘte d’ÉlĂ©onore. Toutes les femmes Ă©taient venues Ă  une croisĂ©e pour voir descendre de voiture la merveille du jour, accompagnĂ©e de ses trois amants. — N’ayons pas l’air d’ĂȘtre si curieuses, avait dit madame de Chaulieu frappĂ©e au cƓur par ce mot de Diane ─ Elle est divine ! d’oĂč çà sort-il ? Et elles s’étaient envolĂ©es au salon, oĂč chacune avait repris sa contenance, et oĂč la duchesse de Chaulieu se sentit dans le cƓur mille vipĂšres qui toutes demandaient Ă  la fois leur pĂąture. Mademoiselle d’HĂ©rouville dit Ă  voix basse Ă  la duchesse de Verneuil et avec intention ─ ÉlĂ©onore reçoit bien mal son grand Melchior. — La duchesse de Maufrigneuse croit qu’il y a du froid entre eux, rĂ©pondit Laure de Verneuil avec simplicitĂ©. Cette phrase, dite si souvent dans le monde, n’est-elle pas admirable ? on y sent la bise du pĂŽle. — Et pourquoi ? demanda Modeste Ă  cette charmante jeune fille sortie du SacrĂ©-CƓur depuis deux mois. — Le grand homme, rĂ©pondit la dĂ©vote duchesse qui fit signe Ă  sa fille de se taire, l’a laissĂ©e sans un mot pendant quinze jours, aprĂšs son dĂ©part pour le Havre, et aprĂšs lui avoir dit qu’il y allait pour sa santĂ©. Modeste laissa Ă©chapper un mouvement qui frappa Laure, HĂ©lĂšne et mademoiselle d’HĂ©rouville. — Et pendant ce temps, disait la dĂ©vote duchesse en continuant, elle le faisait nommer commandeur et ministre Ă  Baden. — Oh ! c’est mal Ă  Canalis, car il lui doit tout, dit mademoiselle d’HĂ©rouville. — Pourquoi madame de Chaulieu n’est-elle pas venue au Havre ? demanda naĂŻvement Modeste Ă  HĂ©lĂšne. — Ma petite, dit la duchesse de Verneuil, elle se laisserait bien assassiner sans profĂ©rer une parole. Regardez-la ! Quelle reine ! sa tĂȘte sur un billot sourirait encore comme fit Marie Stuart ; et notre belle ÉlĂ©onore a d’ailleurs de ce sang dans les veines. — Elle ne lui a pas Ă©crit ? reprit Modeste. — Diane, rĂ©pondit la duchesse encouragĂ©e Ă  ces confidences par un coup de coude de mademoiselle d’HĂ©rouville, m’a dit qu’elle avait fait Ă  la premiĂšre lettre que Canalis lui a Ă©crite, il y a dix jours environ, une bien sanglante rĂ©ponse. Cette explication fit rougir Modeste de honte pour Canalis ; elle souhaita, non pas l’écraser sous ses pieds, mais se venger par une de ces malices plus cruelles que des coups de poignard. Elle regarda fiĂšrement la duchesse de Chaulieu. Ce fut un regard dorĂ© par huit millions. — Monsieur Melchior !
 dit-elle. Toutes les femmes levĂšrent le nez et jetĂšrent les yeux alternativement sur la duchesse qui causait Ă  voix basse au mĂ©tier avec Canalis, et sur cette jeune fille assez mal Ă©levĂ©e pour troubler deux amants aux prises, ce qui ne se fait dans aucun monde. Diane de Maufrigneuse hocha la tĂȘte en ayant l’air de dire L’enfant est dans son droit ! » Les douze femmes finirent par sourire entre elles, car elles jalousaient toutes une femme de cinquante-six ans, assez belle encore pour pouvoir puiser dans le trĂ©sor commun et y voler part de jeune. Melchior regarda Modeste avec une impatience fĂ©brile et par un geste de maĂźtre Ă  valet, tandis que la duchesse baissa la tĂȘte par un mouvement de lionne dĂ©rangĂ©e pendant son festin ; mais ses yeux attachĂ©s au canevas jetĂšrent des flammes presque rouges sur le poĂ«te en en fouillant le cƓur Ă  coups d’épigrammes, chaque mot s’expliquait par une triple injure. — Monsieur Melchior ! rĂ©pĂ©ta Modeste d’une voix qui avait le droit de se faire Ă©couter. — Quoi, mademoiselle ?
 demanda le poĂ«te. ObligĂ© de se lever, il resta debout Ă  mi-chemin du mĂ©tier qui se trouvait auprĂšs d’une fenĂȘtre et de la cheminĂ©e prĂšs de laquelle Modeste Ă©tait assise sur le canapĂ© de la duchesse de Verneuil. Quelles poignantes rĂ©flexions ne fit pas cet ambitieux, quand il reçut un regard fixe d’ÉlĂ©onore. ObĂ©ir Ă  Modeste, tout Ă©tait fini sans retour entre le poĂ«te et sa protectrice. Ne pas Ă©couter la jeune fille, Canalis avouait son servage, il annulait le profit de ses vingt-cinq jours de lĂąchetĂ©s, il manquait aux plus simples lois de la CivilitĂ© puĂ©rile et honnĂȘte. Plus la sottise Ă©tait grosse, plus impĂ©rieusement la duchesse l’exigeait. La beautĂ©, la fortune de Modeste mises en regard de l’influence et des droits d’ÉlĂ©onore rendirent cette hĂ©sitation entre l’homme et son honneur aussi terrible Ă  voir que le pĂ©ril d’un matador dans l’arĂšne. Un homme ne trouve de palpitations semblables Ă  celles qui pouvaient donner un anĂ©vrisme Ă  Canalis que devant un tapis vert, en voyant sa ruine ou sa fortune dĂ©cidĂ©es en cinq minutes. — Mademoiselle d’HĂ©rouville m’a fait quitter si promptement la voiture que j’y ai laissĂ©e, dit Modeste Ă  Canalis, mon mouchoir
 Canalis fit un haut-le-corps significatif. — Et, dit Modeste en continuant malgrĂ© ce geste d’impatience, j’y ai nouĂ© la clef d’un portefeuille qui contient un fragment de lettre importante ; ayez la bontĂ©, Melchior, de la faire demander
 Entre un ange et un tigre irritĂ©, Canalis, devenu blĂȘme, n’hĂ©sita plus, le tigre lui parut le moins dangereux ; il allait se prononcer, lorsque La BriĂšre apparut Ă  la porte de salon, et lui sembla quelque chose comme l’archange Michel tombant du ciel. — Ernest, tiens, mademoiselle de La Bastie a besoin de toi, dit le poĂ«te qui regagna vivement sa chaise auprĂšs du mĂ©tier. Ernest, lui, courut Ă  Modeste sans saluer personne, il ne vit qu’elle, il en reçut cette commission avec un visible bonheur, et s’élança hors du salon avec l’approbation secrĂšte de toutes les femmes. — Quel mĂ©tier pour un poĂ«te ! dit Modeste Ă  HĂ©lĂšne en montrant la tapisserie Ă  laquelle travaillait rageusement la duchesse. — Si tu lui parles, si tu la regardes une seule fois, tout est Ă  jamais fini, disait Ă  voix basse Ă  Melchior ÉlĂ©onore que le mezzo termine d’Ernest n’avait pas satisfait. Et, songes-y bien ! quand je ne serai pas lĂ , je laisserai des yeux qui t’observeront. Sur ce mot, la duchesse, femme de taille moyenne, mais un peu trop grasse, comme le sont toutes les femmes de cinquante ans passĂ©s qui restent belles, se leva, marcha vers le groupe oĂč se trouvait Diane de Maufrigneuse, en avançant des pieds menus et nerveux comme ceux d’une biche. Sous sa rondeur se rĂ©vĂ©lait l’exquise finesse dont sont douĂ©es ces sortes de femmes et que leur donne la vigueur de leur systĂšme nerveux qui maĂźtrise et vivifie le dĂ©veloppement de la chair. On ne pouvait pas expliquer autrement sa lĂ©gĂšre dĂ©marche qui fut d’une noblesse incomparable. Il n’y a que les femmes dont les quartiers de noblesse commencent Ă  NoĂ©, comme ÉlĂ©onore, qui savent ĂȘtre majestueuses, malgrĂ© leur embonpoint de fermiĂšre. Un philosophe eĂ»t peut-ĂȘtre plaint PhiloxĂšne en admirant l’heureuse distribution du corsage et les soins minutieux d’une toilette du matin portĂ©e avec une Ă©lĂ©gance de reine, avec une aisance de jeune personne. Audacieusement coiffĂ©e en cheveux abondants, sans teinture, et nattĂ©s sur la tĂȘte en forme de tour, ÉlĂ©onore montrait fiĂšrement son cou de neige, sa poitrine et ses Ă©paules d’un modelĂ© dĂ©licieux, ses bras nus et Ă©blouissants, terminĂ©s par des mains cĂ©lĂšbres. Modeste, comme toutes les antagonistes de la duchesse, reconnut en elle une de ces femmes dont on dit — C’est notre maĂźtresse Ă  toutes ! Et en effet, on reconnaissait en ÉlĂ©onore une des quelques grandes dames, devenues si rares maintenant en France. Vouloir expliquer ce qu’il y a d’auguste dans le port de la tĂȘte, de fin, de dĂ©licat dans telle ou telle sinuositĂ© du cou, d’harmonieux dans les mouvements, de digne dans un maintien, de noble dans l’accord parfait des dĂ©tails et de l’ensemble, dans ces artifices devenus naturels qui rendent une femme sainte et grande, ce serait vouloir analyser le sublime. On jouit de cette poĂ©sie comme de celle de Paganini, sans s’en expliquer les moyens, car la cause est toujours l’ñme qui se rend visible. La duchesse inclina la tĂȘte pour saluer HĂ©lĂšne et sa tante, puis elle dit Ă  Diane d’une voix enjouĂ©e, pure, sans trace d’émotion ─ N’est-il pas temps de nous habiller, duchesse ? Et elle fit sa sortie, accompagnĂ©e de sa belle-fille et de mademoiselle d’HĂ©rouville, qui toutes deux lui donnĂšrent le bras. Elle parla bas en s’en allant avec la vieille fille, qui la pressa sur son cƓur en lui disant ─ Vous ĂȘtes charmante. Ce qui signifiait ─ Je suis toute Ă  vous pour le service que vous venez de nous rendre. Mademoiselle d’HĂ©rouville rentra pour jouer son rĂŽle d’espion, et son premier regard apprit Ă  Canalis que le dernier mot de la duchesse n’était pas une vaine menace. L’apprenti diplomate se trouva de trop petite science pour une si terrible lutte, et son esprit lui servit du moins Ă  se placer dans une situation franche, sinon digne. Quand Ernest reparut apportant le mouchoir Ă  Modeste, il le prit par le bras et l’emmena sur la pelouse. — Mon cher ami, lui dit-il, je suis l’homme, non pas le plus malheureux, mais le plus ridicule du monde ; aussi ai-je recours Ă  toi pour me tirer du guĂȘpier oĂč je me suis fourrĂ©. Modeste est un dĂ©mon ; elle a vu mon embarras, elle en rit, elle vient de me parler de deux lignes d’une lettre de madame de Chaulieu que j’ai fait la sottise de lui confier ; si elle les montrait, jamais je ne pourrais me raccommoder avec ÉlĂ©onore. Ainsi, demande immĂ©diatement ce papier Ă  Modeste, et dis-lui de ma part que je n’ai sur elle aucune vue, aucune prĂ©tention. Je compte sur sa dĂ©licatesse, sur sa probitĂ© de jeune fille pour se conduire avec moi comme si nous ne nous Ă©tions jamais vus, je la prie de ne pas m’adresser la parole, je la supplie de m’accorder ses rigueurs, sans oser rĂ©clamer de sa malice une espĂšce de colĂšre jalouse qui servirait Ă  merveille mes intĂ©rĂȘts
 Va, j’attends ici. Ernest de La BriĂšre aperçut, en rentrant au salon, un jeune officier de la compagnie des Gardes d’HavrĂ©, le vicomte de SĂ©rizy, qui venait d’arriver de Rosny pour annoncer que Madame Ă©tait obligĂ©e de se trouver Ă  l’ouverture de la session. On sait de quelle importance fut cette solennitĂ© constitutionnelle, oĂč Charles X prononça son discours environnĂ© de toute sa famille, madame la Dauphine et Madame y assistant dans leur tribune. Le choix de l’ambassadeur chargĂ© d’exprimer les regrets de la princesse Ă©tait une attention pour Diane, on la disait alors adorĂ©e par ce charmant jeune homme, fils d’un ministre d’État, gentilhomme ordinaire de la Chambre, promis Ă  de hautes destinĂ©es en sa qualitĂ© de fils unique et d’hĂ©ritier d’une immense fortune. La duchesse de Maufrigneuse ne souffrait les attentions du vicomte que pour bien mettre en lumiĂšre l’ñge de madame de SĂ©rizy qui, selon la chronique publiĂ©e sous l’éventail, lui avait enlevĂ© le cƓur du beau Lucien de RubemprĂ©. — Vous nous ferez, j’espĂšre, le plaisir de rester Ă  Rosembray, dit la sĂ©vĂšre duchesse au jeune officier. Tout en ouvrant l’oreille aux mĂ©disances, la dĂ©vote fermait les yeux sur les coquetteries de ses hĂŽtes soigneusement appareillĂ©s par le duc, car on ne sait pas tout ce que tolĂšrent ces excellentes femmes, sous prĂ©texte de ramener au bercail par leur indulgence des brebis Ă©garĂ©es. — Nous avons comptĂ©, dit le Grand-Écuyer, sans notre gouvernement constitutionnel, et Rosembray, madame la duchesse, y perd un grand honneur
 — Nous n’en serons que plus Ă  notre aise ! dit un grand vieillard sec, d’environ soixante-quinze ans, vĂȘtu de drap bleu, gardant sa casquette de chasse sur la tĂȘte par permission des dames. Ce personnage, qui ressemblait beaucoup au duc de Bourbon, n’était rien moins que le prince de Cadignan, Grand-Veneur, un des derniers grands seigneurs français. Au moment oĂč La BriĂšre essayait de passer derriĂšre le canapĂ© pour demander un moment d’entretien Ă  Modeste, un homme de trente-huit ans, petit, gros et commun, entra. — Mon fils, le prince de Loudon, dit la duchesse de Verneuil Ă  Modeste qui ne put comprimer sur sa jeune physionomie une expression d’étonnement en voyant par qui Ă©tait portĂ© le nom que le gĂ©nĂ©ral de la cavalerie vendĂ©enne avait rendu si cĂ©lĂšbre, et par sa hardiesse et par le martyre de son supplice. Le duc de Verneuil actuel Ă©tait un troisiĂšme fils emmenĂ© par son pĂšre en Ă©migration, et le seul survivant de quatre enfants. — Gaspard ! dit la duchesse en appelant son fils prĂšs d’elle. Le jeune prince vint Ă  l’ordre de sa mĂšre, qui reprit en lui montrant Modeste ─ Mademoiselle de La Bastie, mon ami. L’hĂ©ritier prĂ©somptif, dont le mariage avec la fille unique de Desplein Ă©tait arrangĂ©, salua la jeune fille sans paraĂźtre, comme l’avait Ă©tĂ© son pĂšre, Ă©merveillĂ© de sa beautĂ©. Modeste put alors comparer la jeunesse d’aujourd’hui Ă  la vieillesse d’autrefois, car le vieux prince de Cadignan lui avait dĂ©jĂ  dit deux ou trois mots charmants en lui prouvant ainsi qu’il rendait autant d’hommages Ă  la femme qu’à la royautĂ©. Le duc de RhĂ©torĂ©, fils aĂźnĂ© de madame de Chaulieu, remarquable par ce ton qui rĂ©unit l’impertinence et le sans-gĂȘne, avait, comme le prince de Loudon, saluĂ© Modeste presque cavaliĂšrement. La raison de ce contraste entre les fils et les pĂšres vient peut-ĂȘtre de ce que les hĂ©ritiers ne se sentent plus ĂȘtre de grandes choses comme leurs aĂŻeux, et se dispensent des charges de la puissance en ne s’en trouvant plus que l’ombre. Les pĂšres ont encore la politesse inhĂ©rente Ă  leur grandeur Ă©vanouie, comme ces sommets encore dorĂ©s par le soleil quand tout est dans les tĂ©nĂšbres Ă  l’entour. Enfin Ernest put glisser deux mots Ă  Modeste, qui se leva. — Ma petite belle, dit la duchesse en croyant que Modeste allait s’habiller et qui tira le cordon d’une sonnette, on va vous conduire Ă  votre appartement. Ernest accompagna jusqu’au grand escalier Modeste en lui prĂ©sentant la requĂȘte de l’infortunĂ© Canalis, et il essaya de la toucher en lui peignant les angoisses de Melchior. — Il aime, voyez-vous ? C’est un captif qui croyait pouvoir briser sa chaĂźne. — De l’amour chez ce fĂ©roce calculateur ?
 rĂ©pliqua Modeste. — Mademoiselle, vous ĂȘtes Ă  l’entrĂ©e de la vie, vous n’en connaissez pas les dĂ©filĂ©s. Il faut pardonner toutes ses inconsĂ©quences Ă  un homme qui se met sous la domination d’une femme plus ĂągĂ©e que lui, car il n’y est pour rien. Songez combien de sacrifices Canalis a faits Ă  cette divinitĂ© ! Maintenant il a jetĂ© trop de semailles pour dĂ©daigner la moisson, la duchesse reprĂ©sente dix ans de soins et de bonheur. Vous aviez fait tout oublier Ă  ce poĂ«te, qui, par malheur, a plus de vanitĂ© que d’orgueil ; il n’a su ce qu’il perdait qu’en revoyant madame de Chaulieu. Si vous connaissiez Canalis, vous l’aideriez. C’est un enfant qui dĂ©range Ă  jamais sa vie !
 Vous l’appelez un calculateur ; mais il calcule bien mal, comme tous les poĂ«tes d’ailleurs, gens Ă  sensations, pleins d’enfance, Ă©blouis, comme les enfants, par ce qui brille, et courant aprĂšs !
 Il a aimĂ© les chevaux et les tableaux, il a chĂ©ri la gloire, il veut maintenant le pouvoir, il vend ses toiles pour avoir des armures, des meubles de la Renaissance et de Louis XV. Convenez que ses hochets sont de grandes choses ? — Assez, dit Modeste. Venez, dit-elle en apercevant son pĂšre qu’elle appela par un signe de tĂȘte pour avoir son bras, je vais vous remettre les deux lignes ; vous les porterez au grand homme en l’assurant d’une entiĂšre condescendance Ă  ses dĂ©sirs ; mais Ă  une condition. Je veux que vous lui prĂ©sentiez tous mes remercĂźments pour le plaisir que j’ai eu de voir jouer pour moi toute seule une des plus belles piĂšces du Théùtre allemand. Je sais maintenant que le chef-d’Ɠuvre de GƓthe n’est ni Faust ni le comte d’Egmont
 Et comme Ernest regardait la malicieuse fille d’un air hĂ©bĂ©tĂ© —
 C’est Torquato Tasso ! reprit-elle. Dites Ă  monsieur de Canalis qu’il la relise, ajouta-t-elle en souriant. Je tiens Ă  ce que vous rĂ©pĂ©tiez ceci mot pour mot Ă  votre ami, car ce n’est pas une immense Ă©pigramme, mais la justification de sa conduite, Ă  cette diffĂ©rence prĂšs qu’il deviendra, je l’espĂšre, trĂšs raisonnable, grĂące Ă  la folie d’ÉlĂ©onore. La premiĂšre femme de la duchesse guida Modeste et son pĂšre vers leur appartement oĂč Françoise Cochet avait dĂ©jĂ  tout mis en ordre, et dont l’élĂ©gance, la recherche Ă©tonnĂšrent le colonel, Ă  qui Françoise apprit qu’il existait trente appartements de maĂźtre dans ce goĂ»t au chĂąteau. — VoilĂ  comme je conçois une terre, dit Modeste. — Le comte de La Bastie te fera construire un chĂąteau pareil, rĂ©pondit le colonel. — Tenez, monsieur, dit Modeste en donnant le petit papier Ă  Ernest, allez rassurer notre ami. Ce mot, notre ami, frappa le RĂ©fĂ©rendaire. Il regarda Modeste pour savoir s’il y avait quelque chose de sĂ©rieux dans la communautĂ© de sentiments qu’elle paraissait accepter ; et la jeune fille, comprenant cette interrogation, lui dit ─ Eh ! allez donc, votre ami attend. La BriĂšre rougit excessivement et sortit dans un Ă©tat de doute, d’anxiĂ©tĂ©, de trouble plus cruel que le dĂ©sespoir. Les approches du bonheur sont, pour les vrais amants, comparables Ă  ce que la poĂ©sie catholique a si bien nommĂ© l’entrĂ©e du paradis, pour exprimer un lieu tĂ©nĂ©breux, difficile, Ă©troit, et oĂč retentissent les derniers cris d’une suprĂȘme angoisse. Une heure aprĂšs, l’illustre compagnie Ă©tait rĂ©unie et au grand complet dans le salon, les uns jouant au whist, les autres causant, les femmes occupĂ©es Ă  de menus ouvrages, en attendant l’annonce du dĂźner. Le Grand-Veneur fit parler monsieur Mignon sur la Chine, sur ses campagnes, sur les PortenduĂšre, les l’Estorade et les Maucombe, familles provençales ; il lui reprocha de ne pas demander du service, en l’assurant que rien n’était plus facile que de l’employer dans son grade de colonel et dans la garde. — Un homme de votre naissance et de votre fortune n’épouse pas les opinions de l’opposition actuelle, dit le prince en souriant. Cette sociĂ©tĂ© d’élite non seulement plut Ă  Modeste, mais elle y devait acquĂ©rir, pendant son sĂ©jour, une perfection de maniĂšres qui, sans cette rĂ©vĂ©lation, lui aurait manquĂ© toute sa vie. Montrer une horloge Ă  un mĂ©canicien en herbe, ce sera toujours lui rĂ©vĂ©ler la mĂ©canique en entier ; il dĂ©veloppe aussitĂŽt les germes qui dorment en lui. De mĂȘme Modeste sut s’approprier tout ce qui distinguait les duchesses de Maufrigneuse et de Chaulieu. Tout, pour elle, fut enseignement, lĂ  oĂč des bourgeoises n’auraient remportĂ© que des ridicules Ă  l’imitation de ces façons. Une jeune fille, bien nĂ©e, instruite et disposĂ©e comme Modeste, se mit naturellement Ă  l’unisson et dĂ©couvrit les diffĂ©rences qui sĂ©parent le monde aristocratique du monde bourgeois, la province du faubourg Saint-Germain ; elle saisit ces nuances presque insaisissables, elle reconnut enfin la grĂące de la grande dame sans dĂ©sespĂ©rer de l’acquĂ©rir. Elle trouva son pĂšre et La BriĂšre infiniment mieux que Canalis au sein de cet Olympe. Le grand poĂ«te, abdiquant sa vraie et incontestable puissance, celle de l’esprit, ne fut plus qu’un maĂźtre des requĂȘtes voulant un poste de ministre, poursuivant le collier de commandeur, obligĂ© de plaire Ă  toutes ces constellations. Ernest de La BriĂšre, sans ambition, restait lui-mĂȘme ; tandis que Melchior, devenu petit garçon, pour se servir d’une expression vulgaire, courtisait le prince de Loudon, le duc de RhĂ©torĂ©, le vicomte de SĂ©risy, le duc de Maufrigneuse, en homme qui n’avait pas son franc-parler comme le colonel Mignon, comte de La Bastie, fier de ses services et de l’estime de l’empereur NapolĂ©on. Modeste remarqua la prĂ©occupation continuelle de l’homme d’esprit cherchant une pointe pour faire rire, un bon mot pour Ă©tonner, un compliment pour flatter ces hautes puissances parmi lesquelles Melchior voulait se maintenir. Enfin, lĂ , ce paon se dĂ©pluma. Au milieu de la soirĂ©e, Modeste alla s’asseoir avec le Grand-Écuyer dans un coin du salon elle l’avait emmenĂ© lĂ  pour terminer une lutte qu’elle ne pouvait plus encourager sans se mĂ©sestimer elle-mĂȘme. — Monsieur le duc, si vous me connaissiez, lui dit-elle, vous sauriez combien je suis touchĂ©e de vos soins. PrĂ©cisĂ©ment, Ă  cause de la profonde estime que j’ai conçue pour votre caractĂšre, de l’amitiĂ© qu’inspire une Ăąme comme la vĂŽtre, je ne voudrais pas porter la plus lĂ©gĂšre atteinte Ă  votre amour-propre. Avant votre arrivĂ©e au Havre, j’aimais sincĂšrement, profondĂ©ment et Ă  jamais une personne digne d’ĂȘtre aimĂ©e et pour qui mon affection est encore un secret ; mais sachez, et ici je suis plus sincĂšre que ne le sont les jeunes filles, que si je n’avais pas eu cet engagement volontaire, vous eussiez Ă©tĂ© choisi par moi, tant j’ai reconnu de nobles et belles qualitĂ©s en vous. Les quelques mots Ă©chappĂ©s Ă  votre sƓur et Ă  votre tante m’obligent Ă  vous parler ainsi. Si vous le jugez nĂ©cessaire, demain, avant le dĂ©part pour la chasse, ma mĂšre m’aura, par un message, rappelĂ©e Ă  elle sous prĂ©texte d’une indisposition grave. Je ne veux pas, sans votre consentement, assister Ă  une fĂȘte prĂ©parĂ©e par vos soins et oĂč mon secret, s’il m’échappait, vous peinerait en froissant vos lĂ©gitimes prĂ©tentions. Pourquoi suis-je venue ici ? me direz-vous. Je pouvais ne pas accepter. Soyez assez gĂ©nĂ©reux pour ne pas me faire un crime d’une curiositĂ© nĂ©cessaire. Ceci n’est pas ce que j’ai de plus dĂ©licat Ă  vous dire. Vous avez dans mon pĂšre et moi des amis plus solides que vous ne le croyez ; et, comme la fortune a Ă©tĂ© le premier mobile de vos pensĂ©es quand vous ĂȘtes venu Ă  moi ; sans vouloir me servir de ceci comme d’un calmant au chagrin que vous devez galamment tĂ©moigner, apprenez que mon pĂšre s’occupe de l’affaire d’HĂ©rouville, son ami Dumay la trouve faisable, il a dĂ©jĂ  tentĂ© des dĂ©marches pour former une compagnie. Gobenheim, Dumay, mon pĂšre, offrent quinze cent mille francs et se chargent de rĂ©unir le reste par la confiance qu’ils inspireront aux capitalistes en prenant dans l’affaire cet intĂ©rĂȘt sĂ©rieux. Si je n’ai pas l’honneur d’ĂȘtre la duchesse d’HĂ©rouville, j’ai la presque certitude de vous mettre Ă  mĂȘme de la choisir un jour en toute libertĂ©, dans la haute sphĂšre oĂč elle est. Oh ! laissez-moi finir, dit-elle Ă  un geste du duc
 — À l’émotion de mon frĂšre, disait mademoiselle d’HĂ©rouville Ă  sa niĂšce, il est facile de juger que tu as une sƓur. —
 Monsieur le duc, ceci fut dĂ©cidĂ© par moi le jour de notre premiĂšre promenade Ă  cheval en vous entendant dĂ©plorer votre situation. VoilĂ  ce que je voulais vous rĂ©vĂ©ler. Ce jour-lĂ  mon sort fut fixĂ©. Si vous n’avez pas conquis une femme, vous aurez trouvĂ© des amis Ă  Ingouville, si toutefois vous daignez nous accepter Ă  ce titre
 Ce petit discours, mĂ©ditĂ© par Modeste, fut dit avec un tel charme d’ñme que les larmes vinrent aux yeux du Grand-Écuyer qui saisit la main de Modeste et la baisa. — Restez ici pendant la chasse, rĂ©pondit le duc d’HĂ©rouville, mon peu de mĂ©rite m’a donnĂ© l’habitude de ces refus ; mais, tout en acceptant votre amitiĂ© et celle du colonel, laissez-moi m’assurer auprĂšs des hommes d’art les plus compĂ©tents, que le dessĂ©chement des laisses d’HĂ©rouville ne fait courir aucuns risques et peut donner des bĂ©nĂ©fices Ă  la compagnie dont vous me parlez, avant que j’agrĂ©e le dĂ©vouement de vos amis. Vous ĂȘtes une noble fille, et quoiqu’il soit navrant de n’ĂȘtre que votre ami, je me glorifierai de ce titre et vous le prouverai toujours, en temps et lieu. — Dans tous les cas, monsieur le duc, gardons-nous le secret ; l’on ne saura mon choix, si toutefois je ne m’abuse pas, qu’aprĂšs l’entiĂšre guĂ©rison de ma mĂšre ; car je veux que mon futur et moi nous soyons bĂ©nis de ses premiers regards
 — Mesdames, dit le prince de Cadignan au moment d’aller se coucher, il m’est revenu que plusieurs d’entre vous avaient l’intention de chasser demain avec nous ; or, je crois de mon devoir de vous avertir que, si vous tenez Ă  faire les Dianes, vous aurez Ă  vous lever Ă  la diane, c’est-Ă -dire au jour. Le rendez-vous est pour huit heures et demie. J’ai vu, dans le cours de ma vie, les femmes dĂ©ployant plus de courage souvent que les hommes, mais pendant quelques instants seulement ; et il vous faudrait Ă  toutes une certaine dose d’entĂȘtement pour rester pendant toute une journĂ©e Ă  cheval, hormis la halte que nous ferons pour dĂ©jeuner, en vrais chasseurs et chasseresses, sur le pouce
 Êtes-vous bien toujours toutes dans l’intention de vous montrer Ă©cuyĂšres finies ?
 — Prince, moi j’y suis obligĂ©e, rĂ©pondit finement Modeste. — Je rĂ©ponds de moi, dit la duchesse de Chaulieu. — Je connais ma fille Diane, elle est digne de son nom, rĂ©pliqua le prince. Ainsi, vous voilĂ  toutes piquĂ©es au jeu
 NĂ©anmoins, je ferai en sorte, pour mademoiselle de Verneuil et les personnes qui resteront ici, de forcer le cerf au bout de l’étang. — Rassurez-vous, mesdames, le dĂ©jeuner sur le pouce aura lieu sous une magnifique tente, dit le prince de Loudon quand le Grand-Veneur eut quittĂ© le salon. Le lendemain, au petit jour, tout prĂ©sageait une belle journĂ©e. Le ciel, voilĂ© d’une lĂ©gĂšre vapeur grise, laissait apercevoir par des espaces clairs un bleu pur, et il devait ĂȘtre entiĂšrement nettoyĂ© vers midi par une brise de nord-ouest qui balayait dĂ©jĂ  de petits nuages floconneux. En quittant le chĂąteau, le Grand-Veneur, le prince de Loudon et le duc de RhĂ©torĂ©, qui n’avaient point de dames Ă  protĂ©ger, virent, en allant les premiers au rendez-vous, les cheminĂ©es du chĂąteau, ses masses blanches se dessinant sur le feuillage brun-rouge que les arbres conservent en Normandie Ă  la fin des beaux automnes, et poindant Ă  travers le voile des vapeurs. — Ces dames ont du bonheur, dit au prince le duc de RhĂ©torĂ©. — MalgrĂ© leurs fanfaronnades d’hier, je crois qu’elles nous laisseront chasser sans elles, rĂ©pondit le Grand-Veneur. — Oui, si elles n’avaient pas toutes un attentif, rĂ©pliqua le duc. En ce moment, ces chasseurs dĂ©terminĂ©s, car le prince de Loudon et le duc de RhĂ©torĂ© sont de la race des Nemrod et passent pour les premiers tireurs du faubourg Saint-Germain, entendirent le bruit d’une altercation, et se rendirent au galop vers le rond-point indiquĂ© pour le rendez-vous, Ă  l’une des entrĂ©es des bois de Rosembray, et remarquable par sa pyramide moussue. Voici quel Ă©tait le sujet du dĂ©bat. Le prince de Loudon, atteint d’anglomanie, avait mis aux ordres du Grand-Veneur un Ă©quipage de chasse entiĂšrement britannique. Or, d’un cĂŽtĂ© du rond-point, vint se placer un jeune Anglais de petite taille, blond, pĂąle, l’air insolent et flegmatique, parlant Ă  peu prĂšs le français, et dont le costume offrait cette propretĂ© qui distingue tous les Anglais, mĂȘme ceux des derniĂšres classes. John Barry portait une redingote courte serrĂ©e Ă  la taille, de drap Ă©carlate Ă  boutons d’argent aux armes de Verneuil, des culottes de peau blanches, des bottes Ă  revers, un gilet rayĂ©, un col et une cape de velours noir. Il tenait Ă  la main un petit fouet de chasse, et l’on voyait Ă  sa gauche, attachĂ© par un cordon de soie, un cornet de cuivre. Ce premier piqueur Ă©tait accompagnĂ© de deux grands chiens courants de race, vĂ©ritables Fox-Hound, Ă  robe blanche tachetĂ©e de brun clair, hauts sur jarrets, au nez fin, la tĂȘte menue et Ă  petites oreilles sur la crĂȘte. Ce piqueur, l’un des plus cĂ©lĂšbres du comtĂ© d’oĂč le prince l’avait fait venir Ă  grands frais, commandait un Ă©quipage de quinze chevaux et de soixante chiens de race anglaise qui coĂ»tait Ă©normĂ©ment au duc de Verneuil, peu curieux de chasse, mais qui passait Ă  son fils ce goĂ»t essentiellement royal. Les surbordonnĂ©s, hommes et chevaux, se tenaient Ă  une certaine distance, dans un silence parfait. Or, en arrivant sur le terrain, John se vit prĂ©venu par trois piqueurs en tĂȘte de deux meutes royales, venues en voiture, les trois meilleurs piqueurs du prince de Cadignan, et dont les personnages formaient un contraste parfait par leurs caractĂšres et leurs costumes français avec le reprĂ©sentant de l’insolente Albion. Ces favoris du prince, tous coiffĂ©s de leurs chapeaux bordĂ©s, Ă  trois cornes, trĂšs plats, trĂšs Ă©vasĂ©s, sous lesquels grimaçaient des figures hĂąlĂ©es, tannĂ©es, ridĂ©es et comme Ă©clairĂ©es par des yeux petillants, Ă©taient remarquablement secs, maigres, nerveux, en gens dĂ©vorĂ©s par la passion de la chasse. Tous munis de ces grandes trompes Ă  la Dampierre, garnies de cordons en serge verte qui ne laissent voir que le cuivre du pavillon, ils contenaient leurs chiens et de l’Ɠil et de la voix. Ces dignes bĂȘtes formaient une assemblĂ©e de sujets plus fidĂšles que ceux Ă  qui s’adressait alors le roi, tous tachetĂ©s de blanc, de brun, de noir, ayant chacun leur physionomie absolument comme les soldats de NapolĂ©on, allumant au moindre bruit leurs prunelles d’un feu qui les faisait ressembler Ă  des diamants ; l’un, venu du Poitou, court de reins, large d’épaules, bas jointĂ©, coiffĂ© de longues oreilles ; l’autre, venu d’Angleterre, blanc, levrettĂ©, peu de ventre, Ă  petites oreilles et taillĂ© pour la course ; tous les jeunes impatients et prĂȘts Ă  tapager ; tandis que les vieux, marquĂ©s de cicatrices, Ă©tendus, calmes, la tĂȘte sur les deux pattes de devant, Ă©coutaient la terre comme des sauvages. En voyant venir les Anglais, les chiens et les gens du roi s’entre-regardĂšrent en se demandant ainsi sans dire un mot ─ Ne chasserons-nous donc pas seuls ?
 Le service de Sa MajestĂ© n’est-il pas compromis ? AprĂšs avoir commencĂ© par des plaisanteries, la dispute s’était Ă©chauffĂ©e entre monsieur Jacquin La Roulie, le vieux chef des piqueurs français, et John Barry, le jeune insulaire. De loin, les deux princes devinĂšrent le sujet de cette altercation, et poussant son cheval, le Grand-Veneur fit tout finir en disant d’une voix impĂ©rative ─ Qui a fait le bois ? — Moi, monseigneur, dit l’Anglais. — Bien, dit le prince de Cadignan en Ă©coutant le rapport de John Barry. Hommes et chiens, tous devinrent respectueux pour le Grand-Veneur comme si tous connaissaient Ă©galement sa dignitĂ© suprĂȘme. Le prince ordonna la journĂ©e ; car, il en est d’une chasse comme d’une bataille, et le Grand-Veneur de Charles X fut le NapolĂ©on des forĂȘts. GrĂące Ă  l’ordre admirable introduit dans la VĂ©nerie par le Premier Veneur, il pouvait s’occuper exclusivement de la stratĂ©gie et de la haute science. Il sut assigner Ă  l’équipage du prince de Loudon sa place dans l’ordonnance de la journĂ©e, en le rĂ©servant, comme un corps de cavalerie, Ă  rabattre le cerf vers l’étang ; si, selon sa pensĂ©e, les meutes royales parvenaient Ă  le jeter dans la forĂȘt de la Couronne qui borde l’horizon en face le chĂąteau. Le Grand-Veneur sut mĂ©nager l’amour-propre de ses vieux serviteurs en leur confiant la plus rude besogne, et celui de l’Anglais qu’il employait ainsi dans sa spĂ©cialitĂ©, en lui donnant l’occasion de montrer la puissance des jarrets de ses chiens et de ses chevaux. Les deux systĂšmes devaient ĂȘtre alors en prĂ©sence et faire merveilles Ă  l’envi l’un de l’autre. — Monseigneur nous ordonne-t-il d’attendre encore ? dit respectueusement La Roulie. — Je t’entends bien, mon vieux ! rĂ©pliqua le prince, il est tard ; mais
 — Voici les dames, car Jupiter sent des odeurs fĂ©tiches, dit le second piqueur en remarquant la maniĂšre de flairer de son chien favori. — FĂ©tiches ? rĂ©pĂ©ta le prince de Loudon en souriant. — Peut-ĂȘtre veut-il dire fĂ©tides, reprit le duc de RhĂ©torĂ©. — C’est bien cela, car tout ce qui ne sent pas le chenil infecte, au dire de monsieur Laravine, repartit le Grand-Veneur. En effet, les trois seigneurs virent de loin un escadron composĂ© de seize chevaux, Ă  la tĂȘte duquel brillaient les voiles verts de quatre dames. Modeste, accompagnĂ©e de son pĂšre, du Grand-Écuyer et du petit La BriĂšre, allait en avant aux cĂŽtĂ©s de la duchesse de Maufrigneuse que convoyait le vicomte de SĂ©rizy. Puis venait la duchesse de Chaulieu flanquĂ©e de Canalis Ă  qui elle souriait sans trace de rancune. En arrivant au rond-point, oĂč ces chasseurs habillĂ©s de rouge et armĂ©s de leurs cors de chasse, entourĂ©s de chiens et de piqueurs, formĂšrent un spectacle digne des pinceaux d’un Van der Meulen, la duchesse de Chaulieu, qui se tenait admirablement Ă  cheval, malgrĂ© son embonpoint, arriva prĂšs de Modeste et trouva de sa dignitĂ© de ne point bouder cette jeune personne Ă  qui, la veille, elle n’avait pas dit une parole. Au moment oĂč le Grand-Veneur eut fini ses compliments sur une ponctualitĂ© fabuleuse, ÉlĂ©onore daigna remarquer la magnifique pomme de cravache qui scintillait dans la petite main de Modeste, et la lui demanda gracieusement Ă  voir. — C’est ce que je connais de plus beau dans ce genre, dit-elle en la montrant Ă  Diane de Maufrigneuse ; c’est d’ailleurs en harmonie avec toute la personne, reprit-elle en la rendant Ă  Modeste. — Avouez, madame la duchesse, rĂ©pondit mademoiselle de La Bastie en jetant Ă  La BriĂšre un tendre et malicieux regard oĂč l’amant pouvait lire un aveu, que, de la main d’un futur, c’est un bien singulier prĂ©sent
 — Mais, dit madame de Maufrigneuse, en souvenir de Louis XIV, je le prendrais comme une dĂ©claration de mes droits. La BriĂšre eut des larmes dans les yeux et lĂącha la bride de son cheval, il allait tomber ; mais un second regard de Modeste lui rendit toute sa force en ordonnant de ne pas trahir son bonheur. On se mit en marche. Le duc d’HĂ©rouville dit Ă  voix basse au jeune RĂ©fĂ©rendaire ─ J’espĂšre, monsieur, que vous rendrez votre femme heureuse, et si je puis vous ĂȘtre utile en quelque chose, disposez de moi, car je voudrais pouvoir contribuer au bonheur de deux si charmants ĂȘtres. Cette grande journĂ©e oĂč tant d’intĂ©rĂȘts de cƓur et de fortune furent rĂ©solus n’offrit qu’un seul problĂšme au Grand-Veneur, celui de savoir si le cerf traverserait l’étang pour venir mourir en haut du boulingrin devant le chĂąteau ; car les chasseurs de cette force sont comme ces joueurs d’échecs qui prĂ©disent le mat Ă  telle case. Cet heureux vieillard rĂ©ussit au grĂ© de ses souhaits, il fit une magnifique chasse et les dames le tinrent quitte de leur prĂ©sence pour le surlendemain qui fut un jour de pluie. Les hĂŽtes du duc de Verneuil restĂšrent cinq jours Ă  Rosembray. Le dernier jour, la Gazette de France contenait l’annonce de la nomination de monsieur le baron de Canalis au grade de commandeur de la LĂ©gion d’Honneur, et au poste de ministre Ă  Carlsruhe. Lorsque, dans les premiers jours du mois de dĂ©cembre, madame la comtesse de La Bastie, opĂ©rĂ©e par Desplein, put enfin voir Ernest de La BriĂšre, elle serra la main de Modeste et lui dit Ă  l’oreille ─ Je l’aurais choisi
 Vers la fin du mois de fĂ©vrier, tous les contrats d’acquisitions furent signĂ©s par le bon et excellent Latournelle, le mandataire de monsieur Mignon en Provence. À cette Ă©poque, la famille La Bastie obtint du Roi l’insigne honneur de sa signature au contrat de mariage et la transmission du titre et des armes des La Bastie Ă  Ernest de La BriĂšre, qui fut autorisĂ© Ă  s’appeler le vicomte de La Bastie-La-BriĂšre. La terre de La Bastie, reconstituĂ©e Ă  plus de cent mille francs de rentes, Ă©tait Ă©rigĂ©e en majorat par lettres patentes que la Cour Royale enregistra vers la fin du mois d’avril. Les tĂ©moins de La BriĂšre furent Canalis et le ministre Ă  qui pendant cinq ans il avait servi de secrĂ©taire particulier. Ceux de la mariĂ©e furent le duc d’HĂ©rouville et Desplein Ă  qui les Mignon gardĂšrent une longue reconnaissance, aprĂšs lui en avoir donnĂ© de magnifiques tĂ©moignages. Plus tard, peut-ĂȘtre reverra-t-on, dans le cours de cette longue histoire de nos mƓurs, monsieur et madame de La BriĂšre-La-Bastie les connaisseurs remarqueront alors combien le mariage est doux et facile Ă  porter avec une femme instruite et spirituelle ; car Modeste, qui sut Ă©viter selon sa promesse les ridicules du pĂ©dantisme, est encore l’orgueil et le bonheur de son mari comme de sa famille et de tous ceux qui composent sa sociĂ©tĂ©. Paris, mars-juillet 1844.
LaVilla des coeurs brisĂ©s 3: RaphaĂ«l PĂ©pin s’associe au coiffeur des stars du football Quentin Garcia claque la porte de La Villa des coeurs brisĂ©s: «Je n’ai pas du tout Hillary Vanderosieren est une candidate de tĂ©lĂ©-rĂ©alitĂ© connue pour ĂȘtre un personnage emblĂ©matique des Ch'tis sur W9. Biographie Hillary est nĂ©e le 8 novembre 1991 et est originaire de Fleurbaix 62. PassionnĂ©e par la pĂ©tanque, elle a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© championne de France. Elle commence Ă  travailler en tant que serveuse dans une friterie mais rĂȘve de travailler dans le milieu de la nuit et de devenir mannequin. Hillary rejoint l'Ă©mission de tĂ©lĂ©-rĂ©alitĂ© Les Ch'tis font du ski en 2012 sur W9. La jolie blonde plaĂźt aux tĂ©lĂ©spectateurs par son naturel et enchaĂźne les saisons suivantes de l'Ă©mission, comme "Les Ch'tis dĂ©barquent Ă  Mykonos" ou encore "Les Ch'tis Ă  Las Vegas". Elle devient alors une candidate rĂ©currente, aux cĂŽtĂ©s des autres Ch'tis tels que GaĂ«lle, Jordan ou encore Tressia. Commençant avec des jobs dans des bars comme serveuse, elle se dirige petit Ă  petit vers le mannequinat et les sĂ©ances photos. Elle sera Ă©galement connue pour son couple avec Vincent, un autre candidat des Ch'tis. Tous les deux forment un couple qui dure dans l'univers de la tĂ©lĂ©-rĂ©alitĂ©. Les deux Ch'tis ont Ă©galement participĂ© aux "Ch'tis Ă  Hollywood" et forment un couple emblĂ©matique de l'Ă©mission. Cependant, les deux amoureux se sĂ©parent en 2015. Ils ont conservĂ© beaucoup d'affection l'un pour l'autre. Hillary se rapproche des Marseillais dans Les Ch'tis VS Les Marseillais et devient une guest rĂ©currente dans l'Ă©mission des Marseillais. Son idylle avec Kevin devient d'ailleurs l'une des intrigues les plus suivies par les tĂ©lĂ©spectateurs. Émissions Les Ch'tis font du ski Saison 2 DĂ©but 2012, Hillary intĂšgre la seconde Ă©dition des Ch'tis. Dans son portrait de prĂ©sentation, elle se considĂšre comme une grande sĂ©ductrice qui arrive toujours Ă  ses fins. Elle se mettra en couple avec Vincent Shogun Les Ch'tis Ă  Las Vegas Saison 3 En octobre 2012, Hillary s'envole pour la saison 3. Elle se marie mĂȘme Ă  Vincent Ă  Las Vegas en 2012. Les Ch'tis VS Les Marseillais Elle tombe dans les bras de Kevin et les deux candidats auront une relation ambiguĂ« pendant plusieurs Ă©missions sur W9. Moundir et les Apprentis Aventuriers Saison 1 En 2016, elle intĂšgre le tournage en duo avec son petit ami Virgil ,alors inconnu au public. Ils formeront l'Ă©quipe Violette. Par la suite, aprĂšs un an de relation, Hillary prĂ©fĂšre mettre un terme Ă  leur histoire. Les Marseillais vs le Reste du Monde Saison 2 En 2017, Hillary rejoint le tournage en 8Ăšme semaine dans l'Ă©quipe des Marseillais. Hillary vit une courte histoire d'amour avec Anthony dans les Marseillais VS Le Reste du monde le candidat la quitte finalement, ne supportant pas sa complicitĂ© avec son ex Virgil. Les Princes et Princesses de l'Amour Saison 1 En 2017, elle dĂ©cide de rejoindre le casting des Princes et des Princesses de l'amour, quittant pour la premiĂšre fois ses familles de Ch'tis ou de Marseillais et participant Ă  une Ă©mission de dating. C'est lĂ -bas qu'elle fait la connaissance de SĂ©bastien, un prĂ©tendant. Ils passent l'aventure ensemble et choisissent finalement de quitter le programme ensemble. Moundir et les Apprentis Aventuriers Saison 3 En 2018, c'est aux cĂŽtĂ©s de SĂ©bastien qu'elle retente l'aventure de Moundir et les apprentis aventuriers en 2018. Presque arrivĂ©s en finale, ils doivent abandonner en raison d'une blessure. La Villa la Bataille des Couples Saison 1 En mai 2018, toujours au bras de SĂ©bastien, Hillary rejoint l'Ă©quipe Jaune. Leur projet commun est d'ouvrir un salon d'esthĂ©tique Ă  Los Angeles. Ils abandonneront en semaine 4. Les Anges Back to Miami Saison 11 En 2019, elle s'envole pour le Maroc puis la Floride en tant qu'ange afin de rĂ©aliser son projet pro de prĂ©sentatrice TV. Elle sera toujours Ă©paulĂ©e par son groupe d'amis, les Queens, constituĂ© d'AurĂ©lie Dotremont, Tiffany et Jelena. Les Anges Asian Dream Saison 12 En 2020, elle rejoint les anges Ă  Hongkong en tant que guest oĂč elle retrouvera Tiffany sa meilleure amie de la saison 11 des anges et Ă©galement Mathieu Lacroix qui connaĂźt Hillary Ă  l'extĂ©rieur oĂč elle annoncera durant une sortie Ă  Tiffany qu'elle est enceinte. Vie privĂ©e Hillary est depuis plusieurs mois officiellement en couple avec le mannequin en vogue Giovanni Bonamy. En novembre 2020, Hillary et Giovanni ont annoncĂ© une excellente nouvelle ils attendent leur premier enfant. Le 1er juillet 2020, Hillary et Giovanni ont accueilli leur premier enfant, un garçon nommĂ© Milo. En mai 2021, Hillary et Giovanni ont annoncĂ© une excellente nouvelle ils attendent leur deuxiĂšme enfant. Le 23 novembre 2021, Hillary et Giovanni ont accueilli leur deuxiĂšme enfant, un garçon nommĂ© Matteo. Le 25 juin 2022, Hillary et Giovanni se sont mariĂ©s. Divers Elle est d'origine Belge et Hollandaise du cotĂ©s de son pĂšre et Allemande du cotĂ©s de sa mĂšre. Elle mesure 1m71. Elle pĂšse 51 kg. Elle a subit plusieurs opĂ©rations de chirurgie et de mĂ©decine esthĂ©tique dont une augmentation mammaire et des injections de Botox dans le front et dans les lĂšvres. Elle s'est fait tatouer les sourcils. Liste des apparitions TV Les Ch'tis font du ski 2012 Les Ch'tis dĂ©barquent Ă  Mykonos 2012 Les Ch'tis Ă  Las Vegas 2012 Les Ch'tis Ă  Hollywood 2013 Les Ch'tis dans la Jet Set 2014 Les Ch'tis vs les Marseillais 2014 Les Ch'tis vs les Marseillais 2 2015 Les Marseillais et Les Ch'tis vs le Reste du Monde 2016 Les Marseillais South America 2016 Les Marseillais vs le Reste du Monde 2017 Les Princes et les princesses de l'amour 2017 Moundir et les apprentis aventuriers 3 2018 La Bataille des couples 2018 Les Anges 11 2019 JLC Family 2019 Les Anges 12 2020 Maman et cĂ©lĂšbre 2 2020 PrĂ©parezvous les meltynautes : cette annĂ©e, c’est StĂ©phanie Clerbois la star de la Villa des Coeurs BrisĂ©s 3 ! Alors qu’une nouvelle candidate emblĂ©matique des Ch’tis rejoint le

Dans l'Ă©pisode du jeudi 23 juin 2022, cinq candidats quittent "La villa des coeurs brisĂ©s". De son cĂŽtĂ©, Allan rĂšgle ses comptes avec MaĂŻssane. Attention, article 100% l'arrivĂ©e de CĂ©cile et Anissa,anciennes candidates de MariĂ©s au premier regard, plusieurs candidats font leurs au revoir. Dans l'Ă©pisode de "La villa des coeurs brisĂ©s" du jeudi 23 juin 2022, l'heure de la cĂ©rĂ©monie des bracelets a en effet sonnĂ©. C'est donc en compagnie de la love coach Lucie Mariotti que les habitants font le point sur leur aventure. Pour Franck, cĂ©libataire arrivĂ© en tant que sĂ©ducteur, c'est dĂ©jĂ  l'heure de partir. Lui qui a trouvĂ© l'amour auprĂšs de la jolie Paola confie "C'est une rencontre inĂ©dite. Je suis venu pour sĂ©duire et en fin de compte la vie fait bien les choses. Avec autant de connexion et de feeling on ne s'est pas lĂąchĂ©." "Avec elle j'ai tout gagnĂ©. Je suis un gagnant et j'ai gagnĂ© la bataille" ajoute Franck. Face Ă  Lucie, Paola confirme ensuite qu'elle souhaite s'envoler avec son amoureux. La vilLa villa des coeurs brisĂ©s premier "je t'aime" pour Flo et CharlotteUn moment rempli d'Ă©motion qui est suivi par le dĂ©part de Charlotte et Flo. AprĂšs avoir expliquĂ© qu'il avait fait la connaissance de la mĂšre de Charlotte, le jeune homme fait une magnifique dĂ©claration Ă  l'ex de Giovanni. "Tu peux me faire confiance. Je ne vois que toi, personne d'autre. Je t'aime" lui dĂ©clare-t-il. "Moi aussi" rĂ©pond Charlotte, Ă©mue. Elle qui avait rejoint l'aventure pour reconquĂ©rir son ex a avouĂ© avoir changĂ© au cours du programme. "Je ne me reconnais pas. Je remercie Flo. Le meilleur est Ă  venir. Tu es mon unique amour, je t'aime vraiment." explique-t-elle. De quoi tirer quelques larmes Ă  Belle... "Vous ĂȘtes prĂȘts Ă  voler de vos propres ailes ?" questionne Lucie. "On va quitter l'aventure ce soir" rĂ©pond alors le couple. C'est lĂ  que Charlotte fond totalement en larmes . "C'est une aventure unique qui marque ma vie Ă  tout jamais" villa des coeurs brisĂ©s Joezi rĂ©pand sa magie, Alan rĂšgle ses comptesAlors que Charlotte, ancienne candidate de Koh-Lanta fait le point sur son premier coaching et que NoĂ©mie dĂ©couvre un message de son frĂšre Sisika, c'est ensuite Joezi qui est mis Ă  l'honneur. "Ce que tu as fait, c'est-Ă -dire simplement ĂȘtre toi, ça a rĂ©pandu la magie. C'est la premiĂšre fois que je dis ça Ă  quelqu'un ... Il est temps pour toi de dĂ©ployer tes ailes" lui confie Lucie avant de lui remettre un bracelet or, signe de son dĂ©part. "Ça me touche qu'il parte" avoue Nico, son meilleur ami de l'aventure. AprĂšs la table ronde, Charlotte et Alex mettent enfin les choses au clair sur une possible relation entre eux. Mais la jeune femme reste sur ses gardes pour voir si le Marseillais est vraiment sincĂšre. De son cĂŽtĂ©, Allan en fait de mĂȘme avec son ex MaĂŻssane. S'il l'a laissĂ©e dans le flou avant de rejoindre le programme, il souhaite mettre un point final Ă  leur histoire depuis qu'il est tombĂ© sous le charme de Belle. "Je ne vais pas te mentir j'ai rencontrĂ© quelqu'un et je ne peux pas contrĂŽler mes sentiements. Je suis trop bien avec elle." avoue-t-il. Des confessions qui ne plaisent pas Ă  la principale intĂ©ressĂ©e. "Tu as des coups de coeur toutes les deux semaines !" villa des coeurs brisĂ©s CĂ©cile et Anissa en dateAutre ambiance pour CĂ©cile et Anissa. DĂšs leur arrivĂ©e, la mĂšre et la fille partent en date sur la plage. Un rendez-vous difficile pour la mĂšre de famille qui n'arrive pas Ă  se sĂ©parer de sa fille. Donneront-elles suite ? Affaire Ă  suivre... Inscrivez-vous Ă  la Newsletter de pour recevoir gratuitement les derniĂšres actualitĂ©s © Capture TFX 2/12 - La villa des coeurs brisĂ©s Nico quitte l'aventure © Capture TFX 3/12 - La villa des coeurs brisĂ©s Lucie lui a donnĂ© un bracelet or. Pour elle, il est allĂ© au bout de son aventure © Capture TFX 4/12 - La villa des coeurs brisĂ©s NoĂ©mie a reçu un message de son frĂšre Sisika © Capture TFX 5/12 - La villa des coeurs brisĂ©s Franck a trouvĂ© l'amour avec Paola. Ils quittent aussi la villa © Capture TFX 6/12 - La villa des coeurs brisĂ©s De mĂȘme pour Charlotte et Flo © Capture TFX 7/12 - La villa des coeurs brisĂ©s Un dĂ©part qui l'a Ă©mue © Capture TFX 8/12 - La villa des coeurs brisĂ©s Joezi aussi a rĂ©glĂ© sa problĂ©matique © Capture TFX 9/12 - La villa des coeurs brisĂ©s De leur cĂŽtĂ©, Charlotte et Alex Ă©voquent leur relation © Capture TFX 10/12 - La villa des coeurs brisĂ©s CĂ©cile et Anissa parent en date sur le plage © Capture TFX 11/12 - La villa des coeurs brisĂ©s Allan rĂšgle ses comptes avec son ex Maissane pour le bien de sa relation avec Belle © Capture TFX 12/12 - La villa des coeurs brisĂ©s La valise a "pookie" dĂ©barque...

raphaĂ«lde casabianca interview. Ă©chographie 11 sa fille ou garçon ; le bon coin 36 immobilier vente. doit on facturer la tva pour l'angleterre; controle tristan et iseult 5Ăšme; binance frais de transaction; quels sont vos objectifs de carriĂšre a long terme; Menu. le 10 marine militari piĂč forti al mondo 2020; comment habiller un poteau de soutien. comment cacher un vilain mur extĂŁ
Raphaël Pépin et Florent Ré reviennent sur leurs aventures respectives dans La Villa des coeurs brisés 3. Le beau blond a avoué avoir passé la nuit avec une fille... qui n'était pas venue pour lui !De retour en France, Raphaël Pépin et Florent Ré se sont retrouvés pour échanger sur leur aventure dans La Villa des coeurs brisés 3. Pendant plusieurs mois, les deux jeunes hommes ont participé à l'émission de télé-réalité de TFX, qui a pour but de réparer les coeurs des candidats de télé-réalité du petit écran français. Si Florent a enchaßné les rencontres et les aventures coquines, ce n'est pas le cas de Raphaël qui n'a pas été en couple sur le tournage, et pourtant...Raphaël et Florent se confient sur l'émission, dans une vidéo postée sur Youtube. Tous les deux parlent de leurs relations passées respectives, de leurs fantasmes ou encore du départ forcé de Florent de la villa. AprÚs avoir parlé de leurs ex, Florent demande à Raphaël si ce dernier a eu une relation sexuelle sur le tournage de l'émission, avec une candidate qui n'était pas venue pour lui. "Oui tout à fait" répond l'intéressé, avec un sourire qui en dit poursuit "Je tiens à dire que ce n'était pas une candidate de télé-réalité", et ajoute "que c'était la plus belle fille du programme". Florent confirme qu'il s'agissait de l'une des plus belles filles de cette troisiÚme saison de La Villa des coeurs brisés, tout comme Stéphanie Clerbois, avec qui il est notamment sorti. La mystérieuse jeune femme serait-elle Lexane, la candidate avec qui Raphaël a eu un rendez-vous galant ? Rien n'est moins sûr... Inscrivez-vous à la Newsletter de pour recevoir gratuitement les derniÚres actualités

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NoĂ©mie de la JLC Family fait une annonce choquante dans le prochain Ă©pisode de la saison 7 de la Villa des cƓurs brisĂ©s. Elle remontera la pente Ă  partir du jeudi 9 juin 2022 en dĂ©busquant certains arnaqueurs sur programme la septiĂšme Ă©dition de La Villa des CƓurs brisĂ©s sur l’antenne de TFX en access prime-time. Dans l’inĂ©dit de ce jeudi 9 juin 2022, quelques cĂ©libataires se retrouvent en dehors de la villa installĂ©e en RĂ©publique Dominicaine. Les prĂ©tendants amĂšnent la discussion autour de la relation entre NoĂ©mie et Yassine. C’est alors qu’Allan prend son rĂŽle de grand frĂšre et demande ce qu’il pense de NoĂ©mie, proche de la JLC Family, lors de cette soirĂ©e. Le cĂ©libataire se met Ă  table et dĂ©voile tous ses ressentis sur ses derniers moments passĂ©s avec sa prĂ©tendante. Yassine mal Ă  l’aise avec NoĂ©mie dans La villa des cƓurs brisĂ©s saison 7 Yassine admet que malgrĂ© sa carapace d’homme sĂ»r de lui, il panique un peu, lors des diffĂ©rentes approches. Je suis en stress, mec », souligne le candidat. Il rĂ©vĂšle Ă©galement ses dĂ©fauts en disant qu’il n’a pas confiance en lui. Un dĂ©savantage qui ne plaĂźt pas Ă  sa partenaire dans le divertissement de TFX. NoĂ©mie explique son ressenti. C’est un gros problĂšme parce que comment quelqu’un qui se cherche comme moi, et qui fait un gros travail pour avoir en confiance en elle peut se retrouver avec quelqu’un qui n’a pas confiance en lui », affirme la jeune femme. Plus tard, Florent discute avec la cĂ©libataire et il lui conseille de mettre fin Ă  la relation. Giovanni malmenĂ© par ses mensonges sur TFX Dans l’inĂ©dit de La villa des cƓurs brisĂ©s, Giovanni fĂȘte ses vingt-trois ans. Tout le monde est auprĂšs de lui. Lorsqu’il se confie son vĂ©ritable Ăąge, il rĂ©vĂšle son mensonge choc. Il se dit plus vieux face Ă  sa communautĂ©. Sur les rĂ©seaux, je ne peux pas dire que j’ai 23 ans, tu veux me griller avec la France entiĂšre », insiste le jeune homme face aux camĂ©ras de TFX expliquant qu’il indique avoir plus de 26 ans sur les rĂ©seaux sociaux. Mais NoĂ©mie a dĂ©busquĂ© son subterfuge. Avec l’aide d’une des cĂ©libataires, elle annonce dans une valise avoir deux tĂ©lĂ©phones pour balancer toute la vĂ©ritĂ© sur certains sĂ©ducteurs alors que certains prennent les histoires Ă  cƓur », selon la proche de Jazz dans le divertissement. Belle sera notamment la cible des attaques. La Villa des cƓurs brisĂ©s saison 7 chute sur TFX Les pĂ©ripĂ©ties de La Villa des cƓurs brisĂ©s ont amusĂ© ce mardi 7 juin 2022 une moyenne de 176 000 curieux entre 18h58 et 19h55. TFX attire 1,1% du public sur l’ensemble de la diffusion de l’épisode inĂ©dit. Le divertissement est en baisse de 0,4 point par rapport Ă  la semaine prĂ©cĂ©dente. Sur les cibles commerciales, l’émission prĂ©parĂ©e par Ah ! Productions a rassemblĂ© 2,2% de part d’audience sur les femmes responsables des achats. Sur une semaine, c’est une chute consĂ©quente de 2,3 points qui est observĂ©e, pour la chaĂźne TNT du groupe TF1. La suite des aventures de nos prĂ©tendants est Ă  retrouver dans les prochains Ă©pisodes de La Villa des cƓurs brisĂ©s 7 diffusĂ©s du lundi au vendredi Ă  partir de 19h00 sur l’antenne de TFX. Maisla rumeur a persistĂ©. D’autant que peu de temps aprĂšs, les principaux concernĂ©s ont supprimĂ© toutes leurs photos de couple de leurs rĂ©seaux sociaux avant de se unfollow mutuellement. De son cĂŽtĂ©, le blogueur @WassimTV quant Ă  lui Ă©tait persuadĂ© que cette sĂ©paration Ă©tait calculĂ©e dans le but d’intĂ©grer le prochain tournage de La Villa des cƓurs
ï»żLe tournage de la saison 3 de la Villa des Coeurs BrisĂ©s a dĂ» ĂȘtre suspendu en raison de l'hospitalisation de RaphaĂ«l PĂ©pin. Mauvaise nouvelle pour les fans de La Villa des Coeurs BrisĂ©s... Alors que la troisiĂšme saison de l'Ă©mission est en tournage Ă  Saint-Marin, RaphaĂ«l PĂ©pin a dĂ» ĂȘtre hospitalisĂ© d'urgence en raison de graves blessures et pourrait quitter l'Ă©mission. Selon les informations de Jeremstar, c'est en s'asseyant sur une table en verre que le jeune homme se serait blessĂ©. En effet, cette table s'est brisĂ©e sous son poids et l'ex de Coralie Porrovecchio se serait enfoncĂ© plusieurs morceaux de verre. Le blogueur explique "Les pompiers sont immĂ©diatement intervenus sur le tournage pour le transfĂ©rer Ă  l'hĂŽpital et lui faire une dizaine de points de suture. ... La plaie ayant beaucoup de mal Ă  cicatriser, il est actuellement placĂ© dans un hĂŽtel depuis une semaine avec un infirmier qui vient le voir tous les jours." La production de l'Ă©mission ne sait toujours pas si le jeune homme est capable de poursuivre le tournage et attend d'en savoir plus, mais il se pourrait qu'il doive rentrer en France... "J'aimerai rencontrer Lucie" Et pourtant, RaphaĂ«l semblait trĂšs enthousiaste Ă  l'idĂ©e de participer au programme comme il l'expliquait Ă  nos confrĂšres de MyTF1 "C'est une Ă©mission tendance, qui a bien cartonnĂ©, notamment l'annĂ©e derniĂšre. J'ai envie d'apporter une certaine fraĂźcheur au programme et rencontrer Lucie, la love coach, parce que tout le monde me dit que c'est une super coach, donc je veux voir ça par moi-mĂȘme. ... Je cherche une fille qui sache me faire rire, pas une fille matĂ©rialiste attirĂ©e par le bling-bling." Inscrivez-vous Ă  la Newsletter de pour recevoir gratuitement les derniĂšres actualitĂ©s
Biendes mains ont prĂ©parĂ© cette alliance : une lĂ©gion d’érudits, d’artistes, de politiques, a travaillĂ© Ă  la rendre possible. Cependant, si l’on cherche en quel gĂ©nie elle a Ă©tĂ© scellĂ©e, on est obligĂ© de nommer RaphaĂ«l. Au sein de cette nature Ă©levĂ©e et sympathique, forte et harmonieuse, passionnĂ©e et pure, le mariage de l’art grec avec la muse chrĂ©tienne a produit - PubliĂ© le 15 FĂ©v 2022 Ă  1100 Un indice laisse penser que Tiffany serait sur le tournage de La Villa 7. VoilĂ  plusieurs jours que le tournage de La Villa des Coeurs BrisĂ©s saison 7 a dĂ©butĂ© en RĂ©publique Dominicaine et de nombreuses informations fuitent dĂ©jĂ  sur la Toile. On a notamment appris que Yannick de l’émission MariĂ©s au premier regard avait quittĂ© l’émission ou que Cassandra avait Ă©tĂ© aperçue en plein rapprochement avec un candidat de 10 couples parfaits 5. Le casting officiel, lui, a rĂ©cemment Ă©tĂ© dĂ©voilĂ© par TFX sur les rĂ©seaux sociaux et les tĂ©lĂ©spectateurs retrouveront entre autres Camille Froment, Nico Ferrero, Flo, Carla, LĂ©na, Anissa ou encore Emma des Vacances des Anges 4. Certains se demandent mĂȘme si Tiffany pourrait elle aussi faire partie de l’aventure. Souvenez-vous, la jeune femme a mis un terme Ă  sa relation amoureuse avec RaphaĂ«l PĂ©pin il y a quelques mois et plusieurs internautes avaient alors pensĂ© que la rupture Ă©tait orchestrĂ©e pour que le couple puisse participer Ă  La Villa des Coeurs BrisĂ©s 7. Une rumeur qui avait d’ailleurs Ă©tĂ© fermement dĂ©mentie par le candidat des Anges sur les rĂ©seaux sociaux. RaphaĂ«l avait ainsi prĂ©cisĂ© qu’il n’avait jamais eu besoin de faire de fausses histoires pour intĂ©grer un tournage, et qu’il avait passĂ© l’ñge de ces bĂȘtises. Mais qu’en est-il du cĂŽtĂ© de son ex petite- amie ? Va-t-on voir Tiffany dans La Villa 7 ? C’est LA question que l’on se pose actuellement. Y-a-t-il des chances pour que Tiffany soit actuellement sur le tournage de La Villa des Coeurs BrisĂ©s 7 aprĂšs sa rupture avec RaphaĂ«l PĂ©pin ? Selon le blogueur c’est possible et pour cause, un geste venant de la jeune femme n’est pas passĂ© inaperçu sur les rĂ©seaux sociaux Tiffany a mis zĂ©ro story aujourd’hui. Elle est peut-ĂȘtre dans La Villa des Coeurs BrisĂ©s ». Habituellement active sur Instagram, la jeune femme semble avoir moins de temps Ă  accorder Ă  sa communautĂ©. Reste Ă  connaĂźtre la raison officielle derriĂšre ce silence. SarahFraisou est sous le choc. Alors que le tournage de la 7ᔉ saison de « La villa des cƓurs brisĂ©s » Ă©tait sur le point de commencer, la candidate de tĂ©lĂ©-rĂ©alitĂ© a appris que son ex
RaphaĂ«l et Tiffany les deux candidats ont mis un terme Ă  leur histoire il y a quelques semaines. Mais il se pourrait qu’ils se revoient
 Reste Ă  savoir s’ils sont de nouveau en couple. On vous dit tout ! RaphaĂ«l et Tiffany c’est terminĂ© VoilĂ  quelques semaines maintenant que les internautes ont appris que RaphaĂ«l et Tiffany Ă©taient sĂ©parĂ©s. Tout a commencĂ© en novembre, quand leurs abonnĂ©s ont commencĂ© Ă  se poser des questions. Et pour cause, alors qu’on pouvait les voir dans La Bataille des Couples sur TFX, les deux amoureux ne s’affichaient plus ensemble sur les rĂ©seaux sociaux. Rapidement, plusieurs blogueurs ont affirmĂ© que le couple Ă©tait au bord de la rupture, voire dĂ©jĂ  sĂ©parĂ©. Pourtant, lors d’un live avec Jonathan Matijas et Shanna Kress, RaphaĂ«l PĂ©pin affirmait face aux nombreuses interrogations des internautes Laisse-les poser des questions, ça leur fait du bien. Ne vous inquiĂ©tez pas, tout se passe trĂšs bien. Tout va bien ». Mais la rumeur a persistĂ©. D’autant que peu de temps aprĂšs, les principaux concernĂ©s ont supprimĂ© toutes leurs photos de couple de leurs rĂ©seaux sociaux avant de se unfollow mutuellement. De son cĂŽtĂ©, le blogueur WassimTV quant Ă  lui Ă©tait persuadĂ© que cette sĂ©paration Ă©tait calculĂ©e dans le but d’intĂ©grer le prochain tournage de La Villa des cƓurs brisĂ©s. T’es un guignol moi je te le dis. Tu me fais penser Ă  des gens
 Crois-moi je n’ai pas le temps de mentir j’ai trente ans. La Villa des CƓurs BrisĂ©s si je la fais, je la fais, si je ne la fais pas je m’en bra*le. Je ne vais pas inventer une rupture pour la faire, non. J’ai passĂ© l’ñge en fait. Si tu veux, renseigne-toi bien. Mais frĂ©rot, rĂ©veille-toi. Parce que vraiment t’es super nul dans ce que tu fais. », avait rĂ©pondu RaphaĂ«l. RaphaĂ«l et Tiffany de nouveau en couple ? Ils ont Ă©tĂ© aperçus trĂšs proches Tiffany met les choses au clair Puis, Tiffany a pris la dĂ©cision d’en dire plus. Et d’officialiser leur rupture Ă  son tour. La jeune femme a dĂ©clarĂ© “Je vais le dire une bonne fois pour toutes Raph et moi on est bel et bien sĂ©parĂ© et ça depuis des semaines maintenant 
 Les raisons de la rupture ne vous inquiĂ©tez pas, rien de grave, pas de tromperies ni rien de tout ce qu’on peut entendre. Aujourd’hui, nos chemis se sĂ©parent aprĂšs trois ans de vie commune. C’est la vie, chacun avance de son cĂŽtĂ© ». La jeune femme a ajoutĂ© avec beaucoup d’honnĂȘtetĂ© Je pense que c’était la meilleure dĂ©cision Ă  prendre comme pour lui comme pour moi. Je vous demande juste de respecter ce choix et cette rupture. Ne vous posez plus de questions ». D’ailleurs, on a pu constater que Tiffany et RaphaĂ«l qui sont en procĂšs avec AngĂšle, ont dĂ©cidĂ© de supprimer l’intĂ©gralitĂ© des photos oĂč ils apparaissent ensemble sur Instagram. C’était donc devenu officiel RaphaĂ«l et Tiffany ne formaient plus le couple si solide qu’on a pu dĂ©couvrir sur nos Ă©crans. Djinda, chroniqueuse de Sam Zirah dans l’émission Au jour d’aujourd’hui, a menĂ© l’enquĂȘte de son cĂŽtĂ©. RaphaĂ«l PĂ©pin a acceptĂ© de lui donner de plus amples explications. Officiellement, ils ne sont plus ensemble depuis le 31 octobre. Tiffany a rĂ©cupĂ©rĂ© toutes ses affaires, ils ne vivent plus ensemble. Ils sont malheureux tous les deux. Ils se remettront peut-ĂȘtre en couple. Il m’a dit que Tiffany souhaitait des choses que RaphaĂ«l ne peut pas encore lui donner. Ça a créé quelques conflits. 
 Lui et comme Tiffany n’ont jamais simulĂ© une rupture pour intĂ©grer un tournage », a-t-elle dĂ©clarĂ© face Ă  ses collĂšgues. RaphaĂ«l et Tiffany se sont revus Qu’en est-il Ă  ce jour ? Il est vrai que les deux protagonistes se sont fait discrets. Ils ont gardĂ© la fin de leur histoire pour eux
 Et peut-ĂȘtre mĂȘme leurs retrouvailles ! Comme l’a insinuĂ© RaphaĂ«l PĂ©pin, bien qu’ils aient des ambitions diffĂ©rentes, il se pourrait qu’ils se remettent en couple. MĂȘme s’ils se sont sĂ©parĂ©s d’un commun accord, cette rupture les a beaucoup attristĂ©s tous les deux. Surtout, l’amour Ă©tait bien prĂ©sent entre eux. Pour le moment en tout cas, ni RaphaĂ«l, ni Tiffany, ne se sont affichĂ©s ensemble sur les rĂ©seaux sociaux. De quoi laisser penser qu’ils ne se sont pas rabibochĂ©s. En revanche, selon la blogueuse les deux ex se sont retrouvĂ©s au restaurant, en tĂȘte Ă  tĂȘte. En effet, on a pu lire en story RaphaĂ«l et Tiffany ont fait un resto hier Ă  la maison du Caviar. Ils ont profitĂ© pour parler ensemble de leur sĂ©paration. Ils ont Ă©tĂ© aperçus assez proches. Donc peut-ĂȘtre le retour du couple ? Qui sait ? ». N’omettant pas le fait que les deux ex pourraient tout simplement ĂȘtre en bons termes Peut-ĂȘtre qu’ils se voient en amis maintenant ». Reste Ă  savoir si cette information sera confirmĂ© – ou non – par les deux candidats. En tout cas, cela pourrait confirmer un adage dĂ©sormais bien connu l’amour triomphe toujours ! Regardez RaphaĂ«l PĂ©pin et Tiffany de nouveau en couple ? Une photo relance la rumeur ! RaphaĂ«l PĂ©pin et Tiffany si leur rupture au mois de mars dernier semblait dĂ©finitive, il se pourrait bien que les deux candidats des Anges 11 se soient finalement donnĂ©s une deuxiĂšme chance. Une nouvelle photo sĂšme le doute
 RaphaĂ«l PĂ©pin un garçon difficile Ă  vivre C’est fous amoureux l’un de l’autre que les deux [
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Lajeune fille erre dans la villa dĂ©serte. Machinalement elle ramasse les objets jetĂ©s Ă  terre par les gardes. Des vases brisĂ©s, des coussins Ă©ventrĂ©s Dans la chambre de son maĂźtre, elle remet de l’ordre, espĂ©rant secrĂštement que cela le fera revenir. Au pied du lit, elle trouve un livre auquel Cornelius tenait plus que tout, un livre dont les pages manuscrites sont enroulĂ©es
RaphaĂ«l PĂ©pin n’a pas oubliĂ© son ex petite amie, Coralie Porrovecchio, et a dĂ©cidĂ© de quitter la Villa des CƓurs BrisĂ©s 3 pour la rejoindre et lui prouver son est l’un des cƓurs brisĂ©s Ă  avoir eu le plus de mal Ă  se dĂ©voiler. Tout d’abord Ă  Lucie, mais Ă©galement Ă  ses camarades. Dans La Villa des coeurs brisĂ©s 3, il ne s'est pas montrĂ© coureur de jupons, comme il a avouĂ© l’avoir Ă©tĂ© auparavant. De cette aventure, le jeune homme semble en ressortir grandi. C’est en tout cas ce qu’il laisse entendre aux habitants de la villa lors de l’annonce de son dĂ©part "J’ai Ă©tĂ© un grand coureur, mais je n’ai plus envie de ça. Je veux construire ma vie donc j’ai dĂ©cidĂ© d’aller rejoindre mon ex et lui dire que je l’aime, tout simplement." confie-t-il. RaphaĂ«l quitte la villa avec un seul objectif reconquĂ©rir le cƓur de a vĂ©cu une belle histoire d’amour avec Coralie Porrovecchio, avant que ce dernier n’embrasse une autre fille. Un geste qu’il regrette amĂšrement et qui a mis fin Ă  sa relation dĂ©finitivement avec la jeune femme. DĂšs son retour, il souhaite lui dire ce qu’il s’est rĂ©ellement passĂ© lors de cette soirĂ©e "Elle a besoin de savoir la vraie vĂ©ritĂ©. Je lui ai toujours menti. L’entendre de ma bouche, ce sera un trĂšs bon point." MalgrĂ© de forts sentiments entre les deux concernĂ©s, Coralie n’aurait Ă  ce jour toujours pas pardonnĂ© les faux pas de RaphaĂ«l. Avant son dĂ©part, RaphaĂ«l Ă©tait prĂȘt Ă  "traverser le monde pour Coralie". DĂ©couvrez en exclusivitĂ© l'interview vĂ©ritĂ© ci-dessous
\n \nblessure raphael la villa des coeurs brisés

Elles’explique. La Villa des CƓurs BrisĂ©s 7 : Cassandra en froid avec Belle ? Elle s’explique. Alors qu’elle semblait plutĂŽt proche de Belle dans un premier temps, Cassandra est dĂ©sormais du cĂŽtĂ© de Carla et Charlotte face aux agissements de Belle. Était-elle fĂąchĂ©e avec la jeune femme ? Elle en dit plus.

RaphaĂ«l a Ă©tĂ© hospitalisĂ© pendant son aventure dans la Villa des CƓurs BrisĂ©s. DĂ©couvrez nouvelle pour les fans de RaphaĂ«l. Le jeune homme a Ă©tĂ© victime d'un Ă©vĂšnement malheureux lors d'une soirĂ©e tentation destinĂ©e Ă  faire plaisir aux filles de la maison afin de leur permettre de se rapprocher de leurs prĂ©tendants. De leur cĂŽtĂ©, les garçons ont dĂ©cidĂ© Ă©galement de s'amuser. RaphaĂ«l a envoyĂ© un SMS Ă  Manon pour l'inviter Ă  la Villa. Malheureusement, le jeune homme n'aura pas pu profiter de cette soirĂ©e pour mieux apprendre Ă  connaĂźtre sa se trouvait assis sur le rebord de la table du salon en compagnie de Gabano, Julien et Florian... lorsque la table en verre cĂšde. RaphaĂ«l chute trĂšs lourdement. Il s'est fait trĂšs mal. La production a arrĂȘtĂ© le tournage pour appeler les urgences afin que RaphaĂ«l soit hospitalisĂ© le plus vite possible. Le jeune homme sera recousu. Il s'en sort avec 14 points de suture sur la fesse. De leur cĂŽtĂ©, Gabano et Julien n'ont eu que quelques Ă©gratignures. Si les fans de RaphaĂ«l PĂ©pin sont toujours plus nombreux, il se pourrait que le jeune homme ne fasse plus aucune Ă©mission de tĂ©lĂ©rĂ©alitĂ©. A 26 ans, il s'affiche lassĂ© par cette vie de strass et de paillettes. "Au dĂ©but, c'est amusant. Tu as un mec de 20 ans. On te parle d'ĂȘtre connu, on te parle d'avoir les filles que tu veux, on te parle d'argent ... Tu vas Ă  l'autre bout du monde", a-t-il reconnu-il lors d'une interview accordĂ©e Ă  nos confrĂšres de Non Stop Realityavant de dĂ©voiler l'envers du dĂ©cor "Maintenant, la notoriĂ©tĂ©, ça me gonfle. D'aller en tournage, ce n'est pas forcĂ©ment amusant tous les jours, mais voilĂ , il faut le faire". Inscrivez-vous Ă  la Newsletter de pour recevoir gratuitement les derniĂšres actualitĂ©s
Faitsde lumiĂšre et d'ombre : ROCKBURY - Tome 3 (roman gay) 27 mars 2020. par Effie Holly, Ryanne Kelyn, Effie et Ryanne HOLLYN. ( 132 ) 4,99 € 15,99 €. Il faut parfois traverser l'obscuritĂ© pour trouver la lumiĂšre. Faits de lumiĂšre et d'ombre, le tome 3 de la trilogie ROCKBURY, par les auteures de la sĂ©rie LOVE ME. Ça y est, la saison 4 de La Villa des CƓurs BrisĂ©s » a dĂ©voilĂ© son gĂ©nĂ©rique, officialisant ainsi le casting de cette nouvelle Ă©dition. La saison 4 de La Villa des CƓurs BrisĂ©s a Ă©tĂ© l’objet de nombreuses rumeurs, notamment concernant son casting. De nombreux noms ont Ă©tĂ© Ă©voquĂ©s et les premiers dĂ©tails dĂ©voilĂ©s. En effet, on sait d’ores et dĂ©jĂ  que Beverly et Vivian n’ont pas du tout apprĂ©ciĂ© participer Ă  cette saison, regrettant la saison 3 du programme. Mais alors, qui sera vĂ©ritablement prĂ©sent dans l’émission ? La Villa des CƓurs BrisĂ©s Un gĂ©nĂ©rique qui met fin au suspense Si la saison 3 de La Villa des CƓurs BrisĂ©s vient de se terminer, TFX n’a pas chĂŽmĂ© puisque le tournage de la saison 4 a dĂ©jĂ  commencĂ© Ă  Punta Cana en RĂ©publique dominicaine. Le gĂ©nĂ©rique du programme a Ă©tĂ© dĂ©voilĂ© sur internet, mettant ainsi fin aux spĂ©culations quant au casting de cette nouvelle saison. Si Loana fera une apparition en tant que guest, La Villa des CƓurs BrisĂ©s 4 sera marquĂ©e par les peines de cƓur de MĂ©lanie Dedigama, Julien Guirado, Sarah Lopez, Virgil, Jordan, Jelena, Vincent Shogun, Mathieu, Bastien Koh-Lanta, Jennyfer The Island, Illan, Julia Paredes, CloĂ© et Beverly ! Que pensez-vous de ce gĂ©nĂ©rique et surtout ce nouveau casting ? 5 Partages AliĂ©norT1 L’Alliance brisĂ©e: CALMEL Mireille: 19595: AliĂ©nor T2 Le rĂšgne des Lions: CALMEL Mireille 22019: La fille des templiers T01 : CALMEL Mireille: 22141: La fille des templiers T02: CALMEL Mireille: 22390: La prisonniĂšre du diable: CALMEL Mireille: 22712: La louve cathare: CALMEL Mireille: 22784: La louve cathare T2: CALMEL Mireille: 23151: D’écume et de sang:

*Message de PĂąques de Mgr Matthew Hassan Kukah* Titre RĂ©parer une nation brisĂ©e la mĂ©taphore de PĂąques 1 Bonjour frĂšres et sƓurs en Christ, hommes et femmes de bonne volontĂ© de partout, je vous envoie mes chaleureuses salutations et fĂ©licitations alors que nous cĂ©lĂ©brons le Christ ressuscitĂ©. PĂąques est de retour. Pour tous les chrĂ©tiens, PĂąques est une mĂ©taphore de nos vies en tant qu'individus, familles, communautĂ©s ou nations. PĂąques est une mĂ©taphore de la façon dont la honte, le scandale, l'impuissance, la faiblesse et l'opprobre se transforment soudainement en gloire, honneur, prééminence, louanges et applaudissements. C'est un accomplissement de ce que le MaĂźtre lui-mĂȘme avait prĂ©dit lorsqu'il a dit Si un grain de blĂ© ne tombe pas Ă  terre et ne meurt, il ne reste qu'un seul grain, mais s'il meurt, il porte beaucoup de fruit » Jn. 12 24. Et le Psalmiste avait dit 'Ceux qui sĂšment avec larmes chanteront quand ils moissonneront.' Ps. 1265. 2 La crucifixion et la rĂ©surrection de JĂ©sus sont au cƓur de la foi chrĂ©tienne et pourtant, comme le dit saint Paul Nous prĂȘchons le Christ crucifiĂ©, scandale pour les Juifs et absurditĂ© pour les Gentils » 1 Co 1, 23. Saint Paul poursuit Ce qui semble ĂȘtre la folie de Dieu est plus sage que la sagesse humaine et la faiblesse de Dieu est plus forte que la force humaine » 1 Co 1, 25. Sans les revendications de la rĂ©surrection de JĂ©sus-Christ, des millions de personnes ne seraient pas chrĂ©tiennes aujourd'hui. Comme Ă  l'Ă©poque de JĂ©sus, l'idĂ©e mĂȘme est absurde et incomprĂ©hensible, mais saint Paul insiste toujours sur le fait que "si Christ n'est pas ressuscitĂ©, notre foi est une illusion et nous sommes encore dans nos pĂ©chĂ©s" 1 Cor. 1517. . C'est la foi en la rĂ©surrection du Christ qui nous pousse, nous chrĂ©tiens, Ă  tenir fermement au fait que, comme le peuple d'IsraĂ«l, nos os dessĂ©chĂ©s ressusciteront Ez 37 11. 3 Notre cher pays, le NigĂ©ria, chancelle et vacille encore alors que nous nous dirigeons vers un canyon dangereux et Ă©vitable d'ossements secs. NĂ©anmoins, nous nous accrochons toujours Ă  l'espĂ©rance, une espĂ©rance dans le Christ ressuscitĂ©, connu sous le nom de saint Paul ; dit, 'cette espĂ©rance ne nous déçoit pas' Les NigĂ©rians ne peuvent plus reconnaĂźtre leur pays qui a Ă©tĂ© battu et secouĂ© par des hommes et des femmes depuis le sein obscur du temps. Il n'est plus nĂ©cessaire de se demander comment nous en sommes arrivĂ©s lĂ . Le vrai dĂ©fi est de savoir comment trouver les Ă©chelons glissants sur l'Ă©chelle d'ascension afin que nous puissions grimper. Pourtant, demandons-nous, montez jusqu'oĂč ? Pour nous chrĂ©tiens, l'ascension est vers l'Ă©treinte amoureuse du Christ ressuscitĂ© qui est le Seigneur de l'histoire. 4 On serait tentĂ© de demander, qu'y a-t-il Ă  dire sur notre situation tragique aujourd'hui qui n'ait pas Ă©tĂ© dit ? Qui est lĂ  pour parler qui n'a pas parlĂ© ? Comme les amis de Job, nous regardons une tragĂ©die impondĂ©rable alors que la nation se dĂ©fait de tous cĂŽtĂ©s. Le gouvernement est passĂ© en mode hibernation. Il est difficile de savoir si le problĂšme est que ceux qui sont au pouvoir n'entendent pas, ne voient pas, ne sentent pas, ne savent pas ou ne s'en soucient tout simplement pas. Dans tous les cas, Ă  partir de ce carrefour, nous devons faire un choix, avancer, tourner Ă  gauche ou Ă  droite ou rentrer chez nous. Aucun de ces choix n'est facile, pourtant, guidĂ©s par la lumiĂšre du Christ ressuscitĂ©, nous pouvons sortir notre pays de son glissement imminent vers l'anarchie. 5 Le plus grand dĂ©fi maintenant est de savoir comment entamer un processus de reconstruction de notre nation en espĂ©rant que nous pourrons nous accrocher et survivre aux Ă©lections de 2023. Le vĂ©ritable dĂ©fi qui nous attend maintenant est de regarder au-delĂ  de la politique et de relever le dĂ©fi de former le caractĂšre et la foi dans notre pays. Ici, les dirigeants religieux, chrĂ©tiens et musulmans, doivent affronter avec sincĂ©ritĂ© le rĂŽle de la religion dans la survie de notre pays. La Constitution nigĂ©riane a trĂšs clairement dĂ©limitĂ© les fines frontiĂšres entre la religion et la politique. Pourtant, de nombreux politiciens continuent de se comporter comme s'ils prĂ©sidaient Ă  la fois les domaines politiques et spirituels dans leurs États plutĂŽt que de gouverner dans une dĂ©mocratie. 6 Ce conflit entre CĂ©sar et Dieu est ancrĂ© dans la foi et fait partie de l'histoire du monde. De nombreux chefs religieux mesurent souvent leur pouvoir en fonction de leur proximitĂ© avec CĂ©sar, mais l'Ă©treinte de CĂ©sar est souvent pleine d'Ă©pines. Le dĂ©fi est pour le chef religieux de savoir que CĂ©sar et ceux qu'il reprĂ©sente sont responsables devant Dieu qui les a créés. Le bien-ĂȘtre des citoyens constitue la pierre angulaire pour mesurer la lĂ©gitimitĂ© de tout dirigeant politique. En tant que tels, les chefs religieux doivent se concentrer davantage sur les questions de bien-ĂȘtre, de sĂ»retĂ© et de sĂ©curitĂ© des citoyens ordinaires. Ils doivent faire entendre leur voix lorsque ces droits sont bafouĂ©s. Un chef doit savoir quand appeler CĂ©sar un renard et non un cheval Luc 1332. 7 Le plus grand dĂ©fi pour le Nigeria n'est mĂȘme pas les Ă©lections de 2023. C'est la perspective de la rĂ©conciliation de notre peuple. Ici, l'administration Buhari a malheureusement divisĂ© notre peuple sur la base de l'ethnicitĂ©, de la religion et de la rĂ©gion, d'une maniĂšre que nous n'avons jamais vue dans notre histoire. Ce programme soigneusement chorĂ©graphiĂ© a rendu les NigĂ©rians vulnĂ©rables et a enflammĂ© la forme de conscience identitaire la plus conflictuelle parmi notre peuple. Des annĂ©es d'amitiĂ©s, d'Ă©changes culturels et de collaboration construits au fil du temps ont maintenant subi la pression des stĂ©rĂ©otypes. MalgrĂ© ces dĂ©fis, les chefs religieux doivent rĂ©cupĂ©rer et dĂ©ployer leur autoritĂ© morale et Ă©viter d'ĂȘtre victimes des stratagĂšmes des politiciens et de leurs sĂ©ductions matĂ©rielles. 8 Aujourd'hui, les valeurs du dialogue interreligieux sont soumises Ă  de fortes pressions et pressions, les extrĂ©mistes des deux cĂŽtĂ©s de nos confessions dĂ©nigrant l'idĂ©e du dialogue avec leurs homologues d'autres confessions. L'ignorance et la mauvaise Ă©ducation se sont combinĂ©es aux prĂ©jugĂ©s pour crĂ©er le mensonge selon lequel, d'une maniĂšre ou d'une autre, une religion est supĂ©rieure aux autres. Avec autant de fraudeurs mal Ă©quipĂ©s se faisant passer pour des chefs religieux, il y a une obsession de diffamer les autres et d'Ă©largir nos diffĂ©rences. 9 Les chefs religieux doivent faire face Ă  la rĂ©alitĂ© qu'ici au Nigeria et ailleurs dans le monde, des millions de personnes quittent le christianisme et l'islam. Alors que nous sommes occupĂ©s Ă  construire des murs de division avec les blocs de prĂ©jugĂ©s, nos membres deviennent athĂ©es mais nous prĂ©fĂ©rons faire semblant de ne pas voir cela. Nous ne pouvons pas faire semblant de ne pas entendre les pas de nos fidĂšles qui marchent vers l'athĂ©isme et la laĂŻcitĂ©. Aucune menace ne peut arrĂȘter cela, mais le dialogue peut ouvrir nos cƓurs. 10 Dieu merci, ces derniĂšres annĂ©es, nous avons reçu de bonnes nouvelles de l'extĂ©rieur des cĂŽtes du Nigeria. La plus remarquable est l'initiative prise par le pape François et le grand imam de la mosquĂ©e Al-Azhar, en Égypte, le cheikh Mohammed Al-Tayeb en 2019, lorsqu'ils se sont tous deux rencontrĂ©s et ont signĂ© le document sur la fraternitĂ© humaine. Le pape François a poursuivi avec la publication d'une encyclique intitulĂ©e Fratelli Tutti, Nous sommes tous frĂšres, en 2020. L'annĂ©e suivante, l'AssemblĂ©e gĂ©nĂ©rale des Nations Unies a dĂ©clarĂ© le 4 fĂ©vrier JournĂ©e mondiale de la fraternitĂ©. Les deux dirigeants ont convenu que Nous devons dĂ©velopper la conscience que de nos jours, soit nous sommes tous sauvĂ©s ensemble, soit personne n'est sauvĂ©. La pauvretĂ©, la dĂ©cadence et la souffrance dans une partie de la terre sont un terreau silencieux pour des problĂšmes qui finiront par affecter toute notre planĂšte. 11 Nous devons commencer Ă  penser Ă  un NigĂ©ria au-delĂ  du banditisme et des enlĂšvements et des cercles sans fin de violence qui ont englouti nos communautĂ©s et notre nation. Nous ne pouvons pas continuer Ă  prĂ©tendre qu'il n'y a pas de sous-entendus religieux Ă  la violence au nom de Dieu qui a donnĂ© une mauvaise rĂ©putation Ă  nos religions. La solution consiste pour l'État Ă  faire respecter le statut laĂŻc de l'État nigĂ©rian afin de donner aux citoyens les libertĂ©s nĂ©cessaires contre les chaĂźnes de la confusion semi-fĂ©odale sur le statut de la religion et de l'État dans une dĂ©mocratie plurielle. Nous devons ĂȘtre prĂȘts Ă  embrasser la modernitĂ© et trouver comment prĂ©server nos religions et nos cultures sans transformer la religion en un outil de tyrannie, d'exclusion et d'oppression. 12 Pour trouver notre voie Ă  suivre, le prĂ©sident doit admettre qu'il est de son pouvoir de dĂ©cider comment nous allons mettre fin Ă  la guerre qui a englouti et dĂ©truit notre nation. Il semble que le gouvernement fĂ©dĂ©ral ait fait preuve d'un bien plus grand engagement Ă  intĂ©grer les soi-disant terroristes repentis qu'Ă  rĂ©cupĂ©rer nos enfants des ravisseurs ou Ă  garder nos universitĂ©s ouvertes. Plus tĂŽt le mois dernier, Operation Safe Corridor a annoncĂ© qu'elle avait diplĂŽmĂ© 599 membres de divers groupes terroristes qui ont acquis de nouvelles compĂ©tences et sont maintenant prĂȘts Ă  ĂȘtre intĂ©grĂ©s dans la sociĂ©tĂ©. Le total s'Ă©lĂšve maintenant Ă  plus d'un millier. Il est plausible de noter que le programme implique un soutien psycho-social, une rĂ©adaptation, une formation professionnelle, une acquisition de compĂ©tences et des crĂ©ations d'entreprises. MalgrĂ© tout cela, le plus gros problĂšme est que leurs diffĂ©rentes communautĂ©s ont exprimĂ© leur rĂ©ticence Ă  recevoir leurs fils Ă©garĂ©s. Les NigĂ©rians n'ont pas accĂšs aux retranscriptions des textes des aveux de ces terroristes pour ne pas parler de preuves de leur engagement Ă  ne plus pĂ©cher. Nous n'avons que les mots des terroristes et des mĂȘmes militaires avec lesquels ils ont menĂ© une guerre. Cela en dit long lorsque le prĂ©sident et sa hiĂ©rarchie militaire choisissent de croire ces jeunes hommes qui ont pris les armes et pendant des annĂ©es ont fait la guerre contre leur pays, tuĂ©, mutilĂ© et gĂąchĂ© des milliers de vies, dĂ©truit des communautĂ©s entiĂšres et maintenant, ils sont logĂ©s, nourris , revĂȘtu de fonds publics. Tout cela alors que leurs victimes ont Ă©tĂ© forcĂ©es de faire des diffĂ©rents camps de dĂ©placĂ©s leurs nouveaux foyers ! OĂč est la justice pour les victimes et le reste du pays qu'ils ont dĂ©truit ? 13 En tant que prĂȘtre, je ne peux pas ĂȘtre contre un pĂ©cheur repentant ou des criminels qui changent leurs habitudes. AprĂšs tout, les portes du pardon doivent toujours rester ouvertes. Cependant, dans ce cas, les NigĂ©rians ont trĂšs peu d'informations sur l'ensemble des processus de rĂ©habilitation. Ces terroristes ont-ils senti la chaleur ou ont-ils vu la lumiĂšre ou, leur repentir est-il un simple repositionnement stratĂ©gique et tactique ? Jusqu'Ă  prĂ©sent, nous n'avons aucune preuve que ces terroristes aient pu confronter leurs victimes pour ne pas parler de leur demander pardon. Quelque chose ne va pas. Nous voyons ces terroristes parĂ©s de nos couleurs nationales dans leurs caftans verts et blancs, leurs pantalons et ressemblant Ă  des hĂ©ros de l'État ! Faut-il supposer qu'ils sont devenus des modĂšles reconnus pour la jeunesse nigĂ©riane ? Peut-ĂȘtre que la prochaine sĂ©rie de finissants aura droit Ă  des poignĂ©es de main prĂ©sidentielles, des rĂ©ceptions Ă  la villa aux couleurs nationales ! 14 Pas plus tard que la semaine derniĂšre, comme par solidaritĂ© retardĂ©e, le Jama'atu Nasril Islam, JNI, dans une dĂ©claration a dĂ©clarĂ© que "Il semble que les actes incessants continus de chaos, de meurtres et d'incendies criminels se produisent presque quotidiennement ou hebdomadairement autour de nous ; que ce soit au sein des communautĂ©s ou sur les routes que nous empruntons, a automatiquement rĂ©initialisĂ© notre psychisme humain que nous avons maintenant acceptĂ© des actes aussi ignobles dans le cadre de nos vies, dans la mesure oĂč nous ne le ressentons plus
 Tout gouvernement incapable de protĂ©ger les vies de ses citoyens a perdu la justification morale d'ĂȘtre lĂ  en premier lieu
 notre humanitĂ© est en train de s'Ă©roder et cette Ă©rosion est devenue une nouvelle norme. De mĂȘme, le Northern Elders Forum, le NEF et la Chambre des reprĂ©sentants ont finalement appelĂ© le prĂ©sident Ă  dĂ©missionner car, selon eux, il est dĂ©sormais clair qu'il ne peut pas protĂ©ger ses citoyens. Cela survient trois ans aprĂšs que la dĂ©claration des Ă©vĂȘques catholiques publiĂ©e le 26 avril 2018 a lancĂ© le mĂȘme appel qui a Ă©tĂ© accueilli avec cynisme. 15 Le dĂ©fi de rĂ©parer cette nation brisĂ©e est Ă©norme et, comme je l'ai dit, nĂ©cessite des efforts conjoints. Avec tout littĂ©ralement en panne, notre pays est devenu un grand hĂŽpital national d'urgence entiĂšrement occupĂ©. Nos cƓurs individuels sont brisĂ©s. Nos rĂȘves de famille sont brisĂ©s. Les maisons sont brisĂ©es. Les Ă©glises, les mosquĂ©es, les infrastructures sont cassĂ©es. Notre systĂšme Ă©ducatif est en panne. La vie et l'avenir de nos enfants sont brisĂ©s. Notre politique est brisĂ©e. Notre Ă©conomie est brisĂ©e. Notre systĂšme Ă©nergĂ©tique est en panne. Notre systĂšme de sĂ©curitĂ© est en panne. Nos routes et nos rails sont brisĂ©s. Seule la corruption est bien vivante. Alors, nous demandons avec le Psalmiste, Nous levons les yeux vers les collines, d'oĂč viendra notre aide ? Notre aide viendra du nom du Seigneur Ps. 1212. 16 2023 fait signe et le dĂ©cor est plantĂ©. Le dĂ©fi est de savoir si nous avons tirĂ© des leçons de la tragĂ©die qui nous a affligĂ©s ces derniĂšres annĂ©es. La prĂ©sidence du NigĂ©ria n'est pas un droit de l'homme fondĂ© sur des sentiments ethniques, religieux ou rĂ©gionaux. Le prochain prĂ©sident du NigĂ©ria doit ĂȘtre un homme ou une femme avec un cƓur, un sens de l'empathie et une Ăąme enflammĂ©e qui peut fixer des limites aux indignitĂ©s humaines infligĂ©es aux citoyens qu'il ou elle peut tolĂ©rer. Nous n'avons pas besoin d'une autre rhĂ©torique messianique vide mĂȘlĂ©e Ă  une religiositĂ© trompeuse et grandiose. Nous avons besoin de quelqu'un qui puisse rĂ©parer notre nation brisĂ©e, dĂ©barrasser notre peuple des dangers imminents de la faim et de la misĂšre. Nos aspirants prĂ©sidentiels doivent montrer la preuve de leurs hĂ©ritages et antĂ©cĂ©dents qu'ils connaissent assez bien le pays et ses blessures graves. Quiconque veut nous gouverner doit montrer qu'il ou elle comprend ce qui a transformĂ© notre nation en un hĂŽpital national et nous montrer des plans pour notre sortie de cette horreur. Le soutien Ă  l'INEC et Ă  son infrastructure est fondamental pour une Ă©lection libre et Ă©quitable et nous condamnons trĂšs fermement tous ces criminels qui continuent de menacer la sociĂ©tĂ© par la violence. Ils doivent rencontrer toute la force de la loi. 17 Je remercie le PrĂ©sident d'avoir acceptĂ© le rapport du ComitĂ© sur la prĂ©rogative de la misĂ©ricorde et d'avoir graciĂ© plus de 150 NigĂ©rians purgeant diverses peines d'emprisonnement. Le dĂ©fi le plus sĂ©rieux est de libĂ©rer immĂ©diatement tous les NigĂ©rians innocents retenus captifs et dont le seul crime est de vivre au NigĂ©ria. Avec l'annonce de l'achat de nouvelles armes sophistiquĂ©es, nous espĂ©rons que le prĂ©sident et les militaires mettront rapidement en place une stratĂ©gie pour enrayer ce cancer qui afflige notre pays. Le sentiment gĂ©nĂ©ral est que l'armĂ©e a la capacitĂ© de mettre fin Ă  cette tragĂ©die. En rĂ©alitĂ©, les militaires ne peuvent pas tirer au-delĂ  du radar fixĂ© par leur commandant en chef. Si le prĂ©sident peut mettre fin Ă  cette tragĂ©die, il obtiendra immĂ©diatement le soutien de tous les citoyens et, espĂ©rons-le, quittera ses fonctions la tĂȘte haute. 18 Nous ne pouvons pas terminer ce message sans avoir une pensĂ©e pour les souffrances indicibles vĂ©cues par le peuple ukrainien Ă  la suite de l'invasion de son pays par la Russie. Nous nous tournons dans la priĂšre vers le Seigneur pour toucher les cƓurs et les esprits de ceux qui sont au pouvoir et en position d'inverser cette perte Ă©vitable de vies humaines. Que l'esprit du Christ ressuscitĂ© et les appels de tous les hommes et femmes de bonne volontĂ© contribuent Ă  mettre un terme Ă  cette tragĂ©die humaine. 19 Enfin, ces derniĂšres annĂ©es, mes Messages sont nĂ©s d'un sentiment de rĂ©pulsion morale face Ă  la façon dont la vie a Ă©tĂ© dĂ©truite dans mon pays. Aucun pays au monde ne subit ces blessures auto-infligĂ©es, des citoyens assassinant au hasard des citoyens innocents et s'en tirent Ă  bon compte. Pour moi en tant que chrĂ©tien, il y a un seuil minimum d'indignitĂ© humaine avec lequel je peux vivre parce que la raison pour laquelle JĂ©sus est venu est pour que nous ayons tous la vie et que nous l'ayons en plĂ©nitude Jean 1010. Nous devons crier Ă  ce qui diminue toute vie dans notre sociĂ©tĂ©. Une fois la dignitĂ© humaine respectĂ©e et restaurĂ©e, nous changerons de ton, mais pour l'instant, notre voix doit avoir un sens de l'urgence. Nous, chrĂ©tiens, croyons que pour racheter le monde, le Christ a permis que son corps soit brisĂ©. Nous savons qu'Il peut guĂ©rir une nation brisĂ©e. Puisse la lumiĂšre de sa rĂ©surrection disperser les nuages ​​et mettre en dĂ©route les hommes du mal, inspirer une nouvelle naissance dans notre chĂšre nation et nous restaurer Ă  la plĂ©nitude. Joyeuses PĂąques Ă  vous tous. Cher ami en Christ, Merci pour vos gĂ©nĂ©reux dons/chĂšques. Vous pouvez toujours faire un don aussi bas que 5 $. Nous avons besoin d'un minimum de 1450 $ pour rĂ©gler nos factures. Vous pouvez compter sur nos priĂšres. Remplissez le simple formulaire ci-dessous pour faire un don en toute sĂ©curitĂ©>>>>

Lincident est survenu alors que Julien Bert, Gabano Manenc et Raphael Pépin discutaient tranquillement sur une table en verre à propos de la prétendante de Raphaël,

Épisode 1 Des couples en danger ! PrĂ©cĂ©demment, Matthieu Delormeau a annoncĂ© quels candidats iraient Ă  Buenos Aires, en Argentine. Jessica, Nathalie, Thibault et RaphaĂ«l sont les heureux Ă©lus. Mais Vivian se montre inquiet au dĂ©part "J'ai confiance en Nathalie mais pas en RaphaĂ«l" lĂąche-t-il. De son cĂŽtĂ©, Raph s'amuse de la situation et se dit prĂȘt Ă  tester la fidĂ©litĂ© de la cougar originaire de Corse. Cette derniĂšre n'est d'ailleurs pas indiffĂ©rente Ă  son charme "Il me drague, ça fait du bien ! Moi, je suis une sĂ©ductrice ... Dans la vie, il ne faut jamais dire jamais."À la villa, Eddy, lui, assure que le couple Nathalie-Vivian va se briser "Pour moi, ça ne va pas marcher" dĂ©clare-t-il. Et de poursuivre "Nathalie est vicieuse. Mais elle oublie qu'on a le tournevis nous."Un autre couple est en danger, celui formĂ© par Shanna et Thibault. Somayeh, dĂ©sormais rivale de la Marseillaise, est prĂȘte Ă  entrer dans un jeu de sĂ©duction avec Thibault dont le corps lui fait beaucoup d'effet "C'est mon style de mec. Je vais lui montrer ce que c'est que d'ĂȘtre jalouse. Je vais dĂ©passer les limites avec lui" confie-t-elle Ă  Eddy. La Foufouna est claire "Si tu fais ça, tu dĂ©clares la guerre phĂ©nomĂ©nale."Enfin, l'Ă©pisode se termine sur un nouveau clash opposant Vivian Ă  2 Cris, tensions et rapprochementsLe clash entre AmĂ©lie et Vivian se poursuit. La Belge est Ă  bout et pousse un coup de gueule. Le ton monte "Quand t'as quelque chose Ă  nous dire, tu le dis en face" balance la blonde Ă  l'ancien de Secret Story. Quelques instants plus tĂŽt, ce dernier Ă©tait surpris en train de se confier Ă  Somayeh. Shanna intervient. La girlfriend de Thibault reproche Ă  Vivian d'ĂȘtre jaloux d' lui, campe sur ses positions "Je ne vais pas me mettre Ă  quatre pattes face Ă  AmĂ©lie. Je sais qu'elle peut me kiffer mais je prĂ©fĂšre rester comme ça avec elle. C'est une forte tĂȘte et j'aime me battre avec les fortes tĂȘtes."Du cĂŽtĂ© des rendez-vous pros, Steven sort d'un essai avec un grand DJ brĂ©silien. Si tout s'est bien passĂ©, quelque chose l'agace le rapprochement entre Micha et Coralie. Steven apprĂ©cie la jeune femme et ne comprend pas pourquoi son ami la Argentine, cette-fois, Thibault et RaphaĂ«l arrivent Ă  leur casting de mannequins. Thibault a du mal, le directeur de l'agence lui fait savoir que sa dĂ©marche ne convient pas. RaphaĂ«l, lui, est trĂšs stressĂ© quand vient son tour mais rĂ©ussit Ă  relever le dĂ©fi et pose mĂȘme avec son boxer hamburgers. Verdict Raph a rĂ©ussi Ă  sĂ©duire le directeur d' quatre candidats dĂ©couvrent ensuite la villa dans laquelle ils vont sĂ©journer. Nathalie propose Ă  tout le monde d'aller dĂźner dehors... Mais Jessica et Thibault sont trop fatiguĂ©s pour sortir. RaphaĂ«l, lui, est partant. Le duo se trouve un restau et passe commande. Assis Ă  une table, ils Ă©voquent Vivian."Je me demande oĂč est-ce qu'il peut te combler... Tu mĂ©rites mieux, tu mĂ©rites un homme, un vrai" dit RaphaĂ«l Ă  Nathalie qui avoue "Je me voile la face."De retour Ă  la villa argentine, le couple Nathalie-Vivian est encore au cƓur de toutes les discussions. Nathalie dĂ©clare "AprĂšs Vivian, je ne retournerais pas avec un jeune."Au beau milieu de ces discussions, le tĂ©lĂ©phone sonne et une femme annonce finalement que c'est Thibault qui est pris pour le CHARHIĂ  lire aussi Louane, Laurent Lafitte, Guillaume Canet et Raphael la grosse frayeur de ces stars Ă  Disneyland ! Raphael balance sur ses proches et choque la Toile avec ses affriolants cadeaux de NoĂ«l .